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Rienzi, ou l’audace au Capitole

jeudi 18 octobre 2012 par Jean-Charles Jobart
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Daniela Sindram, Adriano ; Marika Schönberg, Irène
© Tommaso Le Pera

« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » Le slogan de Danton semble être devenu celui de Frédéric Chambert, directeur artistique du Théâtre du Capitole, tant la programmation de cette nouvelle année lyrique semble être ambitieuse. La production de Rienzi de Wagner est faite de démesure et de beauté : un sommet à l’égal des plus prestigieuses maisons européennes !

L’année 2013 sera pour beaucoup l’année Wagner, temps de commémoration des deux cents ans de la naissance du génie inventeur de l’art total. Il était donc assez naturel d’ouvrir la saison toulousaine avec le maître de Bayreuth. Là n’est donc pas l’audace. Certes, Wagner est adulé ou conspué, pour des raisons politiques ou musicales. Faut-il fêter celui qui fut l’une des égéries du nazisme ? Y a-t-il une controverse ou une dispute Wagner ? Chez quelques intellectuels, sans doute ; chez le public, assurément pas : le compositeur subjugue ceux qui l’aiment et irrite ceux qu’agacent son ambition ou sa prétention d’art total mais qui finissent toujours par succomber à sa puissance créatrice. Car au-delà de tous les discours est la musique qui renverse toutes les appréhensions et bouleverse les cœurs : Wagner, géant de la musique, démiurge de tout un univers esthétique dont le monde musical ne s’est toujours pas remis.

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Marika Schönberg, Irène ; Géraldine Chauvet, Adriano
© Tommaso Le Pera

L’audace est plutôt dans le choix de l’œuvre, ce Rienzi, cet opéra de jeunesse que Wagner qualifiait lui-même de « péché artistique de jeunesse » et Chostakovitch d’opéra « pompeux et boursouflé », cet unique opéra wagnérien exclu de Bayreuth et qui n’avait pas connu les planches d’un opéra français depuis 1869. L’audace eut été d’en donner la version intégrale de six heures… mais les quatre heures de la représentation toulousaine auront largement suffi à contenter son public !

Bizet a sans doute su saisir la vérité de cette œuvre : « Un tapage dont nul ne peut donner une idée ; un mélange de motifs italiens ; bizarre et mauvais style : musique de décadence plutôt que de l’avenir. Des morceaux détestables ! Des morceaux admirables ! Au total : une œuvre étonnante, vivant prodigieusement ! Une grandeur, un souffle olympien ! Du génie, sans mesure, sans ordre, mais du génie. » Composant cet opéra, Wagner fut doublement prisonnier : d’abord de son ambition de faire un opéra historique à grand spectacle digne de l’opéra de Paris ; ensuite des influences de Gluck, Weber, Spontini, Halévy, Auber et peut-être même Meyerbeer. Et malgré les flonflons des marches militaires, les vocalises des arias en style italien, les effets dramatiques quelque peu artificiels de fins d’actes, le génie de Wagner est bien là, perçant et déjà bouleversant.

La partition foisonnante fait ainsi s’alterner moments intimes et gigantesques éclats orchestraux et choraux. Car le premier personnage de l’opéra est le peuple, masse indéfinie qui souffre des abus des aristocrates puis de son despote élu. L’œuvre est en effet aussi une réflexion sur la démocratie, alors que Wagner, entre les révolutions de 1830 et 1848, était ami de Bakounine et lecteur de Proudhon. Le peuple trouve sa parfaite voix dans le chœur du Capitole, renforcé par le chœur de l’académie du Théâtre de la Scala de Milan. Sous la direction d’Alfonso Caiani, la masse chorale est à la fois d’une puissance et d’une délicatesse impressionnantes. Excepté une diction de l’allemand parfois approximative (notamment à l’introduction de l’acte 1 ou sur les « Ienzi » du final du même acte), le chœur développe un son d’une rare beauté, d’une homogénéité parfaite, expressif et nuancé à souhait. Un des sommets de l’opéra sera le chœur des messagers de la paix du second acte, où la douceur de l’ensemble et les notes aigues et planantes auront ravi tout le public, tandis que Jennifer O’Loughlin chantait avec délicatesse « Ich sah die Städte ».

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© Tommaso Le Pera

La distribution de cette production fut éblouissante.
Torsten Kerl, campe un incroyable Rienzi : son timbre coloré a des aigus solaires et des graves profonds ; la voix est puissante, la tenue de souffle olympique, tout en soignant un phrasé élégant et une diction parfaite. Que ce soit dans des récitatifs héroïques ou dans l’intime prière du cinquième acte, le Heldentenor est impressionnant d’expressivité et de lyrisme.

Marika Schönberg en Irene laisse des sentiments mêlés. La voix est puissante, riche en harmoniques ; les aigus parviennent à passer sans peine les tutti orchestraux et choraux. Et pourtant, la ligne de chant, d’abord soignée au premier acte, devient de plus en plus discontinue jusqu’à ce que, au dernier acte, les aigus semblent criés et trop bas.
A l’inverse, Géraldine Chauvet en Adriano emporte tous les suffrages. Quelle implication vocale ! Quel jeu scénique ! La voix est puissamment projetée, la tenue est longue, le timbre homogène, chaud et même suave dans du Wagner. Surtout, l’interprétation est d’une rare sensibilité et expressivité avec mille nuances et un phrasé des plus élégants. La voix est en outre d’une grande souplesse et vocalise admirablement dans le grand air du IIIe acte. La mezzo française fut l’étoile radieuse de cette soirée.

Ajoutons que Stephan Heidemann en Orsini possède un magnifique timbre de baryton et Robert Bork en cardinal Orviedo une voix de basse d’une remarquable profondeur.

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Marc Heller, Baroncelli ; Leonardo Neiva, Cecco del Vecchio ; Robert Bork, Le Cardinal Orvieto ; Torsten Kerl, Rienzi
© Tommaso Le Pera

L’Orchestre du Capitole, sous la baguette de Pinchas Steinberg, a enflammé la partition. Quelle énergie, quel souffle épique ! La direction est ferme, implacable, ne laissant jamais se relâcher la tension. Les cuivres rutilent, les violons sont fébriles, les cordes graves rugissent avec angoisse. L’orchestre est d’une cohésion parfaite et offre une formidable palette de couleurs et nuances. Reste que la nuance est souvent un peu forte pour la salle.

La seule déception fut la mise en scène de Jorge Lavelli, qui peine à surprendre son public. Le décor est un blockhaus métallique sans grand intérêt ; les chanteurs sont habillés de beige ou de noir, le teint blafard : rien de nouveau par rapport au Simon Boccanegra du même à Toulouse en 2009. Et pourtant, dès le troisième acte, le décor est retiré, pour laisser paraître les coulisses du théâtre. Les acteurs se mettent à avoir des gestes mécaniques qui font écho aux applaudissements stéréotypés des actes précédents. Le metteur en scène, comme dans un procédé de distanciation, semble chercher à rompre avec l’illusion théâtrale, à pousser le spectateur à une réflexion défaite de toute contingence. Il rejoint ainsi un expressionnisme « à la frontière de l’esthétique et du politique », selon l’expression de Brecht. Des trouvailles esthétiques sont malgré tout bienvenues : le tympan d’eau et de lumière de la scène d’excommunication ou le décor déstructuré et gagné par les flammes lors du final du cinquième acte furent des moments de grande théâtralité.

Du Capitole romain au Capitole toulousain, cette production de Rienzi aura été une incroyable réussite. Les longues ovations du public ont témoigné que l’audace peut payer. Et le Théâtre du Capitole n’en manque pour mettre à l’affiche de ses prochaines représentations Written on Skin de Benjamin et Albert Herring de Britten. Encore et toujours de l’audace !

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- Toulouse
- Théâtre du Capitole
- 10 octobre 2012,
- Richard Wagner (1813-1883), Rienzi
- Mise en scène Jorge Lavelli ; Dispositif scénique Ricardo Sanchez Cuerda ; Costumes Francesco Zito ; Collaboration artistique Dominique Poulange ; Lumières Roberto Traferri
- Torsten Kerl, Rienzi ; Marika Schönberg, Irène ; Richard Wiegold, Steffano Colonna ; Claudia Mahnke, Adriano ; Stefan Heidemann, Paolo Orsini ; Robert Bork, Le Cardinal Orvieto ; Marc Heller, Baroncelli ; Leonardo Neiva, Cecco del Vecchio ; Jennifer O’Loughlin, Le Messager de la paix
- Choeur du Capitole, Choeur de l’Accademia Teatro alla Scala de Milan (direction : Alfonso Caiani)
- Orchestre national du Capitole,
- Pinchas Steinberg, direction






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