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Reprise de la Dame de Pique à l’Opéra de Paris

lundi 23 janvier 2012 par Pierre Philippe
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Vladimir Galouzine, Hermann ; Larissa Diadkova, La Comtesse ; Olga Guryakova, Lisa
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en 1991, La Dame de Pique revient pour la quatrième fois dans la mise en scène de Lev Dodin, créée en 1999. Composé de manière très rapide par Tchaïkovski, cet avant dernier opéra est marqué par la ville de Saint-Pétersbourg. L’intrigue se base sur une nouvelle de Pouchkine, mais les retouches opérées par le frère du compositeur lors de l’écriture du livret nous font découvrir une histoire autre et des motivations différentes. Si cet opéra n’a pas eu la carrière d’Eugène Onegin en occident, il n’en reste pas moins celui le plus représenté après l’autre composition inspirée par Pouchkine. Dans la mise en scène ici proposée, le metteur en scène essaye de rapprocher l’opéra de la nouvelle dont il est inspiré.

A l’origine, Tchaïkovski n’était pas intéressé par cette adaptation que lui proposaient son frère et Ivan Vsevolojski, directeur de l’Opéra Impérial de Saint-Pétersbourg. Mais au bout de quelques années, l’histoire l’inspira et il composa la musique en rien moins que quarante-quatre jours à Florence. Ainsi, c’est sous le climat italien que vont naître les couleurs orchestrales de la Venise russe. Lors de la création le 19 décembre 1890, les rôles des deux amants sont chantés par Nikolaï Finger et sa femme Medea. Au final, ce fut un grand succès public, mais la critique resta sur la réserve. Malgré tout, la carrière en Russie de cet opéra sera glorieuse, sachant créer de véritables vocations chez certains interprètes qui ont marqué les rôles. On se souviendra aussi de cette représentation symbolisant la fin du siège de Leningrad où la population de la ville se rendait à l’opéra, alors que le blocus n’était pas encore totalement levé comme nous le raconte Galina Vishnevskaya dans ses mémoires, pour assister dans un théâtre glacial à une représentation de La Dame de Pique historique.

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Varduhi Abrahamyan, Paulina ; Olga Guryakova, Lisa ; Vladimir Galouzine, Hermann
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

La production de Lev Dodin soulève enthousiasme ou énervement, mais elle laisse peu de spectateurs indifférents si l’on en juge par l’accueil final. Il faut dire qu’elle bouscule l’histoire et les habitudes. Pour y entrer, il faut percevoir deux choses. Dans un premier temps que la volonté du metteur en scène est de se rapprocher de la nouvelle de Pouchkine ou du moins de jeter des ponts entre le livret et la pièce en plaçant Hermann dans le service psychiatrique de l’hôpital Oboukhov dès le début de l’histoire et en l’y ramenant à la fin, tout comme en modifiant quelque peu la destinée de Lisa. L’autre point important est que l’histoire qu’on voit est un savant mélange entre la psychose d’un homme et la réalité. Dès le début, on voit Hermann se remémorer les événements qui l’ont poussé vers la folie. Ainsi, dans sa chambre d’hôpital uniquement meublée d’un lit, les murs vont s’écarter pour permettre à Hermann de voir différents personnages totalement imaginaires ou d’autres que notre homme va intégrer dans sa folie. Les badauds du premier acte ou la foule du grand bal sont les autres internés de l’hôpital et le personnel soignant prend les traits de la Comtesse ou de Tomski selon les moments. Au fur et à mesure de l’avancée dans l’œuvre, nous sombrons de plus en plus dans la folie d’Hermann à tel point qu’on en finit par ne plus savoir exactement où se trouve la limite entre réalité et folie. Si le début montre bien cette distinction avec la différence de niveaux entre les personnages, cette barrière s’efface en fin de bal où les murs de la chambre s’ouvrent pour montrer les appartements de la Comtesse, reléguant le lit au rang de souvenir et nous plongeant totalement dans la folie d’Hermann. Puis pour la scène le long du Canal d’Hiver, on se trouve véritablement noyé entre réalité et folie, le discours et l’attitude de Lisa pouvant très bien convenir à un proche d’Hermann venant le visiter à l’hôpital. Vue sous l’angle de la folie et du souvenir, cette mise en scène propose un message encore plus fort qu’une scénographie traditionnelle car elle montre le fond de l’esprit d’Hermann, se dédouanant par exemple de la mort de la Comtesse en la montrant mourir seule comme par sa propre volonté.

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Ludovic Tézier, Prince Eletski ; Olga Guryakova, Lisa ; Vladimir Galouzine, Hermann ; Evgeny Nikitin, Comte Tomski
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Pour suivre cette mise en scène, il faut donc conserver à l’esprit le point de vue qui est proposé, mais quand on ne connaît pas l’histoire, le sens peut du coup être assez difficile à trouver. Il faut ajouter à cela quelques changements dans le livret pour suivre la mise en scène au plus près. Dès le premier récit de Tomski, la Comtesse apparaît et chante ses propres paroles, prenant ainsi quelques mots au Comte par exemple. Mais le plus grand changement se trouve lors de la pastorale du premier tableau du deuxième acte. Alors que nous devrions voir une jeune fille se faire courtiser par un jeune homme et Pluton, l’histoire s’inverse puisque c’est Hermann qui est tiraillé durant un colin-maillard entre l’amour de Lisa et la richesse de la Comtesse. L’inversion des rôles est certes particulièrement intéressante et pertinente pour mettre en lumière le déchirement du jeune homme, mais cela enlève le charme simple de cette scène. Autre manipulation en fin d’acte, où ce n’est pas la Tsarine qui fait son entrée, mais la Comtesse, sous les salutations du peuple. Et ce n’est pas qu’une simple adaptation scénique puisque les surtitres nous confirment que c’est la Comtesse qu’on acclame.

En dehors de ces changements, la mise en scène met en relief toute la torture morale que s’inflige Hermann. L’intelligence des décors permet de créer des espaces distincts où les souvenirs du fou peuvent cohabiter sans vraiment se croiser. Le retour à la réalité lors de la fin est un moment très fort puisque qu’on y voit la chambre se reconstituer et les personnages regarder Hermann s’enfoncer dans sa folie. Saluons aussi une direction d’acteur d’une précision redoutable tant dans le maniement des fous peuplant l’hôpital que dans la construction du personnage principal.

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Olga Guryakova, Lisa ; Vladimir Galouzine, Hermann
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Si la mise en scène peut être déstabilisante, la musique était l’élément rassurant de la soirée. Dès l’ouverture, l’orchestre se montre magnifique. Les différents pupitres répondent avec bonheur au chef en donnant le meilleur d’eux-mêmes, ce qui permet d’entendre une partition pleine de couleurs et de vie. Dmitri Jurowski construit l’œuvre et donne toute leur importance aux différentes composantes de l’orchestre, sachant magnifiquement doser cordes et cuivres par exemple qui se soutiennent et se répondent sans s’affronter. Les instants plus délicats et intimes sont tout aussi bien construits, avec une délicatesse qui met en avant la qualité et la variété de l’orchestration. En proposant ce tapis orchestral luxuriant et large, le chef laisse donc le volume sonore s’élever pour remplir toute la vaste salle de Bastille. Une très grande prestation du chef donc, mais aussi de l’orchestre dont la sonorité est particulièrement soignée. Félicitons aussi les chœurs magnifiques qui concluent l’œuvre par une interprétation murmurée toute d’homogénéité et de délicatesse.

Mais pour aller avec les grands emportements de l’orchestre, il fallait une distribution de grande classe et possédant l’impact suffisant pour s’en accommoder. L’ensemble des petits rôles est très bien distribué, avec notamment un très bon duo Sourine et Tchekalinski qui composent avec Tomski un trio de manipulateurs de bon calibre vocalement comme scéniquement. Tomski justement est interprété par Evgeny Nikitin. Grand habitué des rôles cyniques ou mauvais, il prête au personnage toute l’ambiguïté que renforce la mise en scène en alternant paroles doucereuses et accents cassants. Tout au long de la soirée, il se pose comme bourreau d’Hermann. A son opposé, le Prince Eletski de Ludovic Tézier reste une image parfaite et idéalisée, sans vrai ancrage dans la réalité. Par ses quelques apparitions, le baryton français montre son phrasé superbe, une gestion du souffle parfaite et un bel art des nuances. Autre grand plaisir de la soirée, la Pauline de Varduhi Abrahamyan fait preuve de jeunesse et de délicatesse lors de ses deux chants. Ce rôle de mezzo nécessite une belle fraîcheur pour conserver à l’amie de Lisa toute sa jeunesse et ce soir nous avons eu droit à un moment de grâce avec une voix dotée d’un vibrato léger et très rapide qui donne une belle émotion. L’autre figure féminine qui gravite autour de notre couple d’amant est bien sûr la Comtesse. Larissa Diadkhova sait immédiatement imposer la stature de la noble vieille dame par un port scénique royal, mais aussi une autorité vocale indéniable. Le sommet de sa prestation sera son grand monologue. Même sans perruque et dans une chemise de nuit, elle conserve une stature digne de la cours de Versailles. Avec son timbre si particulier, il pourrait y avoir peu à faire pour créer cette haute figure. Malgré ça, la mezzo-soprano russe soigne les détails et créé un personnage intense. Loin de la composition qu’on entend trop souvent par des voix usées, nous sommes ici en présence d’une Comtesse certes mûre, mais encore en pleine possession de ses moyens.

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Larissa Diadkova, La Comtesse ; Martin Mühle, Tchekalinski ; Vladimir Galouzine, Hermann ; Evgeny Nikitin, Comte Tomski
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Mais plus importants bien sûr sont les deux amants. Avec les années, la voix d’Olga Guryakova a perdu de sa superbe et de sa stabilité. Ainsi le vibrato peut devenir envahissant à certains moments, les aigus sont tirés et le volume pas toujours maîtrisé. Mais malgré des défauts que certains peuvent trouver rédhibitoires, le personnage prend miraculeusement vie. En effet, la soprano russe possède un don pour faire vivre ce qu’elle chante tout en fascinant par un timbre très personnel. Au fur et à mesure de la soirée, la voix se chauffe et les plus gros soucis qu’on peut entendre au début se gomment pour laisser éclore une jeune fille bouleversée et blessée. A fleur de peau, elle se consume pour Hermann et la scène du Canal d’Hiver montre le point de rupture de cette femme brisée. Malgré donc un métal un peu mûr, cette Lisa respire le romantisme et la jeunesse. Face à ce fort caractère, Vladimir Galouzine compose un Hermann particulièrement marquant. Mélangeant parfaitement ses souvenirs à sa folie actuelle, l’acteur passe par tous les états et reste sur scène durant presque tout l’opéra. Sa composition est tout aussi marquante vocalement. Si les débuts montrent une voix puissante mais très engorgée et sombre, elle va se libérer assez vite en effaçant les quelques signes des années et retrouver une belle aisance dans l’aigu. Malgré un centre de la voix assez bas, le ténor assume l’ensemble de la tessiture avec panache et le tout en composant un caractère complexe et torturé. Tout au long de la soirée, il est l’élément central de l’histoire par le point de vue adopté, mais aussi par son charisme tant scénique que vocal. Il est confondant de voir à quel point la symbiose entre le personnage et le chanteur semble complète. Avec deux telles personnalités vocales, nous nous trouvons face à un duo d’amants qui montre parfaitement l’incompréhension qui lie ces deux êtres. La passion qui les anime est visible mais on voit toujours cette différence qui rend leur amour impossible. Un couple plein d’émotion donc par deux grands artistes.

Grande réussite donc que cette reprise de La Dame de Pique qui montre une mise en scène intelligente et puissante. Musicalement de très haut niveau dans tous les domaines, l’œuvre de Tchaïkovski est ainsi présentée dans de très bonnes conditions et avec un impact physique pour l’orchestre et les chanteurs : malgré l’immensité de la salle de Bastille, la musique emplit tout l’espace avec facilité. Lors des saluts, le triomphe est total pour Galouzine après sa prestation sidérante. Les autres artistes sont tous salués avec énergie mais l’arrivée de l’équipe de mise en scène a été saluée par de fortes huées. Même si la scénographie peut rebuter au premier abord, la qualité du spectacle est à saluer et fait honneur à l’ONP.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 19 janvier 2012
- Piotr Ilyitch Tchaïkovsky (1840-1893), La Dame de Pique, Opéra en trois actes et sept tableaux
- Mise en scène, Lev Dodin ; décors, David Borovsky ; costumes, Chloé Obolensky ; lumières, Jean Kalman ; chorégraphie, Yuri Vasilkov ; dramaturgie, Mikhail Stronin
- Hermann, Vladimir Galouzine ; Comte Tomski, Evgeny Nikitin ; Prince Eletski, Ludovic Tézier ; Tchekalinski, Martin Mühle ; Sourine, Balint Szabo ; Tchaplitski, Fernando Velasquez ; Naroumov, Yves Cochois ; La Comtesse, Larissa Diadkova ; Lisa, Olga Guryakova ; Paulina, Varduhi Abrahamyan ; Macha, Nona Javakhidze ; Le maître de cérémonie, Robert Catania
- Chœur de l’Opéra National de Paris
- Orchestre de l’Opéra National de Paris
- Dmitri Jurowski, direction











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