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Rigoletto au Théâtre Musical de Besançon

mardi 12 avril 2011 par Nicolas Mesnier-Nature
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© Yves Petit

Principale production lyrique du Théâtre musical de Besançon cette saison, ce Rigoletto musicalement très au point a tenu une bonne partie de ses promesses.

Il y a de bonnes idées dans la mise en scène de Brontis Jodorowski. La peur de l’historicisme conduit souvent à une modernisation à outrance rarement maîtrisée et la simplification des décors à une sécheresse qui, si elle n’est pas forcément voulue, est plus ou moins subie et dans le meilleur des cas assumée. Dans cette production, on navigue entre deux eaux : la salle somptueuse d’un palais ducal est plus dominée par les blancs que par les ors, la table de banquet se limite à un frugal buffet. Au second tableau, la rencontre entre Rigoletto et Sparafucile se passe sur l’avant-scène, devant le rideau et des affiches électorales. A la troisième scène, l’espace-cage de la demeure de Rigoletto est seulement délimité par des murs barreaux, une croix entourée de lierre et un petit banc. Acte II, le salon du palais ducal est une pièce tendue de murs-tissus noirs aux ouvertures blanches stylisées. Au dernier acte, le refuge du brigand se limite à des pans de mur en palissades occupant, comme au second tableau de l’acte I un espace très limité de la scène. L’ensemble sera recalé au fond, laissant l’avant-scène complètement dépouillé. On passe donc d’un tout relatif remplissage à un vide quasi total.

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© Yves Petit

La conception des personnages montre une certaine originalité : le duc de Mantoue devient un édile en pleine élection, au portrait étalé en grand cadre dans la salle de réception et placardé sur des affiches électorales moralisatrices. Ce qui ne l’empêche pas de s’avérer un fieffé séducteur légèrement décadent, aux décisions et aux comportements suggestifs et à l’emporte-pièce. Il est entouré d’une cour moderne de personnages intéressés en costumes trois-pièces ou de danseuses pour son bon plaisir, où flagorneries, veuleries, attitudes complaisantes ou réprobatrices illustrent des travers très actuels (les courtisans immortalisent le désespoir de Rigoletto en le filmant sur leurs portables, par exemple). Ces attitudes hors de toute morale et de toute humanité paraissent avoir traversé impunément tous les siècles, semble nous dire le metteur en scène.

Le jeu scénique du duc, incarné brillamment par Florian Laconi, va tout à fait dans le sens de cette conception. Tout de rouge vêtu au premier acte, il représente bien l’homme politique fêtard et vantard paraissant au-dessus de tout et sans le moindre scrupule. Le Rigoletto de Ludovic Tézier donne l’image juste d’un bossu claudiquant dans un style sombre et inquiétant, tout comme le brigand Sparafucile de Frédéric Caton, au grand manteau noir de tueur à gages. Gilda – Cassandre Berthon – joue la petite fille surprotégée par son père, portant jupe grise, tailleur sombre et chemise blanche. Tout cela sonne juste, en bonne adéquation avec les personnages.

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© Yves Petit

On notera pourtant que, à trois moments, la scénographie déclenche de légers rires du public, quelque peu incongrus dans ce contexte dramatique, mais que l’on peut tenter d’expliquer : Fin de l’acte I, lors de l’enlèvement de Gilda : les courtisans revêtus de cagoules portent la double échelle sous laquelle sera isolé Rigoletto. Ils évoluent d’un pas cadencé de manière très stéréotypée et symétrique au rythme de la musique. On croirait assister à une scène de film comique parodique. Rires. Acte II, à l’arrivée chez le duc de Rigoletto, celui-ci, dans la peine après l’enlèvement de sa fille, les courtisans, tous face au public, sortent de leurs costumes un magazine de presse people pour se donner une contenance. Nouveaux rires, mieux venus. Acte III, juste avant la découverte tragique du corps de Gilda dans un sac, Rigoletto, se réjouissant du meurtre par lui commandité, alors qu’il s’apprête à jeter à l’eau sa fille tuée par erreur, entend l’air chanté précédemment par le duc qu’il croit dans le sac. Le brusque lever de tête de Ludovic Tézier à ce moment provoque là un rire totalement incongru.

La responsabilité n’est pas à mettre totalement sur le dos du metteur en scène : à sa décharge, il semble qu’un public jeune et renouvelé, peu familiarisé avec les conventions théâtrales de l’opéra, parfois déconcertantes, appuyées par une mise en scène ambiguë, a suffi à provoquer une réaction humaine naturelle qui n’aurait pas dû avoir lieu si la scénographie avait été mieux maîtrisée.

Mais la musique, elle, ne sera pas victime de ces écarts. Le public ne s’y trompera guère. Son ouïe sera plus comblée que ses yeux.

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© Yves Petit

Malgré l’annonce préludant au spectacle dans laquelle on nous informa que les deux rôles de Rigoletto et de Gilda seraient quand même assurés par des chanteurs atteints depuis quelques jours d’une bronchite, nous ne pouvons que faire l’éloge d’un professionnalisme les ayant amenés à assurer leurs prestations. D’ailleurs, pas plus pour Ludovic Tézier que pour Cassandre Berthon nous n’aurons l’impression d’une quelconque diminution des moyens. Le baryton français a su garder une présence scénique d’une indéniable qualité tout au long de l’opéra. Aucune pleurnicherie ni excès de dramatisme dans son chant, d’une justesse et d’une sûreté constante.

Cassandre Berthon aura plus de difficulté avec deux suraigus franchement raté et creux (la bronchite ?) dans l’acte I, scène 5, alors que ses aigus y sont par ailleurs clairs et bien remplis. Son air « tutte le feste al tiempo » à la fin de l’acte II est d’une lenteur habitée d’une grande expressivité. Son allure juvénile renforcée par le fait qu’elle possède quasiment l’âge du rôle, ne nuit pas à sa crédibilité, seulement mise à mal dans la scène finale où elle chante debout ses adieux à la vie et à son père, les habits couverts de sang.

Le ténor Florian Laconi assume avec brio les deux airs populaires qui lui incombent : le « Questa o quella » de l’acte I est dès le début très sonnant, avec beaucoup de coffre, sûr et arrogant, comme son personnage. Plus loin, on retrouvera cette fierté et cette justesse dans la célébrissime canzone « la donna è mobile » chantée sans histrionisme déplacé.

Les seconds rôles renforcent encore cette impression de cohérence de la distribution. Frédéric Caton personnalise bien Monterone et Sparafucile, la voix n’est pas trop puissante mais juste et forme un beau duo avec la mezzo soprano Anaïk Morel dans un triple rôle, dont Maddalena, à la belle voix grave et chaude.

Les nombreux duos qui émaillent Rigoletto confirment la réussite de la distribution grâce à un heureux mélange de timbres bien accordés, du meilleur équilibre et du plus bel effet.
Jean François Verdier, nouvellement arrivé à Besançon, dirige avec efficacité et précision un orchestre qui sait être nerveux aux cordes (air de Rigoletto Acte II, scène 2 « cortigiani »), et n’outrepasse jamais un accompagnement d’orchestre qui n’est pas encore représentatif des grands chefs d’œuvre de la pleine maturité.

Nous avons donc assisté à un spectacle de grande qualité musicale, à peine dévalorisé par une mise en scène un peu chiche et une chorégraphie réductrice, présentant trop souvent des interprètes chantant face au public (exemple type au quatuor du troisième acte). Mais celui-ci applaudit à tout rompre, et c’est mérité.

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- Besançon
- Théâtre Musical
- 03 avril 2011
- Giuseppe Verdi (1813-1901), Rigoletto
- Mise en scène et scénographie, Brontis Jodorowsky ; Lumières, Rémi Nicolas ; Costumes, Elisabeth de Sauverzac ; Chorégraphie, Cécile Danjou
- Le Duc de Mantoue, Florian Laconi ; Rigoletto, Ludovic Tézier ; Gilda, Cassandre Berthon ; Comte Monterone et Sparafucile, Frédéric Caton ; Comtesse Ceprano, Giovanna et Maddalena, Anaïk Morel, Marullo, Jean-Philippe Catusse ; Borsa, François Rougier ; Comte Ceprano, Alain Lyet
- Choeur Contre Z’Ut, chef des choeurs, Alain Lyet
- Orchestre de Besançon-Montbéliard Franche-Comté
- Jean-François Verdier, direction






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