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Riccardo Chailly : le vrai plaisir, dites-vous...

mardi 3 mars 2009 par Théo Bélaud
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Riccardo Chailly
DR

Avec quelques jours de recul et quelques autres concerts symphoniques dans l’intervalle, la déception ne ressort que plus cruellement. Sur tous les plans. Mais que cherche encore, ou qu’a encore à dire Riccardo Chailly ? Mais que vaut encore le Gewandhaus de Leipzig ? Répondre « mystère » est peut-être encore trop bienveillant, car le problème ne date de toute évidence pas de cette année. Et précisément, l’évolution n’est guère encourageante. Du vrai plaisir, on ne nous en a guère donné dans ce beau programme Beethoven-Bruckner, peut-être parce que ces musiciens n’en font plus une affaire si sérieuse. Ils sont sérieux, tout court : la première grande déception de cette saison symphonique.

Chailly et le Gewandhaus, c’est un couple qui s’est tranquillement installé dans le club des rituels parisiens annuels. En 2006, c’était un concert Brahms très présentable, d’où se dégageaient une certaine fraîcheur et quelques bonnes idées, mais qui souffrait d’un manque de consistance évident de l’orchestre, et d’une relative absence de visée à long terme de la part du chef. En 2007, un Tchaïkovski de l’avis général des plus décevants (voir la critique de Thomas Rigail sur ce concert). Le cru 2008 annonçait des ambitions encore supérieures : deux soirées consécutives Salle Pleyel, avec un premier programme entièrement dévolu à l’honneur du vénérable orchestre. Et en prime, la curiosité d’entendre Chailly diriger Beethoven, ce qui n’a jamais été très fréquent au cours de son (déjà !) quart de siècle de carrière. L’enjeu n’était, à nos yeux en tous cas, pas si anodin. Riccardo Chailly est un des deux ou trois chefs établis, hors septua/octogénaires canonisés de leur vivant, promus par la critique et la production discographique tout en dirigeant un orchestre prestigieux, et qui peuvent se permettre d’enregistrer avec une large diffusion les monuments du répertoire classique et romantique. C’est en fait presque le seul, puisque DG ne fait quasiment enregistrer à Salonen que des concertos ou ses propres œuvres (non que l’on s’en plaigne), ou que Jansons doit se contenter des labels maison (quand il y en a un) des orchestres qu’il dirige. Cet état de fait est-il justifié ? Eh bien, une fois le résultat écouté, on peut bien prendre la question par tous les bouts, la réponse est non.

Malgré l’effectif tout à fait ordinaire d’un Beethoven de tradition romantique, il y a d’abord toujours ce problème d’équilibre sonore qui se pose : le Gewandhaus, ce sont des violons, et de l’harmonie autour. Problème aggravé, pour Beethoven du moins, par la disposition alternative des cordes qui avait déjà peiné à nous convaincre de son opportunité hors répertoire post-romantique avec Dohnanyi et la NDR. Les violoncelles et contrebasses de Leipzig n’ont guère de personnalité ni de puissance collective naturelle, si de surcroît ils sont engloutis derrière les premiers violons... Le duo de la dernière section de l’introduction de la Deuxième y perd d’autant plus d’intelligibilité et d’expression (m. 24-29) que, ici comme ailleurs, Chailly n’est guère intéressé par le sens des phrases. Le manque de consistance de ce quintette est tout aussi évident, par exemple, dans le fugato central et le grand accord d’ut majeur le concluant (m. 146-158) : un passage fondamental de l’œuvre qui est rarement traité avec la sauvagerie requise, mais qui à ce niveau frise le ridicule d’être si civilisé. Et il va de soi que le thème principal perd tout autant à l’engoncement des violoncelles dans la diagonale jardin. Quid du chef ? Il bat, comme toujours manque rarement l’occasion de montrer que pas une entrée d’harmonie ne lui échappe, et parait vaguement stimuler les troupes avec un sourire badin : le tout avec une indifférence manifeste aux notes jouées et à leur articulation. Comme l’exécution est on ne peut plus propre sur elle et de bon goût, que la tenue rythmique n’est guère attaquable, et que l’orchestre ne connait ni les problèmes de justesse, ni les canards, il y a donc un semblant de continuité. Mais ce n’est rien d’autre que la continuité que produit le note à note de haut niveau.

Et encore : cela fonctionne sur les rails naturellement droits du premier mouvement. Nettement moins bien dans les louvoiements de climats et de sentiments du Larghetto. Changements de tempos assez intempestifs, manque de cohérence entre les expositions et les réexpositions, et toujours cette indifférence troublante à la caractérisation des phrasés. À quoi bon ? - commence-t-on à se demander : à quoi bon ce Beethoven aseptisé, à la compagnie aussi attachante et séduisante qu’un mannequin de plastique en costume de luxe ? D’autant que même la propreté des violons trouve ses limites face au refus d’établir une direction aux phrases : le motif de triples croches des violons, qui ne veut aller nulle part, en souffre considérablement au fur et à mesure qu’il approche du climax (m. 101-128). Les derniers mouvements sont légèrement plus intéressants et tenus, quoique manquant toujours de force ; fait plutôt inhabituel pour un orchestre allemand, on aura noté un très bon hautbois solo (y compris dans la sonorité) pour le trio du scherzo - mais c’est à peu près le seul moment du concert où il a été distinctement entendu. Comme nous avons affaire à de grands professionnels, l’élément le plus réussi de la symphonie est la coda, qui est vraisemblablement celui qui a fait l’objet du travail le plus fouillé de Chailly : chaque accord ayant sa dynamique réglée au décibel près, de sorte que le dernier soit plus impressionnant que tout ce qui a précédé (ce qui, notez bien, n’était pas très difficile). Les applaudissements comptent sans doute plus que Beethoven. Reconnaissons un mérite à Chailly : celui de tourner ostensiblement le dos à la mode pétaradante. Mais au point de lisser chaque accent et chaque contraste, de nous priver totalement de timbales, d’anémier les interventions des bois... Et puis, quand on a écouté pour la dernière fois cette symphonie à Pleyel par Haitink, et écouté son récent enregistrement live par Jansons, on se dit aussi que Chailly ne joue pas dans la même cour (des grands).

Il est donc assez peu plausible que Chailly ait grand’chose à nous raconter dans les symphonies de Beethoven : sans doute aurons-nous un beau coffret griffé Decca pour vérifier cette affaire, avec probablement un son nourri au maïs transgénique (ou alors, ce ne sont pas les mêmes musiciens qui ont enregistré les symphonies de Schumann et qui étaient présents Salle Pleyel ce 11 février). En revanche, il est établi que le chef milanais a des choses à dire dans Bruckner, un des rares compositeurs qui a accompagné son parcours depuis ses brillantissimes débuts au RSO Berlin (magnifique Septième), jusqu’à ses dernières années de direction du Concertgebouw (assez belle Huitième notamment). Par rapport à Marek Janowski et Kurt Masur cette saison, Chailly, en plus, triche en proposant la version de 1877, à la construction globale certes un peu plus bancale mais aux scherzo et finale souvent plus excitants. Ces deux derniers mouvements seront donc les plus réussis du concert, même s’il y a dix fois plus à y attendre. Et en y réfléchissant un peu, la relative fraicheur de la musique par rapport aux deux Troisième récentes y est pour beaucoup. Prenons le thème pastoral des violons dans le finale (à B, etc.) : le National et l’Orchestre de Paris (!!) y faisaient montre de bien plus de caractérisation stylistique. Dans le même mouvement, prenons les sauvages scansions syncopées en si bémol mineur (à K, etc.) : description valable quand on y entend les basses gronder leur contrepoint, ce que peuvent faire celles du National, pas celles du Gewandhaus. Quant aux altos dans le trio du scherzo... on ne résiste pas à l’envie de vous raconter l’échange durant les applaudissements avec notre voisin, brucknérien fanatique, auditeur aussi coutumier des grandes phalanges internationales que de celles de Radio France. À notre suggestion, « tout de même, à côté, les altos du National... », la réponse fuse dans un éclat de rire : « mais enfin, Théo, on ne peut même pas comparer ! ». Bon. On est au moins deux cinglés, alors. Il y en a sûrement d’autres. Ceci étant, devinez ce que Chailly réussit beaucoup mieux : la coda, bien sûr, formidable !

S’agissant des premiers mouvements, au fond, les observations valables pour Beethoven peuvent bien s’appliquer. Certes, il y a comme un surcroît d’investissement de la part de l’orchestre et surtout du chef dans le premier mouvement. Qui ne peut cependant compenser l’absence totale de tendresse des bois - flûtes au premier chef. Pour ce qui est du second mouvement, les mêmes problèmes de continuité apparaissent que dans le Beethoven, tendant à démontrer que Chailly a un sérieux problème avec les mouvements lents. De toutes façons, la messe était dite : un soir à vide du chef, pourquoi pas ? Mais il y a un vrai malentendu sur la valeur de l’association Chailly/Gewandhaus, qui porte aussi sur la valeur de l’orchestre lui-même. Une formation plus que présentable, soit, qui joue sans efforts avec une aisance stylistique congénitale. Mais cela est extrêmement relatif : d’abord, qu’a-t-il de plus, cet orchestre, que les meilleurs français ? Des violons, incontestablement, plus constamment justes, cohérents et saturant moins vite dans l’accompagnement des déferlements de cuivres. Des cuivres, justement, sans doute plus fiables (encore faut-il s’accommoder de cette agaçante habitude des cors allemands, plus propres que Monsieur Propre, de tout jouer legato piano surtout les passages forte avec des accents - soyons honnêtes, la première phrase de la symphonie était belle). Et puis ? Et puis c’est tout. Le reste est au mieux comparable, volontiers moins bon.
Ce qui signifie que cet orchestre joue au mieux, en Allemagne, dans la catégorie de Hambourg ou de Stuttgart. Derrière la Philharmonie de Munich, et loin, très loin derrière la Radio Bavaroise, la Staatskapelle de Dresde ou les deux grands berlinois (Staatskapelle et Philharmonie). Le couvert était bien remis le lendemain soir pour un programme Mendelssohn avec Lang Lang (pour qui nous avons déjà donné). Nous avons préféré le National, avec un chef qui avait, lui, beaucoup à dire. la suite au prochain épisode.

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 11 février 2009.
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°2 enmajeur, op. 36 ; Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n°3 enmineur (version de 1877).
- Gewandhausorchester Leipzig.
- Riccardo Chailly, direction.






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