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René Jacobs nouveau champion d’Idomeneo

jeudi 11 décembre 2008 par Richard Letawe
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René Jacobs
© Alvaro Yanez

Depuis près de dix ans et son enregistrement de Cosi fan tutte, René Jacobs est devenu l’un des chefs lyriques mozartiens les plus en vogue, dirigeant la plupart des grands ouvrages, au Théâtre des Champs Elysées, à la Monnaie, à Innsbruck,… Il n’avait pas encore abordé Idomeneo, un ouvrage dont on devinait pourtant qu’il lui conviendrait à merveille. C’est maintenant chose faite après cette version de concert, entendue en Espagne, à Cologne, et finalement à Paris, le lendemain de son passage à Bruxelles.

Le Palais des Beaux-Arts est très bien rempli ce soir, ce qui est réjouissant, même si on ne peut s’empêcher de penser que si l’opéra avait été représenté plusieurs fois en version scénique comme il le mérite, un nombre beaucoup plus grand de mélomanes aurait pu y assister. Néanmoins, la qualité de l’exécution musicale était largement à la hauteur de l’enjeu, et faisait vite oublier l’absence de l’élément théâtral.

René Jacobs a l’habitue de travailler avec un nombre assez restreint de chanteurs, qu’on retrouve souvent dans ses distributions. Ce soir encore, toute la partie féminine du plateau est composée de chanteuses fidèles au chef gantois. D’abord, Sunhae Im peut sembler un peu légère pour le rôle d’Ilia, qui requiert plus d’impact que ce que sa petite voix peut donner. Le chant est pourtant ravissant, techniquement très maîtrisé, et même relativement puissant, compensant l’uniformité de la couleur et le manque de corps des graves. Une Ilia un peu anodine donc, mais qui peut émouvoir par sa candeur, notamment dans un « Zefiretti » superbement phrasé, dont la partie centrale est très joliment assombrie.
Alexandrina Pendatchanska semble en retrait durant la majeure partie de la soirée : le chant est juste et stylé, mais son Elettra manque de mordant et de noirceur, et elle est assez régulièrement couverte par l’orchestre. Arrive la scène finale, où elle quitte sa réserve, pour offrir un « d’Oreste, d’Ajace » irascible, brûlant de jalousie, d’une intensité tout à fait captivante : quelques minutes au bord de la folie qu’on n’est pas prêt d’oublier. Dans le rôle d’Idamante, fils d’Idomeneo, Bernarda Fink commence assez mal : la voix semble très fatiguée, peu projetée, le timbre terni, le vibrato inconfortable. Ces failles vocales ne rendent pas très crédible son incarnation d’un jeune homme : elle s’améliore au fil de la représentation, tirant parti de sa sincérité et d’une musicalité irréprochable, mais reste quand même en deçà des exigences de sa partie.

C’est kenneth Tarver qui chante Arbace, confident du roi. Impeccable styliste, chantant avec légèreté et élégance, négociant bien les vocalises et les notes de passage, on ne peut lui reprocher qu’une diction assez placide, et des aigus un peu criés dans son deuxième air, « Se cola ne’ fati è scritto ». Les deux petits rôles masculins sont bien tenus par Nicolas Rivencq, grand prêtre à la voix un peu rugueuse mais à l’autorité naturelle, et par Luca Tittoto, sobre et soigné en deus ex machina.

Le rôle-titre est tenu par Richard Croft, nerveux, et qui semble au début d’une grippe, et évolue à la limite de l’accident, dans les airs comme dans les récitatifs. Il se réserve en fait pour son aria d’anthologie « Fuor del mar, qu’il négocie parfaitement, avec vaillance et subtilité, sans dérapage, et avec un brio certain.

Protagoniste majeur de l’opéra, le chœur du RIAS est lui aussi un partenaire privilégié du chef. Sa prestation est de toute beauté, caractérisée par une homogénéité assez prodigieuse, chaque voix individuelle se fondant idéalement dans le collectif. Et que dire de l’orchestre, le Freiburger Barockorchester, aux bois incisifs, aux sonorités un peu vertes mais très attachantes, qui fait preuve ce soir de sa virtuosité coutumière.

Enfin, René Jacobs est à son meilleur dans cette œuvre, dont il exploite tout le potentiel dramatique, imposant une direction autant nuancée que contrastée, dont l’expressivité est intense, dans les airs comme dans les récitatifs. Comment obtient-t-il de ses troupes une lecture aussi éloquente et suggestive, lui qui passe la soirée à agiter un cure-dent de bas en haut ? Mystère, mais le résultat est diablement efficace [1].

La soirée n’est donc pas parfaite, faute à une distribution motivée mais pas tout à fait idéale, mais elle est cependant très réjouissante, car Idomeneo, pour lequel Mozart a toujours eu beaucoup de tendresse, a trouvé un nouveau champion. Le disque sortira bientôt chez Harmonia Mundi, de même, d’après la brochure, que la Brockes-Passion de Telemann, que Jacobs avait dirigée il y a trois ans. Deux bonnes nouvelles pour couronner une soirée mémorable !

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- Bruxelles
- Palais des Beaux Arts
- 27 novembre 2008
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Idomeneo KV366. Opéra en trois actes sur un livret de Giambattista Varesco.
- Idomeneo, Richard Croft ; Idamante, Bernarda Fink ; Ilia, sunhae Im ; Elettra, Alexandrina Pendatchanska ; Arbace, Kenneth Tarver ; Gran sacerdote di Nettuno, Nicolas Rivencq ; La Voce, Luca Tittoto
- RIAS-Kammerchor
- Freiburger Barockorchester
- René Jacobs, direction

[1A part le travail de répétions, qui est sûrement très poussé, on peut penser que l’activité de Petra Müllejans, fougueuse konzertmeisterin fribourgeoise, n’est pas pour peu dans l’intense mobilisation orchestrale.






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