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Rheingold à Essen

mardi 18 novembre 2008 par Richard Letawe
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©MATTHIAS JUNG

L’Opéra de Essen débutait ce week end une nouvelle production du Ring de Richard Wagner avec Das Rheingold. La Walkyrie sera montée en mai, et les autres volets du cycle sont prévus pour les saisons suivantes.

Pour composer la distribution de cet Or du Rhin, l’Opéra de Essen a d’abord mobilisé les membres de sa troupe, belle preuve de sa qualité, car ces troupiers forment plus de la moitié du plateau, et donnent tous satisfaction. L’un des plus applaudis est Rainer Maria Röhr, originaire de Essen, qui tient le rôle de Loge. On peut soupçonner un peu de chauvinisme de la part du public, car même si le chant est très soigné, la voix est quand même toute petite, et l’émission très nasale. A part ce Loge qui est quand même très acceptable, la grande déception vient de la Fricka de Ildiko Szönyi, à bout de souffle, au timbre très abîmé, et au chant largement faux.

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©MATTHIAS JUNG

Les autres sont très dignes de louanges, avec le Wotan très jeune de Almas Svilpa, dont la voix est certes un peu rocailleuse, et dont les graves manquent un peu de métal et d’assurance, mais qui montre une louable volonté de bien chanter, sans aboyer, en soignant le legato ; de même que le séduisant Donner de Heiko Trinsinger, au timbre onctueux et au chant très noble. La Freia de la belge Francisca Devos laisse également une belle impression de dignité, voix saine et aigus puissants, malgré quelques passages flirtant avec la justesse. Moins marquants mais très honorables, le Froh un peu enroué d’Andreas Hermann et le Fafner plus tout jeune de Marcel Mosca. La meilleure impression est laissée par le Mime de Albrecht Sudzusweit, au très beau timbre de ténor, doux et frais, au souffle long, dont le lyrisme et l’éloquence sont très appréciables.

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©MATTHIAS JUNG

Les quelques artistes invités ne sont pas en reste : Andreas Macco, malgré un vibrato assez fort est un Fasolt très correct, phrasant avec soin et offrant nuances et expressivité, et Ljubov Sokolova est une Erda magnifique, au chant profond et touchant. Parmi les très sexy filles du Rhin, une seule, Bea Robein, belle Wellgunde à la voix corsée fait partie de la troupe d’Essen. Les deux autres, Katherina Müller, Woglinde aux aigus lumineux mais parfois fâchée avec la justesse, et Barbara Kozelj, Flosshilde au chant puissant et incisif, sont également exemplaires.
Enfin, Jochen Schmeckenbecher en Alberich est le grand triomphateur de la soirée. Son chant est particulièrement soigné et nuancé, son timbre est d’un beau métal, et surtout, il a un charisme et une présence que les autres membres de la distribution n’ont pas.

Dans la fosse, la direction de Stefan Soltesz est claire, dynamique et précise, ne surchargeant jamais, il fait avancer l’action, et laisse le plateau respirer. Au vu des grandes dimensions de la scène, et de l’éloignement des chanteurs, sa prestation est remarquable, de même que celle de son orchestre, le Philharmonique d’Essen. Cette formation n’a pas beaucoup de personnalité sonore, mais elle se révèle très souple, et mis à part quelques faiblesses des cuivres, sa concentration et son homogénéité sont très bonnes.

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©MATTHIAS JUNG

D’un haut niveau musical, la soirée risque cependant de rester dans les mémoires essentiellement pour sa mise en scène trash et provocatrice ; nous sommes incontestablement en Allemagne, patrie du regietheater… Le décor est spectaculaire : deux étages occupent la scène, divisés en trois pièces chacun, ce qui fait comme une maison de poupée géante, mais une maison de poupées qu’on aurait ramassée sur une poubelle.

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©MATTHIAS JUNG

Au premier étage, on a à gauche la demeure des dieux, une pièce qui a eu ses beaux jours et qui fait encore plus ou moins illusion, mais dont les lambris sont maintenant branlants ; au centre, un espace difficile à définir, qui contient un escalier et un tas de fripe ; et à droite, au sommet d’une tour qui semble bien brinquebalante, un bureau miteux, où se tient Fafner. En dessous, il y a à gauche les vitrines des Filles du Rhin, qui sont bien sûr des putains, au milieu, un espace qui ressemble à une vieille boutique de seconde main, et à droite un autre bureau très sombre, qu’occupent Alberich et Mime. Outre la fascination, ou la répulsion visuelle selon les goûts, que peut susciter ce décor unique et multiple à la fois, son grand mérite est son côté pratique, car truffé d’escaliers et d’échelles, il permet des déplacements faciles et très rapides entre les différents lieux, et donne dynamisme et rythme à l’action. Cette action est provocatrice dès le prologue, où on voit simultanément Wotan en pleine partie fine et très explicite avec deux des filles du Rhin, où Floßhilde enfile ses cuissardes et son corset de cuir rouge à l’étage du dessous. Pendant ce temps, Fricka fait ses comptes, Freia astique ses pommes, et Froh et Donner s’astiquent le manche dans une scène de porno gay d’une extrême crudité. Tout ceci se déroule alors que Loge est sur un côté de l’avant scène, tirant sur sa clope d’un air absent. Ce coup de poing asséné par les quelques minutes initiales reste cependant sans suite, car la mise en scène est par après relativement sage, et à part le décor très glauque et les allusions omniprésentes au sexe tarifé, n’apporte pas vraiment d’éclairage neuf sur l’œuvre, ce qui semblait quand même être l’ambition de l’équipe scénique. Et les drapeaux américains et de l’ONU, déployés lors des tractations entre Wotan et Alberich enchaîné, apparaissent alors comme une pâle tentative, vite avortée, de donner une lecture politique de la pièce. Malgré cela, il faut reconnaître que cette mise en scène se laisse regarder, car ses auteurs ont élaboré un cadre cohérent, font se mouvoir les personnages avec beaucoup de virtuosité, et captivent constamment l’attention. Leur travail est dénué de poésie, et pour cause de décor unique, l’apparition du Walhalla tout neuf est d’un prosaïsme à toute épreuve (les dieux regardent des polaroids !), mais on peut saluer le sérieux de leur travail. Les trois auteurs de la production reçoivent un accueil assez mitigé lors des saluts, des huées certes, mais aussi des applaudissements, qui au final semblent prendre le dessus.

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©MATTHIAS JUNG

Avant de conclure, n’oublions pas de mentionner l’excellente diction allemande de tous les protagonistes, qui rend les surtitrages totalement superflus.

On peut donc tirer une conclusion globalement positive de cet Or du Rhin dont la mise en scène est certes contestable, mais dont l’excellent niveau musical fait honneur à une maison d’opéra qui ne figure pourtant pas parmi les plus réputées de l’Europe lyrique.

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- Essen
- Aalto Musiktheater
- 08 novembre 2008
- Richard Wagner (1813-1883), Das Rheingold
- Mise en scène, Tilman Knabe ; Décors, Alfred Peter ; Costumes, Kathi Maurer
- Wotan, Almas Svilpa ; Donner , Heiko Trinsinger ; Froh, Andreas Hermann ; Loge, Rainer Maria Röhr ; Alberich, Jochen Schmeckenbecher ; Mime, Albrecht Kludszuweit ; Fasolt, Andreas Macco ; Fafner, Marcel Rosca ; Fricka , Ildiko Szönyi ; Freia, Francisca Devos ; Erda, Lyubov Sokolova ; Woglinde, Katherina Müller ; Wellgunde, Bea Robein ; Floßhilde, Barbara Kozelj
- Essener Philharmoniker
- Stefan Soltesz, direction






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