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Reprise du Barbier de Séville à l’Opéra de Paris

lundi 18 juin 2012 par Pierre Philippe
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Karine Deshayes, Rosina ; Antonino Siragusa, Il Conte d’Almaviva
© Opéra national de Paris/ Ch. Leiber

Créé en 2002, ce Barbier de Séville mis en scène par Coline Serreau fait partie des productions qui ont marqué les saisons de l’Opéra de Paris. Reprise pour la septième fois en dix ans, elle emporte toujours dans les tourbillons de cette journée folle où se succèdent rebondissements et airs virtuoses dans des décors dignes des milles et une nuits. Œuvre sans doute la plus connue de Rossini, cet opéra adapté de la pièce de Beaumarchais montre tout l’humour musical et la vivacité d’esprit du compositeur. Et pour rendre toute la justice à la musique et au texte, il faut réunir une distribution étincelante vocalement, mais aussi très mobile sur la scène pour camper des personnages plus vrais que nature. Avec la distribution réunie pour cette saison, le pari est relevé !

Après toutes ces reprises, on pourrait craindre que le spectacle ait perdu de son intérêt, devenant une copie fade de ce qui était à ses débuts. Il n’en est rien. Dans les magnifiques décors d’un style arabo-andalou de Jean-Marc Stehlé et d’Antoine Fontaine, les personnages vivent et se heurtent avec logique et vivacité. Chaque scène possède son cadre propre qui vient en lien avec les autres par l’unité de style bien sûr, mais aussi par la transformation à vue au cours des actes. Ainsi, l’extérieur de la tour au premier acte laisse la place à une très belle cour intérieure toute mosaïquée et rafraichie par une fontaine. Dans le deuxième acte, on passera du salon confortable et chaleureux de Bartolo vers un oasis qui accueille le jeune couple heureux. La direction d’acteurs propose des choses très intéressantes avec des éléments comiques très bien trouvés, mais on sent combien les chanteurs apportent aussi beaucoup de leurs expériences personnelles. Malgré tout, il faut saluer les idées fortes de Coline Serreau qui parsèment l’œuvre et résistent au temps, de par la caractérisation des personnages secondaires comme Berta ou Basilio par exemple, mais aussi dans beaucoup d’attitudes et de mouvements qui restent d’une reprise à l’autre. Seule la scénographie du grand air final d’Almaviva convainc moins : bien sûr l’air est une démonstration vocale avant tout, mais il est dommage de le sortir ainsi totalement de la mise en scène pour en faire un exercice de récitaliste plus qu’autre chose.

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Maurizio Muraro, Bartolo ; Antonino Siragusa, Il Conte d’Almaviva ; Karine Deshayes, Rosina
© Opéra national de Paris/ Ch. Leiber

On l’a dit, les chanteurs sont particulièrement intégrés à la mise en scène et donnent de leur personne. Dès le début, le chœur fait une apparition dansante et occupe l’espace, alternativement musiciens ou vauriens. D’une belle homogénéité, ces choristes proposent un chant distinct et bien en place. Saluons Lucio Prete, artiste des chœurs, qui chante les quelques phrases de l’Officier. En Fiorello, Vladimir Kapshuk n’est guère marquant, la voix manquant de mordant et de caractère. Au contraire, Jeannette Fischer s’impose facilement dans une mise en scène qui n’a jamais été montée sans elle. Il faut dire que son personnage de Berta est particulièrement personnel et frappant, tant scéniquement que vocalement. Avec sa gestuelle désarticulée, elle fait un triomphe lors de son air chanté d’une voix un peu rêche, mais si bien venue dans le rôle de cette servante un revêche. Véritablement inscrite dans cette mise en scène, on en vient à se demander qui pourrait prendre sa place dans une reprise future.

Les deux basses de la soirée partagent un timbre assez beau et rond, mais sont bien différenciées dans leur manière de chanter. En Basilio, Carlo Cigni propose une voix assez sombre et oppressante. Du coup, le charisme reste uniquement vocal, et on perd ce côté visuel qui était partie intégrante de la mise en scène (contrairement à d’autres chanteurs dans ce même rôle, Carlo Cigni ne peut pas jouer de sa carrure impressionnante). Après un air de la calomnie bien chanté mais sans vraiment être marquant, c’est comme souvent dans son retour inopiné au deuxième acte qu’il impose une voix plus sonore et percutante, montrant de beaux graves et faisant bien ressortir la cupidité du personnage. Alors qu’il n’est pas un spécialiste du répertoire rossinien, Carlo Cigni propose un chant nuancé et bien tenu, sans fioritures. Maurizio Muraro possède une voix moins imposante pour Bartolo, mais a une plus grande aisance dans le langage rossinien. Avec une belle voix ronde et sonore, le personnage se trouve moins ridicule que souvent et gagne en sympathie. C’est bien sûr dans son grand air du premier acte qu’il impressionne. Malgré un aigu un peu trop précautionneux qui casse légèrement l’importance que veut se donner le personnage, Muraro arrive à créer cette grandeur boursouflée de la partie lente avant de relever avec brio le défit de la partie rapide de l’air. Très présent sur scène, l’acteur peine malgré tout à rivaliser avec ses camarades du point de vue purement scénique, beaucoup plus sur la réserve et dans la ligne stricte de la mise en scène, là où les autres semblent beaucoup plus libres et personnels.

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Carlo Cigni, Basilio ; Tassis Christoyannis, Figaro ; Karine Deshayes, Rosina ; Antonino Siragusa, Il Conte d’Almaviva ; Maurizio Muraro, Bartolo
© Opéra national de Paris/ Ch. Leiber

Le couple d’amoureux se rejoint dans la même maîtrise technique et stylistique imposée par l’écriture de Rossini. Antonino Siragusa fait une démonstration tout au long de la soirée par un chant racé, nuancé et d’une maîtrise technique bluffante. Si le timbre n’est pas le plus séduisant qu’on ait entendu dans le rôle (avec un côté un peu nasal qui ressort dans l’aigu), le chanteur sait donner la fougue et la jeunesse au personnage par son engagement et sa joie de chanter. Tout dans sa prestation est à saluer, depuis les deux sérénades du début (dont la deuxième est chantée en voix mixte, le chanteur s’accompagnant lui-même à la guitare) jusqu’à son air final rétabli dans cette production lors de sa précédente participation qui montre une virtuosité impressionnante. Ce dernier air, comme on l’a dit précédemment, est prétexte à un exercice de style plus qu’autre chose et le chanteur s’y montre en plus assez à l’aise avec un ballon, vocalisant et driblant de concert. Son aisance scénique se traduit par une belle interaction avec ses collègues et une capacité à jouer avec le public par des détails fort bien vus. Moins enchanteur que certains par son chant pur, il emporte l’adhésion par la prise de risque et l’investissement tant vocal que scénique. Face à lui, Karine Deshayes impressionne tout autant. Depuis 2009 et sa participation à cette production (premier rôle de cette importance chanté sur la scène de l’Opéra de Paris), on peut noter déjà une plus grande assurance vocale comme scénique, ainsi qu’une évolution de la voix qui tend à perdre un peu de grave tout en gagnant de l’aigu. Parfois un peu trop puissant, ce dernier s’intègre très bien dans le reste de la ligne de chant et la virtuosité n’est plus à démonter. Son entrée la montre un peu prudente dans ses ornements et ses variations, mais le duo avec Figaro qui suit la trouve beaucoup plus assurée et libre. Une fois passé son premier air, elle commence à construire son personnage avec une voix à la fois charnue et jeune, vraie jeune fille volontaire et indépendante. Sans jamais forcer le trait dans le grave ni se montrer trop démonstrative dans l’aigu ou l’agilité, elle donne à Rosine un visage humain et vivant. Moins extravertie scéniquement que d’autres, elle fait tout de même preuve d’une belle aisance et on finit par en oublier qu’elle joue pour la voir sur scène totalement dans son personnage.

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Antonino Siragusa, Il Conte d’Almaviva ; Tassis Christoyannis, Figaro ; Karine Deshayes, Rosina
© Opéra national de Paris/ Ch. Leiber

La figure centrale de l’intrigue reste Figaro et Tassis Christoyannis nous propose un personnage scéniquement magistral ! Particulièrement à l’aise avec la production alors qu’il y fait ses débuts (contrairement à Deshayes et Siragusa), il s’approprie le rôle en ajoutant régulièrement sa touche personnelle au barbier. Moins à l’aise que d’autres avec la vocalise, il conserve une certaine souplesse qui lui permet de participer aux duos sans en déformer la ligne vocale. Mais c’est lorsqu’il est seul qu’il donne la pleine mesure de son talent, avec une voix percutante et belle, une extension dans l’aigu impressionnante et un engagement de tous les instants. Et scéniquement, il semble se promener et inventer au fur et à mesure les différents effets comiques dont il parsème sa composition. Pleine d’allant et de vie, sa prestation n’est jamais lourde car sa spontanéité fait merveille et emporte l’adhésion. Gentil diable toujours en action et plein de vie, son Figaro occupe la scène et fait oublier son costume plutôt étrange et en désaccord avec le reste de la production. Alors qu’il avait fait belle impression dans des rôles plus modestes comme Valentin de Faust ou Silvio dans I Pagliacci, il montre ici qu’il possède les épaules pour tenir des rôles plus important : son Figaro est impressionnant de charisme et vocalement magnifique.

A la direction, Marco Armiliato semble prendre beaucoup de plaisir à diriger l’orchestre et cette distribution. Toujours attentif à ne pas couvrir les chanteurs, il conserve à la fosse sa place légèrement en retrait sans pour autant niveler les différences de dynamique. Toujours en phase avec ses chanteurs, il dirige avec enthousiasme et semble avoir été adopté par l’orchestre si l’on en juge par les applaudissements qu’il recevra des musiciens.

Aux saluts, il est frappant de noter l’atmosphère détendue et chaleureuse chez cette brochette d’artistes. Tout au long du spectacle, le public a pris beaucoup de plaisir, mais les chanteurs ne sont pas en reste tant scéniquement que musicalement (ils se font tant plaisir que Christoyannis est pris d’un fou rire lors de la fin du premier acte !) et forment une sorte de troupe temporaire. Cet esprit de franche camaraderie, la très belle tenue de la distribution et la mise en scène toujours aussi bien vue et agréable de Coline Serreau font de cette reprise une très bonne surprise.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 10 Juin 2012
- Gioacchino Rossini (1792-1868), Il Barbiere di Siviglia, Opéra Bouffe en deux actes
- Mise en scène, Coline Serreau ; décors, Jean-Marc Stehlé, Antoine Fontaine ; costumes, Elsa Pavanel ; lumières, Geneviève Soubirou
- Il Conte d’Almaviva, Antonino Siragusa ; Bartolo, Maurizio Muraro ; Rosina, Karine Deshayes ; Figaro, Tassis Christoyannis ; Basilio, Carlo Cigni ; Fiorello, Vladimir Kapshuk ; Berta, Jeannette Fischer ; Un ufficiale, Lucio Prete
- Chœur de l’Opéra National de Paris
- Orchestre de l’Opéra National de Paris
- Marco Armiliato, direction






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