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Rusalka fleur de bitume

samedi 27 décembre 2008 par Richard Letawe
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© Forster

Ayant beaucoup œuvré pour Janacek depuis le mandat de Gérard Mortier, le Théâtre Royal de la Monnaie n’avait pas encore mis Dvorak, l’un des autres grands compositeurs d’opéras tchèque à l’honneur. C’est chose faite depuis ce mois de décembre avec une nouvelle production deRusalka, pour laquelle la maison bruxelloise n’avait pas lésiné sur les moyens, ni scéniques ni musicaux.

La mise en scène a été confiée à Stefan Herheim, l’un des régisseurs qui montent, déjà auteurs de nombreuses production en Allemagne, dont le nouveau Parsifal de Bayreuth, et d’une version très controversée de l’Enlèvement au sérail pour le Festival de Salzbourg. Herheim a décidé de transposer l’action de ce conte lyrique dans un monde contemporain assez froid et humide mais très réaliste. Pari assez risqué, car Rusalka, qui nous conte l’histoire d’une sirène qui pour l’amour d’un homme demande à être transformée en femme. Trop différente des humains malgré sa transformation, elle est rejetée par le monde terrestre, et par son prince qui lui préfère une autre femme, et elle est également repoussée par ses sœurs lorsqu’elle retourne dans les eaux du lac, ce qui lui avait été prédit par la sorcière qui avait confectionné la potion.

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© Forster

Stefan Herheim en donne donc une lecture très particulière, faisant de Rusalka une prostituée qui arpente les trottoirs en rêvant de changer de condition, de l’Esprit du lac (Vodnic, son « ange gardien » dans le livret), un client ou un maquereau on ne sait trop, qui s’est fait mettre à la porte de chez lui durant l’ouverture par sa femme, qui n’est autre que la princesse étrangère, on le découvrira plus tard, femme qu’il finit par massacrer à coup de hache. [1]. Herheim complique parfois la narration, on ne sait par exemple pas très bien de qui, du prince ou du vodnic, Rusalka est éprise, ni pourquoi elle poignarde ce prince avant de le retrouver dans les eaux l’acte suivant, mais il a l’art de raconter sa propre histoire, en masquant ses incohérences. De plus, il utilise magnifiquement les capacités scéniques des chanteurs, qu’il rend tous crédibles, et sait composer des scènes visuellement marquantes. Quant au décor, unique mais changeant, il contribue largement à fasciner le spectateur : une portion de rue, avec une bouche de métro, des maisons, un bar, une église au fond, d’un réalisme soufflant, au point que le décor semble plus vrai que l’extérieur lorsqu’on quitte le théâtre pour retrouver les rues de Bruxelles. Le décor est changeant, à vue, ce qui renforce son côté spectaculaire, : la bouche de métro où se tenait la sorcière, clocharde vendant des roses au passant, devient une boutique de fleuriste, le bar, changeant d’aspect a fil des actes, alors qu’en face, la maison de l’esprit du lac, dont le rez de chaussée était un magasin de robes de mariée, se transforme en sex-shop.

Enfin, il faut reconnaître que le metteur en sens illustre bien la tension sexuelle sous jacente du livret, et que sa poésie, même si l’histoire est transformée, est préservée. La vision de Herheim est donc très discutable, et n’est ni un modèle ni une nécessité, surtout pour une œuvre qui ne fait pas partie du répertoire, mais elle ne manque pas d’à propos, et propose un spectacle captivant.

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© Forster

Du point de vue musical, l’intérêt de la soirée est indiscutable, distribution de haut rang et orchestre magnifiquement dirigé. Dans le rôle-titre, Olga Guryakova va crescendo. Après un premier acte sensible, où sa musicalité est touchante mais la projection un rien timide, elle éclate dans les deux derniers actes : phrasés sensuels, chant puissant et chaleureux, présence physique fascinante, émotion sincère. Présent sur scène en pyjama à peu près toute la soirée, Willard White est un génie des eaux au grave légèrement déficient, mais qui compense par la beauté très réelle du timbre et par la profonde humanité de son chant, qui dispense une émotion étreingante. Louons également le beau et puissant lyrisme du prince de Bukhardt Fritz, et la conviction de Stephanie Friede, irascible princesse étrangère, alors que l’ensemble des rôles secondaires est bien tenu, malgré trois nymphes au chant un peu acidulé.

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© Forster

En excellente forme, l’orchestre de la Monnaie séduit par sa cohésion, par son engagement et par la verve de la plupart de ses pupitres, dont des vents très incisifs, et des violoncelles tout à fait déchaînés dans l’acte II.
A sa tête, Adam Fischer présent pour la première fois à la Monnaie. Sa direction est d’une ampleur et d’une puissance peu communes, et d’un lyrisme exaltant, mettant formidablement en valeur l’orchestration de Dvorak. On lui pardonnera dès lors de ne pas toujours contrôler parfaitement le volume, couvrant quelque peu le plateau.

Rusalka a donc fait son entrée en beauté au répertoire de l’opéra bruxellois, avec cette production qu’on classera parmi les grands succès du début de mandat de Peter de Caluwe.

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- Bruxelles
- Théâtre Royal de la Monnaie
- 09 décembre 2008
- Antonin Dvorak (1841-1904), Rusalka. Conte lyrique en trois actes, sur un livret de Jaroslav Kvapil
- Mise en scène, Stefan Herheim ; Décors, Heike Scheele ; Costumes, Gesine Völlm ; Lumières, Wolfgang Göbbel ; Dramaturgie, Wolfgang Willaschek ; vidéo, fettFilm Berlin
- Rusalka, Olga Guryakova ; le prince, Burkhard Fritz ; la princesse étrangère, Stephanie Friede ; l’Esprit du lac, Willard White ; Jezibaba, Doris Soffel ; Chasseur et prêtre, Julian Hubbard, Première nymphe, Olesya Golovneva ; Deuxième nymphe, YoungHee Kim ; Troisième nymphe, Nona Javakhidze ; boucher, André Grégoire ; Policier, Marc Coulon
- Chœurs de la Monnaie. Chef des chœurs, Piers Maxim
- Orchestre symphonique de la Monnaie
- Adam Fischer, direction

[1La fin du spectacle, avec ses policiers, ses secouristes, ses photographes de presse à l’affût du cliché sanglant ressemble ainsi à une série télévisée américaine






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