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Salomé... 2011 ?

mardi 27 septembre 2011 par Karine Boulanger
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Salome, Angela Denoke
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Le changement de direction à l’Opéra national de Paris a été à deux reprises l’occasion de modifications radicales dans la gestion et la politique artistique de l’institution. Gérard Mortier voulait du neuf, désirait choquer et briser le côté un peu « chic » de l’époque du mandat d’Hugues Gall. Mission accomplie. Nicolas Joël, lui, annonça la couleur dès l’ouverture de sa première saison à la tête de la première scène lyrique parisienne : Mireille, Gounod ; c’est-à-dire le retour d’un certain répertoire, ancien et donc méconnu, voire méprisé, des habitués de l’Opéra de Paris.

La saison suivante vit l’amorce d’une seconde tendance, plus muséale, avec la mise en valeur du patrimoine historique de l’Opéra. Cet effort fut perceptible dès la refonte des programmes (et personne ne s’en plaindra), dont l’iconographie fait la part belle aux images d’archive, aux maquettes de décors et de costumes de productions marquantes, anciennes ou contemporaines. C’est tout un pan de l’histoire de l’institution qui est ainsi révélé au spectateur et amoureux de l’art lyrique.

La « reprise » des Noces de Figaro de Giorgio Strehler (basée en réalité en grande partie sur une production milanaise) offrit un contrepoint scénique à cette volonté de mise en valeur patrimoniale, mais jusqu’où est-il possible d’aller ? Le débat n’est toujours pas clos autour de ce retour d’une production dont on avait pourtant annoncé à plusieurs reprises le déclassement.

Avec la Salomé d’André Engel, donnée en ouverture de la troisième saison de Nicolas Joël à la tête de l’Opéra, c’est encore un regard vers le passé, un passé plus récent, certes et remis un peu au goût du jour, qui nous est proposé. Cette production de 1994, en grande partie oubliée des mélomanes car peu donnée en son temps, fut remplacée dès 2003, par celle de Lev Dodin, commandée à la fin du mandat d’Hugues Gall et qui resta à l’affiche jusqu’en 2009.

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© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Les deux productions sont aux antipodes l’une de l’autre. La plus ancienne fait la part belle à l’orientalisme, à sa représentation par les artistes de la seconde moitié du XIXe siècle, alors que celle de Lev Dodin faisait table rase des clichés séduisants au profit de la nudité, de lumières crues et d’un décor abstrait. Le goût de chacun déterminera ce qui est le mieux. En effet, chacune de ces deux traductions de l’œuvre de Strauss issue de la pièce à scandale d’Oscar Wilde est défendable et possède des qualités. Ainsi, cette production d’André Engel a à son actif un décor magnifique (conçu par Nicky Riety), entièrement orné de moucharabiehs, espace indéterminé entre la cellule de Jean-Baptiste et la salle du festin d’Hérode, couloir, passage de service, entrepôt où se nouera pourtant l’ensemble du drame. Les costumes ont été en grande partie refaits et mêlent avec adresse aspects antiques et modernes. Le récit n’est donc pas complètement ancré dans un passé identifiable, « datable », mais situé dans un passé « flottant » à la fois proche et éloigné. La direction d’acteurs est excellente et profite des talents des artistes réunis pour cette reprise.

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Salome, Angela Denoke ; Jean-Baptiste, Juha Uusitalo
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Angela Denoke est une habituée du rôle de la princesse de Judée depuis plusieurs années, l’une des plus remarquables interprètes de sa génération, et a déjà ébloui les spectateurs dans une production munichoise conçue à la mesure de son talent. L’artiste évolue ici dans un cadre peut-être plus « exotique » : plus tentatrice qu’enfant, plus inexpérimentée qu’innocente, elle n’a à aucun moment la naïveté touchante que pourrait prendre le rôle servi par d’autres chanteuses. Elle est au contraire vocalement et physiquement une femme qui désire et est prête à tout pour obtenir ce qu’elle croit vouloir. La voix au timbre argenté se perd un peu dans l’immensité de l’Opéra Bastille et l’extrême aigu est souvent tendu à se rompre (« Du hättest mich geliebt », « Ich habe ihn geküsst, deinen Mund », scène finale), mais le rôle lui va à la perfection. Chaque mot est pesé, la moindre nuance réfléchie, chaque geste et chaque pas (et l’on pourrait détailler à l’envie le jeu et la façon de se mouvoir de la soprano) a sa signification. La danse n’en est pas une : simple suggestion avant de se muer en une petite valse pathétique avec Hérode qui ne comprend à aucun moment que la frénésie de la jeune femme est entièrement dirigée vers Jean-Baptiste et non vers lui, le tétrarque.

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Narraboth, Stanislas de Barbeyrac ; Salome, Angela Denoke ; Jean-Baptiste, Juha Uusitalo
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Les premières phrases de Jean-Baptiste (Juha Uusitalo) sont marquées par un vibrato présent, qui s’estompera toutefois au fur et à mesure de la représentation. On retiendra de ce portrait la scansion sévère de « Wo ist sie, die den Hauptleuten Assyriens sich gab ? » (scène 3), la véhémence du prophète dans ses imprécations à l’encontre d’Hérode et d’Hérodiade et la grandeur du ton du Précurseur (« Er ist in einem Nachen auf dem See von Galiläa », scène 3) lorsqu’il évoque le Christ en Galilée. Le chanteur finnois exhibe une voix sombre, puissante, ne craignant pas les aigus pour un rôle toujours difficile à interpréter, tant l’écriture en est tendue et le portrait inflexible.

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Hérode, Stig Andersen ; Hérodiade, Doris Soffel ; quatrième Juif, Andreas Jäggi ; premier Juif, Dietmar Kerschbaum ; cinquième Juif, Antoine Garcin ; deuxième Juif, Eric Huchet ; troisième Juif, François Piolino
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Stig Andersen est un Hérode digne, correct à défaut d’être inoubliable. Doris Soffel (Hérodiade) en revanche, offre un portrait inouï de harpie glapissante avec des attitudes médusantes, reléguant son époux au rang de simple figurant. On citera encore un Narraboth (Stanislas de Barbeyrac) très prometteur avec une belle diction et un Page (Isabelle Druet) très investi, bourreau de Salomé sur les dernières mesures de l’opéra, vengeant ainsi son suicide. Les petits rôles sont tous excellents, avec une mention spéciale pour le quintette des Juifs si difficile à mettre en place.

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Hérode, Stig Andersen ; Salome, Angela Denoke
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

L’orchestre est dirigé de main de maître par Pinchas Steinberg, attentif aux chanteurs, et en particulier à l’interprète du rôle principal. Il offre un soutien idéal au chant d’Angela Denoke, séducteur (scène avec Jean-Baptiste), exaspéré (« Gib mir den Kopf des Jochanaan ! », scène 4), empreint de grandeur (arrivée de Jean-Baptiste, scène 3) mais aussi violent (l’esclave apportant la tête du prophète). Il ne gomme pas pour autant les aspects les plus vulgaires ou racoleurs de la partition (début de la danse des sept voiles), la soirée culminant avec une scène finale d’anthologie marquée par le dialogue d’Angela Denoke avec l’orchestre de l’Opéra.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 17 septembre 2011
- Richard Strauss (1864-1949), Salomé, opéra en un acte, livret de Hedwig Lachmann d’après Oscar Wilde
- Mise en scène, André Engel ; décors, Nicky Riety ; costumes, Elizabeth Neumüller ; lumières, André Diot ; chorégraphie, Françoise Gres ; dramaturgie, Dominique Muller
- Salome, Angela Denoke ; Hérode, Stig Andersen ; Hérodiade, Doris Soffel ; Jean-Baptiste, Juha Uusitalo ; Narraboth, Stanislas de Barbeyrac ; page, Isabelle Druet ; premier Juif, Dietmar Kerschbaum ; deuxième Juif, Eric Huchet ; troisième Juif, François Piolino ; quatrième Juif, Andreas Jäggi ; cinquième Juif, Antoine Garcin ; premier Nazaréen, Scott Wilde ; deuxième Nazaréen, Damien Pass ; premier soldat, Gregory Reinhart ; deuxième soldat, Ugo Rabec ; cappadocien, Thomas Dear ; esclave, Grzegorz Staskiewicz
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Pinchas Steinberg, direction











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