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Reprise de Billy Budd à l’Opéra de Paris

vendredi 30 avril 2010 par Pierre Brévignon
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© Opéra national de Paris/ Jacques Moatti

Acclamée lors de sa création parisienne en 1996 puis dans les reprises de 1998 et 2001, cette production du Billy Budd de Benjamin Britten commandée par Hugues Gall pour le Grand Théâtre de Genève en 1994 est devenue l’une des valeurs sûres de l’Opéra Bastille. Quatorze ans après avoir été couronnée par le Grand Prix de la Critique, la mise en scène de l’Américaine Francesca Zambello fait-elle toujours événement, à une époque où l’œuvre lyrique de Britten occupe largement les affiches des salles d’opéra du monde entier ?

Billy Budd est le deuxième opéra de Britten, composé dans le prolongement de Peter Grimes (1945) qui avait propulsé le jeune homme chef de file de l’opéra anglais moderne. La mer y joue à nouveau un rôle central, puisque le récit a pour cadre non plus un village de pêcheur du Suffolk mais le HMS Indomitable, fleuron de la flotte de Sa Gracieuse Majesté à la fin du XVIIIe siècle, au plus fort de la guerre entre l’Angleterre et la France. Ce décor unique, prétexte à un huis clos de plus de trois heures, constitue en soi un défi théâtral ; Britten y ajoute un défi musical puisque l’œuvre, conformément à la vraisemblance historique, est entièrement écrite pour voix masculines. Fort de ces deux particularités, Billy Budd apparaît comme un opéra particulièrement périlleux pour un metteur en scène. La réussite de Francesca Zambello n’en est que plus remarquable.

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Andreas Jäggi (Red Whiskers), Lucas Meachem (Billy Budd)
© Opéra national de Paris/ Ian Patrick

Saluons pour commencer l’ingéniosité du traitement de l’espace. Le décor d’Alison Chitty s’impose d’emblée par sa simplicité et son efficacité : sur un fond bleu strié de filins blancs, un pan de scène triangulaire figure la passerelle du navire, avec son mat cruciforme (au symbolisme un peu plaqué) et ses haubans. Se relevant occasionnellement, il dévoile les postes de canon, les cales, la batterie et ses hamacs. L’inclinaison du décor permet de jouer sur les effets de profondeurs et de clarifier les déplacements des personnages – ce qui n’est pas une mince affaire lorsqu’il s’agit d’animer plusieurs vingtaines de chanteurs, comme dans la scène de la bataille navale ou de l’exécution finale de Billy Budd. Enfin, refusant d’encombrer le plateau avec des éléments de décors mobiles, Francesca Zambello préfère s’en remettre au jeu des éclairages d’Alan Burrett pour passer du pont principal à la chambre du capitaine Vere, de la proue à la dunette. Le tout donne un spectacle constamment lisible, d’une grande fluidité visuelle.

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© Opéra national de Paris/ C. Leiber

Sur le plan vocal, la principale qualité de la troupe réunie sous la baguette de Jeffrey Tate est l’homogénéité. Si l’on peut regretter l’absence d’une individualité marquante, on peut aussi choisir de se féliciter qu’un même excellent niveau de chant et de jeu ait été atteint durant l’ensemble de la représentation par l’ensemble des protagonistes. Certes, pour incarner Billy, dont la beauté et la pureté angéliques sèment le trouble au sein de l’équipage, on aurait aimé revoir un Rodney Gilfry, un Simon Keenlyside ou un Bo Skovhus [1]. L’Américain Lucas Meachem préfère pour sa part camper un jeune marin innocent, sorte de bon géant patelin. Si cette vision est plus en accord avec la présence physique du chanteur, elle présente l’inconvénient d’escamoter toute ambiguïté dans le rapport entre celui que les matelots surnomment « Beauté » et les officiers supérieurs. Certes, Francesca Zambello imagine bien une étreinte entre Billy Budd et le capitaine Vere, mais elle tient davantage de l’affection filiale que d’un attachement inavouable. Quant au bégaiement du héros, cette « imperfection du diamant » évoquée au premier acte, il choque beaucoup moins chez un Billy présenté d’emblée comme un colosse aux pieds d’argile. Plus intéressant, le maître d’armes Claggart (Gidon Saks) apparaît comme le double inversé du capitaine Vere, sa part d’ombre. Saks trouve dans son redoutable « O beauty, O handsomeness, O goodness ! » les accents terrifiants du « Credo in un dio crudel » d’Iago dans l’Otello de Verdi. Kim Begley (déjà à l’affiche en 1996) dépeint quant à lui un capitaine Vere résigné et fataliste, dont la figure annonce l’Aschenbach de Death in Venice, autre vieillard terrassé par la beauté de l’innocence.

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Lucas Meachem (Billy Budd) et Kim Begley (Edward Fairfax Vere)
© Opéra national de Paris/ Ian Patrick

Si le plateau vocal de cette production manquait de relief, le frisson et la fièvre étaient hier soir dans la fosse et dans le chœur. Pour son grand retour à Paris, Jeffrey Tate a livré une lecture magistrale de la partition de Britten. L’orchestre, parfait dans sa mise en place, a su insuffler trois heures durant au drame un sentiment d’urgence implacable, avec de fabuleux moments de grâce suspendue (le long prélude à l’air final de Billy « Look ! Through the port comes the moonshine astray ») et des climax dévastateurs (la bataille navale). Quant aux chœurs, des chants de marins aux grondements menaçants qui suivent l’exécution de Billy, ils ont su comme jamais faire entendre cette grande voix de la foule si cruciale dans l’œuvre dramatique de Britten - tantôt bercée par la houle de l’amour fraternel, tantôt portée à incandescence par le sentiment de révolte vrillé en chaque homme.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 29 avril 2010
- Benjamin Britten (1913-1976), Billy Budd, op.50, opéra en deux actes (1960) (version originale en quatre actes, 1951). Livret d’E.M. Forster et d’Eric Crozier, d’après la nouvelle d’Hermann Melville (1889).
- Mise en scène, Francesca Zambello ; Décors et costumes, Alison Chitty ; Lumières, Alan Burrett
- Capitaine Vere, Kim Begley ; Billy Budd, Lucas Meachem ; John Claggart, Gidon Saks ; Mr Flint, Paul Gay ; Lieutenant Ratcliffe, Scott Wilde ; Mr Redburn, Michael Druiett ; Red Whiskers, Andreas Jäggi ; Dansker, Yuri Kissin ; Donald, Igor Gnidii ; Bosun, Franck Leguérinel ; Squeak, John Easterlin ; Mousse, François Piolino ; Ami du mousse, Vladimir Kapshuk
- Chœur de l’Opéra national de Paris, Maîtrise des Hauts-de-Seine, Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris. Chef des chœurs : Patrick Marie Aubert
- Orchestre de l’Opéra National de Paris
- Jeffrey Tate, direction.

[1] et l’on n’oublie pas que, porté au grand écran par Peter Ustinov en 1962, le personnage de Billy était interprété par Terence Stamp, futur agent perturbateur du Théorème de Pasolini











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