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Reprise des Contes d’Hoffmann à l’Opéra de Paris

vendredi 28 mai 2010 par Pierre Brévignon
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Cornelia Oncioiu (La Voix) ; Franck Ferrari (Dr Miracle) et Inva Mula (Antonia)
© Opéra national de Paris/ Frédérique Toulet

Dans la série des reprises de luxe de l’Opéra Bastille, après le Billy Budd de Francesca Zambello, voici venir les Contes d’Hoffmann dans la mise en scène imaginée par Robert Carsen voilà dix ans. L’occasion de vérifier si le charme opère toujours…

Du dernier opus de l’auteur de La Belle Hélène, les mauvaises langues prétendent qu’il est l’opéra préféré des mélomanes allergiques à Jacques Offenbach. La gravité inhabituelle des thèmes développés, la complexité de la structure narrative et la tonalité dramatique de la musique tranchent, de fait, avec la production du maître de l’opérette du Second Empire en inscrivant cette partition dans la filiation prestigieuse du Grand Opéra romantique, entre le Freischütz de Weber, Robert le Diable de Meyerbeer et la Damnation de Faust de Berlioz. Pourtant, de La Vie parisienne aux Contes d’Hoffmann, Offenbach déploie la même prodigieuse science du théâtre.

C’est de théâtre, justement, qu’il est question, et o combien, dans la mise en scène de Robert Carsen. Se souciant peu des indications temporelles et géographiques parsemées au fil du livret (Munich et Venise dans le XIXe siècle des Nachtstücke d’E.TA. Hoffmann), le metteur en scène plonge sa lecture de l’œuvre dans une mise en abyme qui, en 2000, avait encore pour elle l’avantage de l’originalité. Les trois actes s’articulent en effet autour de la représentation du Don Giovanni de Mozart durant laquelle Hoffmann, dans une taverne voisine du théâtre, raconte à ses amis les trois épisodes douloureux de son passé sentimental. La « fausse » scène de l’opéra passe, frontale, en un lent travelling sur la vraie scène de Bastille, puis réapparaît durant les trois actes vue du fond du plateau (Acte I), de la fosse d’orchestre (Acte II) puis de l’avant-scène, face aux fauteuils du parterre (Acte III). Effet « vache qui rit » assuré (surtout lorsque, du balcon, on voit de faux musiciens investir la fosse d’orchestre fictive juste au-dessus de la vraie…) mais, sur plus de trois heures de spectacle, ce dispositif peine à surprendre – et encore plus à émerveiller. Depuis Brecht, les artifices de distanciation sont devenus des poncifs de mise en scène et Robert Carsen lui-même y recourt de façon parfois obscure (cf. la présence fugace de Franck Ferrari-Dapertutto dans la salle au début du troisième acte)…

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© Opéra national de Paris/ Eric Mahoudeau

La direction des chanteurs souffre quant à elle d’un manque patent d’inspiration. Si Giuseppe Filianoti bouffonne avec bonheur dans la « chanson de Kleinzach », si l’Olympia classée X de Laura Aikin déclenche les rires du public (mais Natalie Dessay, en colorature nymphomane culbutant Hoffmann dans le foin, demeure insurpassable), le jeu scénique, dans l’ensemble, confond par son statisme et sa banalité, comme dans l’acte II où Antonia et Hoffmann s’enlacent et se désenlacent avec un systématisme agaçant ou dans l’acte III où les chanteurs, contraints de se déplacer sur une mince frange de proscenium, limitent leur gestuelle au strict minimum. Quelques belles idées viennent toutefois réveiller l’intérêt du spectateur : le duo entre Crespel, dans la pénombre de la fosse d’orchestre, et sa fille Antonia brûlant son dernier souffle de vie sous les feux de la rampe ; les deux apparitions de la Muse, comme portée dans la nuit vers Hoffmann sur un rai de lumière oblique ; ou encore l’air burlesque de Frantz arrimé à son balai au début de l’acte II.

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Ekaterina Gubanova (Nicklausse) et Giuseppe Filianoti (Hoffmann)
© Opéra national de Paris/ Frédérique Toulet

Les disparités vocales du plateau constituent l’autre point faible de cette production. Pour commencer, mieux vaut renoncer à comprendre les paroles. À l’exception d’Alain Vernhes, Léonard Pezzino et Franck Ferrari, les chanteurs projettent un français difficilement intelligible. Ce détail gênant mis à part, on a pu apprécier l’endurance de Giuseppe Filianoti - même s’il donnait parfois l’impression de s’économiser (cf. le trio poussif de l’acte II) ou de se cantonner à une imitation de Rolando Villazón -, l’aplomb dramatique de Franck Ferrari, machiavélique à souhait, une Béatrice Uria-Monzon au timbre enjôleur (mais à l’articulation problématique) et, surtout, une Ekaterina Gubanova de très belle tenue, tant vocale que scénique. Sa Romance de Nicklausse (« Vois sous l’archet frémissant… ») de l’acte II était l’un des très grands moments de cette soirée où les voix féminines, en fin de compte, n’ont guère ému (Inva Mula peu impliquée dans « Elle a fui la tourterelle… » et Laura Aikin d’une virtuosité un peu hachée dans l’air d’Olympia). Au diapason de cette semi-déconvenue, Jesus Lopez-Cobos a affligé son orchestre d’une battue inégale, où les lourdeurs (accompagnement des chœurs dans la taverne de Maître Luther, décalages entre la fosse et la scène) alternaient avec de splendides inspirations (Barcarolle impeccable de suavité venimeuse, épilogue aux accents célestes).

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Inva Mula (Antonia) et Franck Ferrari (Dr Miracle)
© Opéra national de Paris/ Frédérique Toulet

Remaniés à de multiples reprises après sa création posthume – de 1881 à 1988 (!), la partition a connu des versions en trois, quatre ou cinq actes, avec ou sans dialogues-, les Contes d’Hoffmann demeurent une œuvre problématique. Si la mise en scène de Robert Carsen constitue un jalon important dans l’histoire des productions de cet opéra, le spectacle d’hier mettait en exergue ses manques, notamment une absence de poésie surprenante pour qui se souvient de son Candide de Bernstein au Châtelet ou du Midsummer Night’s Dream de Britten monté à Aix. La poésie, l’inventivité et la folie, c’est désormais du côté d’Olivier Py qu’on les trouve : en 2008 à Genève, ce dernier proposait des Contes d’Hoffmann tout imprégnés de l’univers du théâtre, voire du cabaret. Ces visions profondément audacieuses et novatrices donnent par contrecoup un rude coup de vieux à la lecture platement distanciée de Robert Carsen.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 24 mai 2010
- Jacques Offenbach (1819-1880), Les Contes d’Hoffmann, opéra en un prologue, trois actes et un épilogue (1881). Livret de Jules Barbier d’après le drame de Jules Barbier et Michel Carré, inspiré de L’Homme au Sable, Le Conseiller Crespel et Les Aventures de la Nuit de la Saint-Sylvestre d’E.T.A. Hoffmann.
- Mise en scène, Robert Carsen ; Décors et costumes, Michael Levine ; Lumières, Jean Kalman ; Mouvements chorégraphiques, Philippe Giraudeau
- Hoffmann, Giuseppe Filianoti ; Olympia, Laura Aikin ; Antonia, Inva Mula ; Giulietta, Béatrice Uria-Monzon ; La Muse / Nicklausse, Ekaterina Gubanova ; Lindorf / Coppélius / Dr Miracle / Dapertutto, Franck Ferrari ; Andres / Cochenille / Frantz / Pitichinaccio, Léonard Pezzino ; Spalanzani, Rodolphe Briand ; Nathanaël, Jason Bridges ; Luther / Crespel, Alain Vernhes ; Hermann, Vladimir Kapshuk ; Schlemil, Yuri Kissin ; Une Voix, Cornelia Oncioiu
- Chœur de l’Opéra national de Paris, Maîtrise des Hauts-de-Seine, Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris. Chef des chœurs : Patrick Marie Aubert
- Orchestre de l’Opéra National de Paris
- Jesus Lopez-Cobos, direction.






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