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Reprise de Don Carlo à l’Opéra Bastille

dimanche 15 juin 2008 par Karine Boulanger
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© C. Leiber, Opéra National de Paris

La reprise de la production de Don Carlo, créée à l’Opéra Bastille en 1998 laissait espérer, sur le papier du moins, un spectacle marquant. Malheureusement, à l’exception des prestations de quelques chanteurs, l’ensemble s’est révélé très décevant.

La version choisie est celle dite de « Milan », en quatre actes et complètement révisée par Verdi en 1884 sur un texte français, puis traduite en italien par Achille de Lauzières et Angelo Zanardini. Si cette mouture plus facile à distribuer et plus courte est désormais classique, on peut regretter que l’Opéra de Paris n’ait jamais remonté la version française de 1867 (ou plutôt, l’une des versions de 1867) commandée pour la « Grande Boutique » et obéissant aux lois du grand opéra en cinq actes avec ballet.

La production de Graham Vick, marquée par les décors très sobres de Tobias Hoheisel jouant sur les effets de plans imbriqués, les espaces cloisonnés ou au contraires ouverts ainsi que les beaux éclairages de Matthew Richardson, évoquait l’Espagne de Velázquez avec des effets de contre-jour et de clair obscur. Les costumes, sans verser dans la reconstitution historique, rappelaient le XVIe siècle par quelques éléments : robes au corsage carré, courtes capes attachées sur l’épaule par une cordelette… Si le dispositif scénique est toujours aussi efficace et agréable à voir, il ne reste en revanche quasiment rien de la direction d’acteurs conçue il y a dix ans. On retiendra l’omniprésence de la croix, qu’elle soit peinte sur le rideau de scène, découpée sur le sol ou placardée sur les murs, insistant sur le poids de la religion catholique sur la vie en Espagne et le gouvernement des états espagnols (dont faisaient partie les Pays Bas méridionaux, cause de l’affrontement entre Carlo et son père), mais aussi quelques images fortes telles que les suivantes de la reine toutes vêtues de vert pâle, tonalités sourdes sur lesquelles tranchaient les bas roses des pages habillés de noir (acte I), semblant issues d’un tableau de Velázquez, l’Autodafé marqué par une monumentale façade d’église/retable illuminée de cierges servant d’écrin à l’apparition du roi tenant les regalia (acte II), et la mort de l’Infant immolé sur une gigantesque croix blanche (acte IV).

Tout l’intérêt de cette reprise résidait dans la distribution et il faut souligner à quel point le Carlo (prise de rôle) de Stefano Secco fut exemplaire, confirmant les espoirs suscités à Paris par son Gabriele Adorno dans le Simon Boccanegra de Bastille en 2007. La voix est belle, bien projetée, assez puissante pour passer l’orchestre sans effort. Le chanteur aborde le premier air avec précaution, puis laisse s’épanouir la voix pour camper un Carlo passionné, au bord de la névrose, prêt à se jeter dans n’importe qu’elle entreprise pour échapper à l’amour qui le lie à Elisabeth et pour exister enfin aux yeux de son père. Le phrasé est magnifique, les aigus sûrs et lumineux. Stefano Secco s’impose comme l’un des rares ténors capables de rendre justice à ce rôle si difficile à distribuer.

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© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney

L’ami fidèle, le marquis de Posa, était incarné par Dmitri Hvorostovsky à l’intonation peu sûre pendant tout le premier acte, au point de déséquilibrer le duo avec Don Carlo « Dio, che nell’alma infondere ». Le chanteur qui a tendance à tout faire reposer sur la beauté de son timbre un peu sombre, conclut ses phrases en poussant la voix de façon peu élégante, mais se rattrape en exhibant un très beau phrasé dans les retrouvailles de Posa et Carlo à la prison et en laissant enfin poindre une certaine émotion lors de la mort de Posa (acte III). Tout comme dans le rôle de Simon Boccanegra, on sent l’acteur un peu en retrait pendant une bonne partie de la soirée.

Le couple royal avait été confié à James Morris et Tamar Iveri. Le grand chanteur que fut James Morris est désormais sur le déclin et la voix bouge terriblement, défigurée par un vibrato envahissant. Rien, si ce n’est les intentions, ne peut être sauvé du grand air de Philippe II, accompagné bien prosaïquement par l’orchestre. Retrouvant un peu de stabilité dans les passages exigeant plus de véhémence (Autodafé), le chanteur ne peut rendre justice à la déploration de Posa (« Chi rende a me quell’uom », acte III), entravé qui plus est par la direction pesante de Teodor Currentzis.

Tamar Iveri compose une Elisabeth un peu fade, froide (duo de l’acte I), ne dévoilant un tempérament passionné que dans son grand air de l’acte IV. L’air de l’acte I est joliment phrasé ; la voix, celle d’un soprano lyrique, manque d’ampleur, ne pouvant soutenir les longues phrases du finale de l’acte II, ni celles du quatuor de l’acte III (« Ah, sola, straniera in questo suolo »). Manquant de tempérament, sa confrontation avec Philippe II ne convainc à aucun instant.

Mikhail Petrenko est un inquisiteur à la voix plus claire que celles distribuées dans ce rôle à l’accoutumée, mais bien chantant. Paul Gay était parfait en frère, tout comme le Tebaldo de Elisa Cenni et la voix du ciel de Elena Tsallagova. Les chœurs étaient corrects.

Le rôle d’Eboli est l’un des plus ardus du répertoire, ce que vient malheureusement confirmer la prestation d’Yvonne Naef, dont on se rappelle qu’elle fut une grande Brangäne sur cette même scène. La tessiture très large est redoutable et l’écriture exige une grande souplesse sur toute l’étendue de la voix, des extrêmes graves aux aigus. La chanson du voile fut manquée : vocalises survolées et trilles scolaires, graves poitrinés et aigus faux, entachée de portamenti d’un goût douteux. Tentant de sauver la mise en jouant sur la puissance et la beauté du timbre, Naef ne parvint pourtant pas à faire illusion dans le trio de l’acte II (Trema per te), ni à tirer son épingle du jeu du grand air de l’acte III. Espérons retrouver cette chanteuse dans un rôle mieux adapté à sa voix, à ses moyens et son tempérament.

Cette distribution, avec ses limites, mais aussi ses atouts (le formidable Don Carlo de Stefano Secco) aurait pu donner une toute autre impression avec un chef d’orchestre différent. Directeur artistique du théâtre de Novossibirsk, Teodor Currentzis étonne dès les premières notes par des choix tous personnels. On sent une volonté louable de mettre en relief les parties intermédiaires, de mettre en valeur les bois, mais aussi une tendance qui ira en s’affirmant tout au long de la représentation de privilégier les cuivres et les percussions. Le fourmillement de détails se perd pourtant dans un ensemble déstructuré, un manque d’architecture, un morcellement qui nuisent à la cohésion entre la fosse et le plateau. Le chef ne respire pas avec les chanteurs et ne peut donc les aider en cas de difficulté : le trio de l’acte II est pris à un tempo très rapide, laissant exsangue l’Eboli d’Yvonne Naef en peine avec les aigus, tandis qu’à l’inverse, le duo de Don Carlo et Elisabeth (« Ma lassù ci vedremo », acte IV) est excessivement ralenti et met en péril la ligne de chant de Tamar Iveri. On ne compte plus les décalages entre fosse et plateau, les attaques pas toujours très nettes. L’ensemble, très pesant, manque de tension dramatique. Les finales sont assourdissants, comme celui de l’acte II où l’emphase attachée aux accents du duo de Carlo et Posa repris par les cuivres frise le grotesque.
Malgré une affiche séduisante, cette reprise de Don Carlo est une grande déception, mais aura connu une véritable révélation : l’Infant de Stefano Secco.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 13 juin 2008
- Giuseppe Verdi (1813-1901), Don Carlo, opéra en quatre actes. Livret de Joseph Méry et Camille du Locle, d’après le drame de Friedrich Schiller, traduit en italien par Achille de Lauzières et Angelo Zanardini.
- Mise en scène : Graham Vick, décors et costumes : Tobias Hoheisel, lumières : Matthew Richardson
- Filippo II : James Morris, Don Carlo : Stefano Secco, Rodrigo : Dmitri Hvorostovsky, le grand inquisiteur : Mikhail Petrenko, un Frère : Paul Gay, Elisabeth de Valois : Tamar Iveri, Eboli : Yvonne Naef, Tebaldo : Elisa Cenni, Comte de Lerme : Jason Bridges, Voix du ciel : Elena Tsallagova, députés flamands : Igor Gnigii, Luc Berti-Hugault, Michal Kowalik, Marc Fouquet, Patrice Lamure, Marcos Pujol, frères : Christian-Rodrigue Moungoungou, Slawomir Szychowiak, Vadim Artamonov, Enzo Coro, Constantin Ghircau, Shin Jae Kim.
- Chœurs de l’Opéra national de Paris. Chef des chœurs : Winfried Maczewski
- Orchestre de l’Opéra National de Paris
- Teodor Currentzis, direction.






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