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Reprise à Bastille d’une renarde subtile

vendredi 2 juillet 2010 par Carlos Tinoco
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© Opéra national de Paris/ Bernd Uhlig

La Petite Renarde Rusée qui est reprise cette saison à l’Opéra Bastille a déjà dix ans. Créée à l’Opéra de Lyon, espérons que cette production d’André Engel continuera encore un moment sa belle carrière. Toute de finesse et d’intelligence, elle rend parfaitement justice à ce chef d’œuvre en mode mineur. Moins immédiatement tragique ou flamboyante que d’autres opéras de Janacek, cette fable douce amère est une très jolie chronique du temps qui passe et mérite d’être traitée à la hauteur de la finesse avec laquelle s’y entrelacent le rire et la mort. La musique est à l’image du livret : une pièce d’orfèvrerie. C’est donc un pari difficile qu’ont réussi André Engel, l’équipe vocale et l’orchestre dirigé par Michaël Schönwandt.

Le livret, de Janacek lui-même, offre au metteur en scène une pléiade d’interrogations. L’histoire tient de la farce et de la tragédie (pour n’être sans doute ni l’une ni l’autre), le parallèle entre le monde des animaux et celui des humains est suffisamment esquissé pour que le piège de l’allégorie didactique soit constamment présent et trop vague pour qu’il soit aisé d’éviter la juxtaposition de tableaux poétiques mais vains. Il faut à la fois tendre un fil et accepter qu’il se dissolve au fur et à mesure. A l’image de la vie de cette renarde dont on comprend, après son terme, qu’elle était aussi une contingence insignifiante, comme les malheurs de l’instituteur ou du prêtre, comme tout ce qui pépie, gazouille, caquète ou gémit sur cette Terre accueillante.

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Gregory Reinhart (Le Prêtre), Luca Lombardo (L’Instituteur) et Jean-Philippe Lafont (Le Garde-chasse)
© Opéra national de Paris/ Christian Leiber

Le premier défi est donc d’éviter la fable moralisante, sans tomber dans le décoratif. Cela se noue notamment dans la manière d’articuler les deux mondes (humain et animalier) qui s’y font face. C’est aussi là que se situe le choix le plus net de la mise en scène d’Engel : plutôt que d’opposer deux univers, il choisit de situer l’ensemble de l’action sur des espaces frontières. Quand il y a nature, c’est un arrière-plan que traverse une voie de chemin de fer et que découpent verticalement des poteaux électriques. Cette même voie qui finit ou commence dans la cour du Garde-chasse, qui traverse quasiment l’auberge et qui relie l’ensemble des tableaux. Le choix est habile, même s’il frise dangereusement le symbole encombrant (tout l’opéra étant en définitive consacré à la traversée du temps). On y perd la force bucolique que le livret appelle parfois : la rencontre entre la renarde et le renard est située par Engel dans la cour du Garde-chasse, leurs noces sur un plateau vide et le terrier du blaireau aménagé dans un morceau de canalisation abandonné au bord de la voie. Mais cette imbrication permet de creuser la continuité entre les deux mondes d’une façon qui rend peut-être d’autant mieux justice à l’ambiguïté du livret. De fable allégorique elle en devient tragédie aux allures tchekhoviennes, faite de riens qui s’assemblent et s’enchevêtrent pour culminer dans cette ultime disparition du Garde-chasse, de la nouvelle Renarde et des autres animaux dans les Tournesols, où finalement tout revient.

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Michèle Lagrange (La Femme du Garde-chasse), Jean-Philippe Lafont (Le Garde-chasse) et Adriana Kucerova (La Renarde)
© Opéra national de Paris/ Christian Leiber

Cela demandait pour réussir de très habiles scénographie et direction d’acteurs, capables de faire surgir la dimension tragique de l’insignifiance et du cocasse des situations : de ce côté, le pari est magistralement réussi. D’autant que le plateau vocal est non seulement très satisfaisant sur un plan musical mais fait aussi merveille sur un plan scénique. Adriana Kucerova campe une Renarde qui a toute l’espièglerie mais aussi la fragilité requises ; Jean-Philippe Lafont est un Garde-chasse qui sait à merveille passer de la puissance, rassurante ou intimidante, à la tendresse presque enfantine ; le Renard d’Esther Minutillo est d’une sensualité irréprochable est le reste de la distribution est à l’avenant.

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© Opéra national de Paris/ Bernd Uhlig

Les seules réserves que nous aurons concernent la direction. Précise et dynamique, certes, et jouant parfaitement sur les forces de l’Orchestre de l’Opéra auquel la musique de Janacek convient parfaitement (clarté des timbres et vivacité des contrastes, petite harmonie en grande forme : par des moyens très français ils parviennent retrouver toute la fantaisie de cette musique si profondément tchèque), mais manquant parfois de l’humour ou du tranchant qu’André Engel a su trouver dans sa mise en scène. Une nuance donc, dans un spectacle globalement enchanteur.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 25 juin 2010
- Leoš Janáček (1854-1928), La Petite renarde rusée, opéra en trois actes.
- Mise en scène , André Engel ; décors , Nicky Riety ; Costumes , Elizabeth Neumuller ; lumières , André Diot ; chorégraphie , Françoise Grès
- Adriana Kucerova, la renarde ; Jean-Philippe Lafont, le garde-chasse ; Hannah Esther Minutillo, le renard ; Michèle Lagrange, la femme du garde-chasse ; Luca Lombardo, l’instituteur ; Gregory Reinhart, le prêtre
- Chœurs de l’Opéra national de Paris, Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris, Maîtrise des Hauts-de-Seine, chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris. Chef des chœurs , Alessandro di Stefano.
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Michaël Schönwandt, direction






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