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Reprise d’Otello à l’Opéra de Paris

mardi 28 juin 2011 par Karine Boulanger
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Aleksandrs Antonenko (Otello)
© Ian Patrick / Opéra national de Paris

Marquant la fin de la saison de l’Opéra de Paris avec une autre reprise (celle de Cosi fan Tutte dans une mise en scène d’Ezio Toffolutti remontant à 2003), la programmation d’Otello n’offrait que peu d’éléments pour attirer les foules, certains gardant encore en mémoire un spectacle peu satisfaisant, monté en 2004, marqué cependant par plusieurs personnalités hors du commun, et en particulier Vladimir Galouzine qui y assura un grand nombre de représentations.

Le retour d’Otello sur la scène de l’Opéra Bastille était avant tout l’occasion de renouer avec une artiste que le public parisien avait l’habitude de voir régulièrement sur la première scène nationale et qui y parut pour la dernière fois dans un Capriccio extraordinaire scellant la fin du mandat d’Hugues Gall. Renée Fleming délaissait ainsi pour quelques soirées le répertoire straussien qu’elle affectionne désormais et renouait avec Verdi, dont l’écriture vocale mettait particulièrement en valeur sa voix il y a encore quelques années.
Hélas, la voix si onctueuse de l’artiste a perdu sa jeunesse et son moelleux, les aigus sonnent désormais comme étriqués et les graves sont secs, à la limite parfois du parlando (duo de l’acte I). Renée Fleming peut encore toutefois exhiber un art du chant remarquable, mais on regrettera un portrait peu attachant, une Desdemona manquant d’innocence et au jeu non dépourvu d’affects et de minauderies (actes I et II). Le duo du troisième acte met parfois l’artiste en difficulté avec un bas médium qui se dérobe et des accents presque véristes déplacés dans cette œuvre (« Guarda le prime lagrime », acte III). Le quatrième acte en revanche, fut à bien des égards le meilleur moment de la soirée, avec une soprano comme métamorphosée, imposant un air et une prière magnifiquement chantés, dépouillés et émouvants (« Piangea cantando », puis « Ave Maria »).

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Renée Fleming (Desdémone) et Aleksandrs Antonenko (Otello)
© Ian Patrick / Opéra national de Paris

Face à la soprano américaine, l’Opéra avait choisi d’imposer un ténor letton, Aleksandrs Antonenko, dont l’incarnation du Maure de Venise constitua le point fort de cette reprise. Doté d’une voix impressionnante, assumant sans défaillance ni tension l’entrée cruellement exposée d’Otello (acte I, « Esultate ! »), le chanteur dispose d’aigus puissants et de la vaillance nécessaire pour venir à bout d’un rôle aussi exigeant (« Ora e per sempre addio sante memorie » et « Si, pel ciel marmoreo giuro ! » acte II). L’acteur se signale par une autorité naturelle (début du duo de l’acte II avec Iago) qui rend plus poignante encore la manipulation ourdie par Iago. On pourra peut-être trouver que cet Otello paraît parfois presque extérieur au drame qui se noue et se repose sur une voix qui répond admirablement aux sollicitations de la partition, mais il faut lui reconnaître un chant souvent nuancé (duo de l’acte I avec Desdemona, fin de l’acte IV). Dès le troisième acte cependant, les failles du personnage apparaissent, avec une belle prière (« Dio ! Mi potevi scagliar tutti i mali »), montrant Otello abattu et comme prostré. L’acteur choisit avec justesse la sobriété (on notera peut-être quelques cris un peu superflus lors du finale du troisième acte) et compose un personnage émouvant, presque trop retenu (« E tu… come sei pallida », acte IV). Une belle découverte que l’on souhaite revoir plus souvent à l’Opéra.

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Francisco Almanza (Roderigo), Lucio Gallo (Jago) et Michael Fabiano (Cassio)
© Ian Patrick / Opéra national de Paris

Lucio Gallo se tire du rôle de Iago avec les honneurs en gérant adroitement les changements de registres et en nuançant souvent son chant (récit du rêve de Cassio, acte II), mais les ornements et vocalises ne sont tout simplement pas dans sa voix (« Beva con me ! », acte I, duo avec Cassio à l’acte III) et introduisent parfois une grossièreté qui sied mal au personnage. Le Credo (acte II), déclamé face au public devant le rideau, était en revanche passionnant.

Michael Fabiano incarne un Cassio très prometteur, avec une voix brillante au timbre lumineux, capable d’assurer avec style les ornements émaillant sa partie (« Beva con me ! », acte I). Le chanteur sait aussi être un acteur convainquant et proposa un duo très convaincant face au Iago de Lucio Gallo (acte III).

Les comprimarii sont dans l’ensemble tout à fait corrects, à l’exception du Lodovico de Carlo Cigni au chant un peu relâché (acte III). Les chœurs, enfin, sont superbes et on ne peut que regretter que certains choix du chef d’orchestre les aient privés de l’occasion d’exposer leur sens des nuances.

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Nona Javakhidze (Emilia) et Renée Fleming (Desdémone)
© Ian Patrick / Opéra national de Paris

À la tête de l’Orchestre de l’Opéra, Marco Armiliato propose malheureusement une direction lourde, aux tempi lents, plombant toute la représentation dès les premières mesures, sans tension dramatique, sans urgence lors du chœur de la tempête (acte I), avec un « Fuoco di gioia » d’une raideur presque militaire et un manque de subtilité dommageable pour des moments tels que le premier duo d’Otello et Desdemone (acte I). Le troisième acte fut particulièrement décevant, avec un final pesant, sans aucun nerf (« A terra ! Sì… nel livido fango »).

La production d’Andrei Serban avait été retravaillée pour l’occasion et il faut lui reconnaître une étude poussée des rapports entre les personnages, et surtout du rôle de Iago et de cette manipulation malsaine et jusqu’au-boutiste qui se termine dans la mort d’un guerrier dont le baryton aura ainsi démontré la faille aux yeux du monde. La fin du quatrième acte qui avait fait couler beaucoup d’encre il y a quelques années, paraît presque comme aller de soi, peut-être en raison du jeu très intériorisé d’Aleksandrs Antonenko. L’emploi des projections en revanche, lasse vite (duo d’Otello et Desdemona acte I, duo d’Otello et Iago début de l’acte II), ainsi que les effets lumineux de clair obscur lors du duo entre Iago et Cassio (acte III).

Une reprise qui n’a pas tenu toutes ses promesses, mais révélé un Otello remarquable, et c’est déjà beaucoup.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 20 juin 2011
- Giuseppe Verdi (1813-1901), Otello, opéra en quatre actes, livret d’Arrigo Boito, d’après Shakespeare
- Mise en scène, Andrei Serban ; décors, Peter Pabst ; costumes, Graciela Galan ; lumières, Joël Hourbeigt
- Otello, Aleksandrs Antonenko ; Iago, Lucio Gallo ; Cassio, Michael Fabiano ; Rodrigo, Francisco Almanza ; Ludovico, Carlo Cigni ; Montano, Roberto Tagliavini ; Desdemona, Renée Fleming ; Emilia, Nona Javakhidze ; un héraut, Chae Wook Lim
- Chœurs de l’Opéra national de Paris, Maîtrise des Hauts-de-Seine. Chef des chœurs, Alessandro di Stefano
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Marco Armiliato, direction






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