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Romantisme à la française

vendredi 19 octobre 2012 par Pierre Philippe
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Romain Hervé
© Eric Manas

L’Orchestre Romantique Européen et son chef Lionel Stoléru explorent l’ensemble du romantisme en musique quelle que soit sa nationalité, passant de l’Italie à l’Allemagne d’un concert à l’autre. Le concert de rentrée de cette formation était dévolu au romantisme français avec cinq compositeurs et un poète : Victor Hugo, César Franck, Hector Berlioz, Camille Saint-Saëns, Léo Delibes et Charles Gounod. Avec ces cinq noms c’est toute la deuxième moitié du XIXème siècle qui est mise en musique. Ce sont de plus des compositeurs (Berlioz mis à part) qui ne sont pas les plus courus des programmes, en proposant des œuvres rarement données, c’est donc à une découverte que nous convient le chef et son orchestre, découverte d’un romantisme qu’on juge souvent comme obligatoirement inférieur aux grandes écoles allemande ou russe.

Le concert s’ouvre sur une très bonne idée : proposer le poème Les Djinns de Victor Hugo puis le poème symphonique pour piano et orchestre de César Franck adapté de ce même texte. Le récitant François Beaulieu, sociétaire de la Comédie Française, nous donne à entendre tout le rythme du poème, déjà presque mis en musique par le simple fait du respect des vers. Déclamant et vivant le texte presque jusqu’à l’excès, il habite chaque terreur de cette nuit fantastique. L’écoute de l’adaptation musicale se trouve alors éclairée par les paroles entendues, chaque passage répondant aux rythmes du poème. Dès les premières notes, l’orchestre fait forte impression avec un son tendu et sans cette largeur souvent associée au romantisme : le son est légèrement sec avec des cordes un peu tranchantes mais des bois colorés. L’arrivée du piano dans ce monde tendu est une belle surprise là aussi puisque immédiatement on peut entendre un jeu fluide de la part de Romain Hervé, variant avec bonheur la dynamique et le legato tout en sachant se fondre dans l’orchestre pour bien former un ensemble. On commence donc la soirée en beauté par un principe qui est cher au pianiste : mêler poésie et musique pour en révéler tout le lien et tout le sens.

Suit la pièce la plus connue de la soirée, Un Bal extrait de La Symphonie Fantastique de Berlioz. S’il est une œuvre de ce répertoire qui aura été jouée à tort et à travers de façon parfois hors de propos, c’est bien la symphonie de Berlioz. Cette fois, avec cette sonorité un peu dégraissée de l’orchestre on retrouve une composition plus sobre et moins « romantique » dans le mauvais sens du terme. Le chef semble particulièrement à son aise, prenant la partition à bras le corps pour lui insuffler vie et contrastes. Par la dynamique et le rubato, le chef crée chaque ambiance de la partition, que ce soit la danse ou le drame. Passant d’un tempo ralenti à une accélération foudroyante avec le plus grand naturel, l’orchestre suit les moindres inflexions du chef et s’efforce de tenir un rythme presque forcené.

Mais le point culminant de cette première partie était sans conteste le Concerto n°2 de Saint-Saëns. La création de cette partition avait réuni les deux amis Camille Saint-Saëns et Anton Rubinstein. Si quelques semaines auparavant le piano était entre les mains du russe, c’est à sa demande qu’il prit le bâton de chef et que Saint-Saëns se retrouva au piano pour un résultat peut concluant selon lui (il note dans La Nouvelle Revue le 15 juin 1895 : « N’ayant pas eu le temps de le travailler au point de vue de l’exécution, je le jouai fort mal... »). Toujours est-il que ce concerto reste une des pièces pour piano et orchestre les plus jouées dans le répertoire français. L’ouverture sur un solo de piano de l’Andante Sustenuto nous permet de retrouver le touché délicat de Romain Hervé et un légato de rêve. Mais là où dans Les Djinns il se fondait dans l’orchestre, le soliste se met ici un peu plus en avant étant donné la forme de la pièce, l’écriture de Saint-Saëns donnant vraiment la part belle au piano qui devient rapidement virtuose. Romain Hervé y fait preuve de cette maîtrise qui avait impressionné au début du concert, tout en conservant toujours cette simplicité dans le jeu qui empêche ce côté démonstratif facilement mis en avant par certains. Tension et implacabilité très bien rendus par le pianiste se voient suivis par un Allegro scherzando joyeux et léger, où les touches sont effleurées et où le piano coule sur un orchestre délicat dans un beau dialogue où chef et pianiste parlent le même langage. Miroir inversé du premier mouvement, c’est là la délicatesse et la fluidité du jeu qui sont mises en avant. Vient enfin le presto ravageur qui permet à Romain Hervé de montrer toute sa technique et sa musicalité. Car si cette partition est déjà en soi ardue à jouer, le chef ajoute à la difficulté en lui donnant un tempo très rapide. Malgré cela, le jeune pianiste joue avec dextérité, sans trébucher et en gardant un beau style. A aucun moment on ne le sent à la peine pour suivre le rythme effréné du chef ou pour réaliser tous ces sauts d’octaves qui ponctuent la partition : un savant mélange de technique et de décontraction font qu’on pourrait croire ce concerto assez simple à jouer ! C’est une vraie démonstration de talent qui nous est faite ici : technique assurée, sens musical inné et une simplicité d’attitude qui fait de ce moment musical un grand bonheur.

La deuxième partie s’ouvre sur des extraits du ballet Copélia de Léo Delibes. Le ballet romantique français à réussi à se faire une belle place au XIXème siècle dans l’Europe entière, alors que les formes purement instrumentales restaient plus confidentielles. Les trois extraits proposés (Prélude, Mazurka et Valse) ne sont pas forcément des pièces à mettre en parallèle avec une symphonie, mais du point de vue du ballet, la construction est très bien vue, avec des danses reconnaissables mais travaillée avec des variations de rythme et de dynamique. Appuyant légèrement les temps, le chef n’essaie pas de gommer la raison première de cette musique et joue le jeu de la partition.

Mais là encore, le point central de cette seconde partie sera la dernière pièce : la Symphonie n°2 de Charles Gounod. Créée en 1856, soit un an après l’échec de son deuxième opéra La Nonne Sanglante et trois ans avant Faust, cette œuvre possède déjà tous les codes de Gounod qu’on trouvera par exemple dans le fameux Faust (on pense à l’acte III par exemple) ainsi que dans Mireille (pour l’utilisation des bois). Composer une symphonie à l’époque en France était quelque peu risqué puisqu’on y redécouvrait les symphonies classiques allemandes et on ne pouvait croire qu’un français puisse dans ce genre composer aussi bien qu’un allemand ! Et c’est d’ailleurs la découverte de cette école symphonique allemande qui donna ses bases au jeune Gounod : tout au long de cette symphonie, on est partagé entre l’héritage de Beethoven et de Mozart principalement.

Dès l’Adagio, on trouve dans la direction la fraicheur de la partition. Sans grandiloquence, l’orchestre tire ici vers les premières symphonies de Beethoven tout en mettant en avant des thèmes par les bois qui s’élèvent au dessus un tapis de cordes. Le Larghetto qui suit joue la carte de l’apaisement où l’on trouve tout le talent de Gounod pour créer des espaces intimes et délicats. Vu les qualités décrites ci-dessus, ce mouvement est particulièrement propice à la direction détaillée du chef et au son clair de l’orchestre. Contraste avec le Scherzo qui propose un dialogue entre bois et cordes comme on peut en trouver là aussi dans d’autres œuvres de jeunesse de Gounod. Dynamique et variée, la direction met bien en valeur les différentes parties de ce mouvement, tout comme pour le final d’inspiration mozartienne où les mélodies se croisent, principalement portées par de magnifiques bois. Avec une belle direction et un amour manifeste de la partition, le chef évite la monotonie qui peut poindre sur cette composition : si l’on sent bien la volonté de Gounod d’innover, il semble avoir besoin de se conformer aux codes véhiculés par ses devanciers. Mais au milieu de ce cadre, Gounod apparait par touche, avec ses mélodies ciselées, ses ambiances et une orchestration « économique » qui n’est pas sans rappeler Mozart.

Avec une très belle programmation et une interprétation soignée et intelligente, la musique romantique française se montre ici sous son meilleur jour pour notre plus grand plaisir. Si l’orchestre et le chef y jouent un rôle prépondérant, c’est tout de même Romain Hervé qui marque les esprits par cette aisance tranquille et simple. Un beau concert parfaitement à sa place dans le petit écrin de la Salle Gaveau.

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- Paris
- Salle Gaveau
- 09 Octobre 2012
- Victor Hugo (1802-1885), Les Djinns
- César Franck (1822-1890), Les Djinns
- Hector Berlioz (1803-1869), Symphonie Fantastique : Un Bal
- Camille Saint-Saëns (1835-1921), Concerto pour piano n°2 en sol mineur
- Léo Delibes (1836-1891), Copélia : Prélude, Mazurka et Valse
- Charles Gounod (1818-1893), Symphonie n°2 en mi bémol majeur
- François Beaulieu, récitant
- Romain Hervé, piano
- Orchestre Romantique Européen
- Lionel Stoléru, direction






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