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Reprise de Tannhäuser à l’Opéra de Paris

mercredi 26 octobre 2011 par Pierre Philippe
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Sophie Koch, Vénus ; Christopher Ventris, Tannhaüser
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Créée en décembre 2007, cette production de Tannhäuser avait subi le sort réservé cette année à Faust. Suite à des mouvements de grève, une partie des représentations avaient eu lieu en version semi-scénique arrangée par Robert Carsen lui-même. Malgré cela, ces soirées sont restées dans les mémoires grâce à un ensemble de très haut niveau musicalement comme scéniquement. Traitée avec l’intelligence que l’on connaît à Robert Carsen, l’histoire nous situe non plus dans le domaine du chant, mais dans celui de la peinture. Quatre ans après, cette production revient avec une distribution qui n’a rien à envier à l’équipe magnifique réunie lors de la création. Si la magie sur scène est toujours présente, il n’en est en revanche pas de même dans la fosse où le souvenir du splendide travail plastique de Seiji Ozawa reste tenace, bien plus marquant que la direction ni passionnée ni passionnante de Mark Elder. Malgré cela, on est emporté par une vision superbe et des chanteurs à un très haut niveau.

Le parti pris du metteur en scène est de déplacer le cadre de l’histoire dans le domaine de la peinture. L’expression de la passion ou de la raison ne se fait donc non plus uniquement par le discours, mais aussi par l’image, doublant ainsi son impact comme lors du concours de chant. L’ouverture et la bacchanale sont magnifiquement traitées. Montant progressivement dans la sensualité et la folie créatrice, on voit Tannhäuser répondre aux vagues orchestrales pour créer son tableau alors que Vénus prend la pose. S’enfonçant toujours plus dans son art, Tannhäuser en vient à se démultiplier, tous ces artistes plongeant toujours plus loin dans leur l’art, ne faisant au final plus qu’un avec leur peinture. Totalement sous l’emprise de la déesse de l’Amour (et aussi de la passion), il faut voir cette magnifique image de Vénus traversant la scène drapée de blanc, menant par un pinceau un lit de corps humains passionnés. Toute la suite du Venusberg nous montre une grande maitrise à la fois de l’espace par cette création d’un lieu totalement dédié à l’art, mais aussi des éclairages qui habillent de manière saisissante les parois noires à la fois par les couleurs mais aussi par les ombres. L’effondrement du lieu de passion vient logiquement par l’intrusion d’une lumière surgissant d’une faille entre les deux murs du fond, laissant ainsi arriver un naturel absent jusqu’alors. Logiquement, vue l’idée du metteur en scène, les pèlerins sont les artistes précédemment vus venant prendre les toiles qu’ils avaient peintes lors de la bacchanale. Malgré ce pèlerinage artistique, la dimension religieuse est toujours présente par toutes les croix créées par l’arrière des toiles (qu’on ne verra jamais de face). Atelier abandonné et froid de toute création, c’est là que Tannhäuser revient à la vie par l’arrivée de ses amis et finira par les suivre sans pour autant abandonner son « péché ».

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© Opéra national de Paris

Le deuxième acte représente une galerie d’art et fait fortement intervenir la salle pour les déplacements des chanteurs et du chœur. Car la « noble demeure » que salue Elisabeth est aussi la grande salle de Bastille. Au milieu de l’espace blanc et noir brillant de la scène, Tannhäuser semble déplacé, surtout après l’arrivée des invités plus intéressés par le champagne et les petits-fours que par les œuvres : l’artiste se trouve confronté aux pique-assiettes venus se montrer. Le concours se déroule comme à son habitude, si ce n’est que les toiles sont toutes présentées de manière à ce que jamais la salle ne puisse voir ce qui y est représenté. La montée progressive de la passion de notre héros est inverse à la tension qui se lit sur le visage d’Elisabeth. La suite de l’acte est encore un coup de génie de la mise en scène. La distance mise entre Elisabeth et le reste des invités est impressionnante. Le chœur, en allant se ranger le long des murs qui doivent accueillir les œuvres, laisse la jeune femme seule et perdue au centre de la scène, entourée par ces silhouettes sombres. Puis, de par leur avancée vers Tannhäuser au comble de leur emportement, ils créent à la fois une masse compacte, mais aussi un nuage sombre sur les murs par le jeu de la réflexion des lumières sur le sol. Ces images sont proprement stupéfiantes. De même on remarquera l’attitude d’Elisabeth, au bord du gouffre pour tenter de protéger Tannhäuser alors qu’elle est pressée par les invités. La gestion des espaces, des sentiments des personnages, des lumières et de la foule est tout bonnement magnifique.

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© Opéra national de Paris

Le premier acte est celui de la passion, le deuxième de l’académisme... et le troisième réussit parfaitement à montrer l’union des deux. De part le décor dans un premier temps. Si on retrouve l’atelier de Tannhäuser tel qu’on l’avait laissé ou presque à la fin du premier acte, le sol est lui brillant comme celui de la salle précédente. Au lieu de Venus, c’est une Elisabeth éveillée à la sensualité qui se prélasse sur le matelas, sous le regard de Wolfram qui en vient à effectuer des croquis de sa belle comme son ami avant lui de Venus. Toujours plus proche de la déesse, elle va se draper pour aller chercher son amant au milieu de tous les pèlerins revenus avec leurs toiles vides où le cadre montre encore plus la présence des croix. Abandonné dans ce décor froid qui se ferme pour étouffer la lumière du jour, Tannhäuser revient avec son œuvre. Mettant le chevalet entre lui et Wolfram, sorte de protection face à son crime, il va doucement expliquer son voyage, les éclairages se modifiant doucement pour à la fois montrer les ombres démesurées sur le fond se défiant, mais aussi l’arrivée du Venusberg sur scène. On retrouve alors les lumières dorées du désir mais ce n’est pas qu’une déesse qui arrive. Telles des sœurs jumelles, Elisabeth et Venus se suivent dans leur draps blancs et chacune donne un pinceau aux deux peintres : à Wolfram le rouge de la passion de Venus et à Tannhäuser le bleu de la sagesse d’Elisabeth. La fusion est alors complète entre les deux femmes, mais aussi entre les deux amis qui peignent d’un même geste pour terminer l’œuvre qui va finir exposée au milieu de tant de tableaux reconnus dans la galerie du deuxième acte.

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Christopher Ventris, Tannhaüser
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Avec ces idées pertinentes et une direction d’acteur précise, Robert Carsen nous conte bien l’histoire de Tannhäuser, mais dans un contexte légèrement différent. Appuyant fortement sur les oppositions Elisabeth/Venus et Wolfram/Tannhäuser, il en arrive finalement à une synthèse créatrice, conciliant création et académisme. Visuellement magnifique et d’une intelligence remarquable, cette mise en scène est de celles qui hantent...

Pour rivaliser avec l’équipe réunie lors de la création, il fallait soigner particulièrement la partie musicale. Si pour les chanteurs, le défi est relevé, il n’en est pas de même pour le chef d’orchestre. Dès l’ouverture et particulièrement pendant les passages orchestraux, celui qui se doit de donner vie et passion à l’orchestre reste dans une vision sèche et sans relief. Jamais on n’entendra les lames de fond qui viennent exposer toute la passion du Venusberg, la joie d’Elisabeth lors du deuxième acte ou la foi des pèlerins. Restant toujours dans un rôle d’accompagnement plus que de construction, Mark Elder donne une prestation manquant cruellement de vie et où les cordes sont curieusement trop discrètes. Les chœurs quant à eux sont tantôt désorganisés comme lors de l’arrivée des invités et tantôt impressionnants de cohérence comme en cette fin de deuxième acte.

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Nina Stemme, Elisabeth ; Christof Fischesser, Hermann ; Stéphane Degout, Wolfram von Eschenbach ; Christopher Ventris, Tannhäuser
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Heureusement, le plateau de solistes était de très haut niveau. Soulignons dans un premier temps la belle distribution des petits rôles, avec un pâtre particulièrement bien chantant et soigné. Hermann, chanté par Christof Fischesser, est moins paternel qu’à l’habitude. Faisant montre d’un timbre légèrement rêche avec de superbes graves, il s’installe dans le personnage créé par Robert Carsen avec aisance. Véritable notable et homme d’argent, ce qu’il perd en tendresse, il le gagne en stature.

Ouvrant la soirée, Sophie Koch fait de sa prise de rôle un événement. Déjà remarquée en Brangäne à Londres et en Fricka à Paris, elle nous propose une déesse irrésistible mais sensible. Se coulant à merveille dans la mise en scène, voluptueuse et fragile, elle tient la première partie du premier acte de manière indéniable. Sculptant avec soin son discours, elle n’est en rien une vampe mais une déesse aimante et passionnée. Errant sur scène de manière voluptueuse ou tel un animal traqué, elle donne à Venus une profondeur qui approfondit le caractère d’un rôle souvent univoque. Vocalement, le rôle la montre quelque peu à court de grave. Sans poitrinage, l’extrême de la tessiture ne sonne pas mais cette réserve est minime tant la prestation impressionne. Tout le reste de la tessiture montre un timbre chaud et clair, renforçant l’humanité que lui confère la mise en scène. Faisant lui aussi ses débuts dans son rôle, Stéphan Degout est parfait. Il possède à la fois le poids vocal d’un chanteur lyrique et le phrasé digne des chanteurs de Lied qui triomphent habituellement dans le rôle. Tout au long de la soirée, il se repose sur une belle projection, un timbre charnu sans pour autant en être trop sombre. Aussi à l’aise dans les moments véhéments que lors du recueillement de ses chants, il offre une prestation remarquable, qui culmine sur un hymne à l’étoile de toute beauté par la profondeur et la délicatesse qui s’en dégagent. Scéniquement très à l’aise, il se dévoile totalement dans le troisième acte par un jeu très soigné et étudié. Avec ces deux chanteurs, l’école de chant français retrouve de grands wagnériens !

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Nina Stemme, Elisabeth ; Stéphane Degout, Wolfram von Eschenbach
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Pour ses débuts sur une scène parisienne, Nina Stemme n’incarne ni Brünnhilde ni Isolde, mais Elisabeth. Si le choix peut surprendre à première vue, son entrée montre très vite combien elle peut se frotter aussi bien aux héroïnes dramatiques qu’aux héroïnes blondes. La voix, d’un volume conséquent et d’un timbre assez corsé, est parfaitement maitrisée. Alors qu’on pouvait attendre une tension dans les aigus ou un vibrato un peu large qui sont la conséquence de rôles lourds chez bien des chanteuses, on entend au contraire une voix très saine, sans aucun accroc, aussi à l’aise dans la puissance que dans la délicatesse, attaquant les aigus avec précision. Le deuxième acte la trouve à la fois vivante et quelque peu retenue, allégeant et n’écrasant pas ses partenaires. C’est lors de sa défense de Tannhäuser qu’elle démontre sa puissance impressionnante, mais aussi son aisance dans les aigus et les nuances, construisant un personnage à la fois vindicatif et calme, description de l’émergence d’une nouvelle Elisabeth sous le verni qui se fissure. Sa prière du troisième acte sera en revanche légèrement moins convaincante. Si le chant est sans aucun reproche, le timbre corsé empêche l’élévation à laquelle on peut s’attendre. Malgré ce détail, encore une fois Nina Stemme montre à quel point la fréquentation des rôles plus lourds n’a en rien entamé la beauté du timbre et l’intégrité de la voix. Si Elisabeth ne lui donne peut-être pas tout l’espace pour montrer l’étendue de ses capacités, elle démontre ici à quel point elle peut de manière tout à fait crédible interpréter une jeune femme.

Pour Tannhäuser, Christopher Ventris était très attendu. Ténor wagnérien discret et prudent, il met progressivement des rôles plus lourds à son répertoire. Avec une prise de rôle effectuée à Seattle cette même année, c’est encore un cap passé. Toujours aussi enchanteur de timbre et de ligne, le ténor va livrer une prestation magnifique, malgré des soucis dans l’aigu qui souvent se trouvera étranglé. Mais que sont quelques aigus sur toute une prestation ? Car là où le rôle à souvent entendu des gosiers très puissamment dotés mais avares en poésie ou en nuance, Christopher Ventris retrouve une façon de le chanter qui se rapproche de Wolfgang Windgassen. La voix n’est pas immense, le timbre très clair et la ligne soignée mais le chanteur passe sans soucis l’orchestre ou les masses chorales avec une projection adaptée. Ne cherchant pas à pousser, il cisèle son chant pour donner toute la poésie qui habite notre artiste. S’économisant quelque peu au début, il prend de l’assurance et va terminer par un retour de Rome bluffant de facilité (malgré là aussi un aigu étranglé alors que d’autres étaient passés sans soucis...) et de naturel : pas de cris ou d’effets soulignés trop fortement, juste le chant tel que sur la partition. L’évolution du personnage est très bien rendue et on peut totalement croire à cet amour entre lui et Elisabeth. Loin du personnage un peu sauvage qui est parfois proposé, Ventris est ici au contraire un homme assez jeune avec ce timbre clair. S’il n’est pas le chanteur le plus à l’aise en scène, il arrive tout de même, bien guidé par la direction d’acteur, à rester crédible tout au long de l’œuvre. Ce Tannhäuser demande peut-être encore un peu de temps pour éclore complètement, mais on trouve là un chanteur intelligent, sensible qui propose une composition très soignée et puissante. Et pour ce qui est de la voix, elle devrait sans soucis passer outre les accrocs de cette représentation tant ces notes n’ont rien d’extrême par rapport à d’autres qui sont quant à elle très bien sorties.

Au final, on pourrait être face à une soirée historique n’était le chef d’orchestre. Heureusement, les chanteurs possèdent un charisme et un art qui gomme la fadeur de la direction et défendent avec maestria une mise en scène passionnante. Un grand moment !

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- Paris
- Opéra Bastille
- 20 octobre 2011
- Richard Wagner (1813-1883), Tannhäuser, Grand Opéra Romantique en trois actes (version de Paris)
- Mise en scène, Robert Carsen ; décors, Paul Steinberg ; costumes, Constance Hoffmann ; lumières, Robert Carsen, Peter van Praet ; chorégraphie, Philippe Giraudeau
- Hermann, Christof Fischesser ; Tannhäuser, Christopher Ventris ; Wolfram von Eschenbach, Stéphane Degout ; Walter von der Volgelweide, Stanislas de Barbeyrac ; Biterolf, Tomasz Honieczny ; Heinrich der Schreiber, Eric Huchet ; Reinmar von Zweter, Wojtek Smilek ; Elisabeth, Nina Stemme ; Venus, Sophie Koch ; Vier Edelknaben, Sophie Claisse, Anne-Sophie Ducret, Virginia Leva, Xenia d’Ambrosio ; Ein junger Hirt, Alis Le Saux
- Chœur de l’Opéra National de Paris
- Orchestre de l’Opéra National de Paris
- Mark Elder, direction






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