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Röschmann, Boulez, des jeunes plein d’avenir

lundi 10 novembre 2008 par Théo Bélaud
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Pierre Boulez DR

Le premier très grand concert symphonique de cette saison n’a pas manqué son rendez-vous, sans surprendre, ni sans doute aller au-delà des espérances suscitées. Une Staatskapelle Berlin de plus en plus resplendissante, une Dorothea Röschmann qui, une fois sa voix acceptée par l’auditeur, peut emmener ce dernier très loin ; et un jeune chef détendu, serein, qui semble avoir la vie devant lui, transformant en évidence solaire toute la matière musicale qu’il effleure. Il y a des réserves possibles. Mais ce genre de soirée, à ce niveau de pratique de la chose musicale, se place dans une telle autre sphère que celle de l’ordinaire symphonique que, adhésion ou non, on y ressent l’expression d’une nécessité.

Avec un peu du nécessaire recul et de tri de la mémoire, la première partie du concert devrait rester la plus marquante. Proposant une sélection relativement classique du Knaben Wunderhorn, Dorothea Röschmann et Pierre Boulez se rejoignaient à l’oreille après un bref temps d’accoutumance à la voix, un peu plus claire que le magnifique clair-obscur qu’elle installe au disque : mais néanmoins exceptionnellement riche en nuances et surtout idéalement mûre. Il ne faut donc pas longtemps pour se convaincre que l’on a une voix pour le Wunderhorn, mais surtout que l’on a une formidable musicienne à l’œuvre. Parmi les hauteurs sur lesquelles se sont hissés Röschmann et Boulez (et où il fait si bon, comme l’on dit dans les Kindertotenlieder), on retiendra évidemment le Wo die schönen Trompeten blasen, logiquement placé au milieu de la sélection, créant un climax pertinent. Et de fait,même si c’est bien schématique et arbitraire, on se permettra d’y circonscrire les plus belles secondes de ce concert, ce qui veut dire beaucoup pour une soirée tutoyant le paradis presque d’un bout à l’autre : les deux phrases successives, « Wilkommen lieber Knabe mein, so lang hast du gestanden/Si reicht ihm auch die schneeweisse Hand », pour la tendresse si pudique du chant dans la première, et la quintessence de l’accompagnement de la Staatskapelle Berlin donnée à entendre dans la seconde, en l’occurrence les clarinettes. C’est là un passage représentatif parmi tant d’autres du miracle de ce pupitre, qu’il faut avoir entendu plusieurs fois in situ pour réaliser qu’il s’agit d’un des plus beaux de la planète, et d’autres pupitres ne seraient pas loin de donner le même sentiment - voir plus bas. Il fallait du reste la fabuleuse tenue générale, non seulement vocale mais instrumentale assurée ici pour maintenir une telle impression de facilité, de détente céleste, dans un tempo assez lent : mais à ce niveau d’exécution, Boulez aurait encore pu encore retenir la battue, - ce qu’il faisait un peu vers la fin, à partir de la m. 162 - l’harmonie, petite ou grande de cet orchestre le supporte sans aucun problème.

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Dorothea Röschmann DR

Il était tout aussi intelligent d’enchaîner par le si réjouissant (et relativement rare dans les sélections du cycle) Wer hat dies Liedlein erdacht ?, autre très grand moment, agissant comme sous l’ivresse poétique - chargée inversement - de ce qui précédait, et avec une chanteuse jubilatoire et épatante de décontraction communicative dans son morceau de bravoure final. Aucun des autres lieder ne dépareillait cette première partie touchée par la grâce, et où les berlinois émerveillaient au moins autant que Röschmann. Des violoncelles annonçant d’entrée, dans Rheinlegendchen l’incroyable niveau d’aisance et d’élégance qui serait le leur une heure et demi durant ; une qualité d’écoute de la chanteuse et d’écoute mutuelle phénoménales dans Das irdische Leben, doublé, notamment dans celui-là qui est peut-être le plus difficile à réussir pour l’orchestre, d’une cohésion de dynamiques et de phrasés admirable. Et tout au long de cette sélection, une petite harmonie comme on peut en entendre une à deux fois par an, si l’on est chanceux. Il n’y avait pas une mesure où l’on aurait pu être frustré de n’entendre un trait orchestral, pas une seule non plus où la projection vocale ne pouvait être prise en défaut, ni évidemment l’équilibre dynamique avec l’orchestre. A l’entracte, de quoi pouvait-on rêver ? D’une Quatrième de Mahler de très grand cru et de vendanges tardives, du niveau d’élévation et de grâce de celle donnée à Paris par Claudio Abbado en avril 2006. Et l’on savait par avance que le lied final serait meilleur.

Boulez pose à sa Quatrième les bases les plus saines dont il est permis de rêver. De suite, l’exceptionnelle transparence avec laquelle l’orchestre sonnera durant la totalité de l’œuvre est annoncée, dans cet incipit où tant perdent pied dès la seconde mesure et se noient dans la troisième (dix secondes !). Ici, rien ne se perdait et tout se créait : la phrase descendante de clarinette, bien sûr, descendant audiblement jusqu’au bout... lorsque l’on a entendu cela, ne fut-ce qu’au disque, on sait que l’affaire est sur les bons rails. Ceci étant dit, l’approche critique devient ici complexe : de ce premier mouvement, on pourrait décrire page après page l’excellence de l’exécution, en souligner les éclairages, ou plutôt les illuminations de la partition tant l’orchestre sonne ici avec une synthèse admirable de la consistance et de la transparence. Décrire la gradation dynamique admirable de tenue et de précision du climax, ou encore la maestria phénoménale avec laquelle Boulez mène la transition ultime vers la coda et le retour au tempo : rarement a-t-on entendu celle-ci avec autant d’évidence, et d’impression de décontraction avec, pourtant, le plus osé des sehr zurückhaltend - molto ritenuto sur le retour du thème aux premiers violons et les deux derniers pizz des altos et violoncelles (m. 340). Des détails de ce genre pourraient noircir votre écran, et ce serait la même chose si l’on parlait uniquement de la phénoménale petite harmonie. Mais l’impression générale montre surtout que Boulez, plus que jamais, est un des plus fantastiques dresseurs d’orchestre vivants, et ce comme a contrario de cette expression tout faite. Comment un homme, aussi grand soit son charisme et le prestige dont il jouit, peut-il à ce point insuffler une assurance absolue sur tout ce qu’il convient de faire, en ne faisant à peu près rien ? Mystère, que toutes les répétitions du monde ne pourront sans doute jamais expliquer entièrement.

Fête des oreilles comme il y en a une à deux par an, cette Quatrième ne laissait pas d’être discutable, moins sur la conception d’ensemble, à un point près, que sur certains détails dont on aurait attendu que Boulez, plus que tout autre, les fasse davantage saillir. Il y avait d’abord de nombreuses frustrations, relevant d’une forme de perversion. Le cor solo était, c’était le cas de le dire, merveilleux tout au long du concert. Pourquoi diable a-t-il fallu qu’il joue absolument toutes ses parties piano, si ce n’est sur ordre du chef ? Avec une émission aussi systématiquement parfaite, et une sonorité tellement caressante et chaleureuse, il y avait bien des passages où son jeu tenait du supplice de Tantale pour l’auditeur : second mouvement, m. 118-133, notamment (contrepoint du second solo de violon), où Mahler demande au soliste sehr hervotretend puis lustig hervotretend, avec quasiment deux indications dynamiques par mesure ; ou le magnifique contrepoint aux premiers violons dans le Ruhevoll, m. 143-150, où toutes les noires sont accentuées normalement ! Mais ici, là ou ailleurs, notre homme était imperturbable, et jouait tout magnifiquement, et tout piano, presque toujours legato... une performance, dans son genre. Plus gênant étaient deux éléments : on passe rapidement sur le manque de caractère et de projection du jeu du konzertmeister, pas seulement dans le scherzo mais sur tous ses solos : peut-être n’était-ce pas son soir. En revanche, il est assez étonnant que Boulez n’exige pas de ses sublimes clarinettes de lever bien haut les pavillons dans le scherzo ainsi que le demande Mahler. Personne, à part Abbado et de quelle manière, ne le fait faire correctement, et s’il y en a bien un dont on l’attendrait ! Ces géniaux épisodes (m. 89-93, 261-265), pour très bien joués qu’ils étaient, ne l’étaient pas moins avec les pavillons au niveau des pupitres, alors qu’ils devraient dépasser les cheveux des clarinettistes pour produire l’effet nécessaire...

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Staatskapelle Berlin © Monika Rittershaus

Ce détail qui est tout sauf un détail constituait un raccourci du seul véritable point faible de ce concert. Tous les tempos et les équilibres voulus et obtenus par Boulez étaient excellents, sauf dans ce deuxième mouvement. Son tempo initial était, comme bien souvent, trop long, et là encore la comparaison avec Abbado (y compris au disque berlinois, malgré les imperfections) est défavorable à Boulez, trop lent, et donc ne marquant pas assez les ralentissements des épisodes de trio. C’est la seule réserve, et vraiment la seule. Le Ruhevoll peut sans doute être caractérisé différemment, avec notamment des pizz plus présents dès le début ; et Abbado en concert avec le GMJO y obtient des pppp encore plus impalpables, à la toute fin (à partir de la m. 338), ou encore une dernière variation allegretto subito (m. 238) encore plus irrésistiblement élégante. Mais qu’importe, un Ruhevoll d’une telle tenue instrumentale, - nonobstant le cor se tenant trop bien - d’un tel raffinement de phrasés et d’une telle continuité logique se prend comme il est. Comme au tout début du concert dans le Rheinlegendchen, les violoncelles se couvraient de gloire, dans l’exposé bien sûr, mais surtout dans « leur » variation (chiffres 4 à 5). Dans les épisodes mineurs, la fantastique discipline de l’orchestre faisait merveille, et l’on n’aurait presque pas osé rêver une ouverture des portes célestes aussi forte et aveuglante de clarté de plans sonores pourtant. Quant au timbalier, ici et partout ailleurs, ce pourrait bien être le meilleur que nous n’ayons jamais vu à l’œuvre, à tous égards : la précision, chirurgicale, l’engagement, formidable, et la sonorité, légèrement sèche - c’est là une question de goût, certes. Das himmlische Leben restait heureusement sur ces hauteurs, Boulez prêtant une attention particulière à échelonner toutes les dynamiques un cran proportionnel en dessous de Röschmann comme Mahler le demande. Röschmann livrait une prestation supérieure à la seule qu’elle a pour l’heure laissée au disque (avec Harding) et qui était déjà une des meilleures des dernières années. Sans doute peut-elle encore progresser, et mettre encore plus de chaleur caressante dans son timbre sur « keine musik is ja nicht auf Erden », et chanter encore moins fort la toute dernière section. Mais ce n’est là que du pinaillage. Aux trois dernières mesures, seule la harpe était audible et pas les contrebasses - sans doute l’étaient-elles à l’arrière-scène !. Mais à la réflexion, c’est mieux que l’inverse, qui se produit plus souvent, et après tout ces contrebasses partent du ppp pour « mourir ».

Si l’on excepte un scherzo discutable, on tenait en tous cas la preuve que Boulez ne fait que se bonifier, ce dont le disque ne témoigne que très partiellement hélas. Pierre Boulez, depuis qu’il co-dirige à Berlin avec Daniel Barenboïm les symphonies de Mahler, y a retrouvé une seconde (ou troisième, ou sixième, après tout) jeunesse. Et la Staatskapelle Berlin y est pour beaucoup, tant la chaleur, l’extraordinaire convivialité naturelle de la circulation des phrases et des timbres qui y règnent transfigurent la radioscopie boulézienne en une sorte d’épiphanie poétique, et féerique. Sans doute à peu près tous les concerts récents de Boulez sont-ils enregistrés : le jour où il sera possible de les publier, bien des disques du cycle composite enregistré pour Deutsche Grammophon seront frappés d’obsolescence immédiate. Ce constat a son codicille : ceux qui pouvaient craindre une lecture clinique et figée en étaient pour leurs frais - ou plutôt l’inverse ! Cette impression, parfois liée du reste à une image d’Épinal de Boulez, aurait-elle eu pour cause des orchestres de, Chicago, davantage Vienne et surtout Cleveland mal enregistrés ? On ne le saura peut-être jamais vraiment, mais ce qui est certain, c’est que Boulez a le meilleur orchestre possible, outre le Concertgebouw sans doute, pour jouer Mahler aujourd’hui.

Il est impossible avec un tel concert de ne pas finir sur un coup de chapeau - de plus, certes - au travail extraordinaire qu’a réalisé Daniel Barenboïm en reprenant il y a moins de vingt ans cet orchestre quasiment à l’abandon. Nous l’avions entendu trois soirs consécutifs en septembre 2006 sous la direction de celui qu’ils ont nommé chef à vie, dans les symphonies n°5, 7 et 9, et dans la Septième en particulier, il était évident que l’on avait là l’égal, au minimum, des plus prestigieuses phalanges mondiales. Et de cela, le disque récent témoigne ! Dans Mahler, bien sûr, et l’on ne peut pas rater les Beethoven et les Schumann non plus [1] Non ce n’est pas le sujet, mais ce doit être dit ! Car cet orchestre, fondé en 1570 ce qui en fait le second doyen mondial après la Staatskapelle Dresden est comme Röschmann ou Boulez un jeune promis à un avenir radieux.

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 3 novembre 2008.
- Gustav Mahler (1860-1911) : extraits de Des Knaben Wunderhorn : Rheinlegendchen, Das irdische Leben, Verlor’ne Müh, Wo die schönen Trompeten blasen, Wer hat dies Liedlein erdacht ?, Lob des hohen Verstandes ; Symphonie N°4 en sol majeur.
- Dorothea Röschmann, soprano.
- Staatskapelle Berlin.
- Pierre Boulez, direction.

[1] Symphonies N°7 et 9 du premier, intégrale des symphonies des deux autres, avec peut-être la plus incroyable Rhénane jamais gravée, le tout chez Warner.











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