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Rafal Blechacz, Ubu malgré lui

jeudi 16 avril 2009 par Théo Bélaud
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Rafal Blechacz
© F. Broede / DG

Évitons les effets rhétoriques inutiles. Si ce qui sert depuis Dieu sait quand de jury au concours Chopin, et la Deutsche Grammophon, et les organisateurs de concerts et une bonne partie de la presse le vendent en chœur comme le Roi-messie de tout un peuple éploré depuis 1975, Rafal Blechacz ne doit au fond n’y être pour rien. Il n’a rien demandé et prend la chance qu’on lui donne, ce qui est bien normal. Mais ce qu’il faut bien dire, c’est que ceux qui le présentent comme le nouveau Zimerman lui font du tort, et accessoirement font du tort à ce dernier : car on fait toujours du tort aux grands artistes à pratiquer le nivellement arrangeant. De cette question on reparlera donc le moins possible. Que reste-t-il alors ?

On aimerait bien appuyer sur la touche d’effacement cérébral après avoir sélectionné la seconde partie - oui, la partie Chopin - du récital de Rafal Blechacz au TCE. Malheureusement, le cerveau et l’oreille ne fonctionnent pas comme un ordinateur. En faisant comme si c’était cependant possible, il serait rendu compte de cette soirée avec un peu plus d’optimisme. Principalement grâce à un Mozart (KV570) loin d’être bouleversant, contestable dans les idées, mais néanmoins défendable et non ennuyeux. Défendable, parce que c’est ici, et à peu près seulement ici, que l’on n’a ressenti aucune gêne rédhibitoire aux divers plans pianistiques. Ce qui est pour le moins curieux et suffirait presque à faire dire à l’amateur de piano que ce Rafal Blechacz n’est tout de même pas un pianiste moyen au sens routinier. Au point que, si l’on voulait se forcer à quelque peu d’empathie, il serait possible d’opposer à l’absurde comparaison à Kristian Zimmerman une allusion à Horszowski : une allusion, rien de plus, mais qui ferait honneur à la disposition fort intelligente du programme (subtil parcours tonal, avec une logique de long terme et des logiques intermédiaires), et au fait qu’un pianiste polonais écoutable dans la Sonate KV570 évoque forcément, même de très loin, le grand poète disparu.

En principe, on en a assez fait état ici, Mozart sans technique supérieure et si possible transcendante est blessé, trivialisé, voire défiguré. Rafal Blechacz n’a pas vraiment un son ouvrant beaucoup de mondes possibles, certainement pas le plus beau des legatos ni des staccatos, en aucun cas une articulation dont l’autorité imposerait de suivre son discours. Mais, bizarrement, on l’écoute, qui plus est dans une de nos trois ou quatre sonates préférées de Mozart. Et ce que l’on entend est à coup sûr le travail soigné et achevé au mieux possible de quelqu’un qui a scruté sa partition. Nul doute qu’il doit aussi l’aimer, mais cela se communique moins, car l’impression qui prévaut est celle d’un musicien imaginatif mais faisant une révérence un peu obséquieuse à l’œuvre. Avec un soin, en quelque sorte, trop préoccupé de lui-même pour remplir sa fonction, à savoir rendre possible l’accès à l’expression. Mais un niveau de réalisation suffisant rappelle pourtant une chose rarement vérifiée : la sophistication et la préméditation sont certes des seconds choix pour réussir Mozart, mais des choix valables quand même ; qui peuvent même être les meilleurs quand les moyens ne permettent pas de prendre le chemin le plus court et simple. Du coup, s’il n’y a objectivement pas de problème de continuité dans cette si bémol, l’émotion fonctionne comme sur courant alternatif. La recherche de la vocalité sur le second thème de l’allegro est trop présente par rapport à la vocalité tout court, et échoue donc à toucher vraiment. En revanche, le motif mineur aux notes répétées est traité avec une intelligence qui impose sa part de vérité. Extrêmement construit, l’adagio comporte bien plus de qualités que de défauts, et à l’écoute des sublimes tierces du thème jumeau du concerto en ut mineur, on en vient à se dire que le pianiste joue bien à hauteur de la musique. L’allegretto est plus problématique, apparaissant trop chargé d’intentions. Des intentions jamais foncièrement mauvaises, mais toujours un peu complaisantes dans leur traduction pianistique - les effets grossis de claudication à la main gauche du motif en notes répétées, ou les micro- ralentissements téléphonés du thème principal.

Nous avions entendu un superbe Concerto Italien cette saison, formidablement direct et chaleureux d’expression, quoiqu’un peu trop riche d’ornementation, sous les doigts prometteurs de Mariangela Vacatello. Sans être catastrophique, l’exécution de ce soir renvoie assez brutalement à l’ordinaire tristounet de la pratique pianistique de l’œuvre. En effet, c’est une impression hélas banale qui prévaut, celle d’un pianiste au jeu scellé d’interdits que lui aurait posé, notamment, le clavecin. Alors que la transcription pour clavier par Bach est bien le genre par excellence où le piano moderne, fort de toute son histoire, peut s’épanouir avec, et non contre la musique originale. C’est-à-dire d’abord le continuum vocal, le prolongement du son, le chant dans la résonance. On est hélas très loin de tout cela avec le jeu certes droit et relativement clair de Blechacz, mais dénué de toute poésie sonore. Au-delà du manque de lyrisme des phrases, ce sont les accords qui dérangent le plus et disqualifient un propos qui se veut simple et charmeur et devient involontairement austère : car les duretés sont partout, et tout particulièrement dans le presto final, qui n’a pour lui que d’être pris au tempo et de le maintenir, mais au prix de quelle raideur et de quelle sècheresse harmonique ! Le mouvement lent était de meilleure facture, mais mis bout à bout avec celui du Mozart, circonscrivait finalement les limites de ce pianiste un peu particulier. L’idée selon laquelle la simplicité et le peu de notes rendent la réussite interprétative techniquement plus aisée est généralement non seulement fausse mais exactement contraire à la réalité, mais s’avère vraie dans le cas de Blechacz. La seconde partie de son concert contenait un seul moment intéressant et pianistique audible : la fameuse mazurka en la mineur de l’opus 19 de Chopin. Là où d’ordinaire les mauvais pianistes sont handicapés par les cycles harmoniques minimalistes de la main gauche, Rafal Blechacz en tire quelque chose de réellement expressif et dominé, tout en se conformant strictement à la toute petite échelle dynamique. Le piano est tout de même une chose étrange : en aveugle et prise isolément, l’écoute de cette mazurka nous aurait volontiers fait croire à la présence d’un grand pianiste. Du moins, abstraction faite de l’accélération très exagérée, et pour le coup faite au détriment de l’expressivité harmonique, de la section majeure.

Le reste est franchement triste, d’abord parce que douchant de façon beaucoup plus glaciale que de prévisible les quelques lueurs mentionnées, ensuite parce qu’entendre cela de la part de l’élu chopinien mondial du moment jette un éclairage effrayant sur l’évolution de la pratique du piano. Si vous avez assisté à la seconde partie du dernier récital d’Evgueni Kissin au TCE, vous pouvez imaginer la même chose en pire, c’est-à-dire avec autant de faiblesse d’articulation, autant de notes frappées comme sur une planche, autant de non-chant et non-timbre, et nettement moins de force. Le plus malheureux étant peut-être que, les deux fois, c’est le chef d’œuvre absolu qui y passe, la Polonaise-Fantaisie. Intégralement dépassé, savonnant à tout va le dernier développement, incapable de déployer le plus minimal arc de couleurs dans les récitatifs, Blechacz ne trouve même plus les ressources, qu’il semblait pourtant avoir, pour faire illusion sur les thèmes lyriques. Il y était parvenu dans les premières variations de l’opus 3 de Szymanovski, avant de se noyer progressivement dans les suivantes. Dire que l’on se payait le luxe de faire la fine bouche, l’an passé, sur la cinglante mais tout de même magistrale leçon de piano de Kristian Zimmerman dans l’opus 24... Le plus affligeant est la Troisième Ballade, qui ouvrait la partie Chopin du récital : Blechacz, évidemment, sombre corps et bien dans toute la seconde partie, la dernière page se trouvant réduite en bouille, mais d’une certaine façon, sa première partie est bien plus inquiétante. L’a-t-on jamais entendue aussi saucissonnée dans l’exposé, privée de tout naturel, de toute immédiateté des phrases ? Ce qui palliait le relatif manque de domination discursif dans Mozart devient ici une plaie : la sophistication masquant la faiblesse au début de cette ballade devient une consternante faute de goût, qui en plus ne débouche sur rien : le magnifique thème central, lequel, il est vrai, ne donne sa mesure que sous les doigts des plus grands, claque des talons et avance corseté dans une camisole de force. Juste là où la partition n’invite qu’à se retrouver en apesanteur, et dans un monde meilleur. Au lieu de cela, on s’enfonce au royaume de nulle part. Misère...

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Elysées.
- 27 mars 2009.
- Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto Italien en fa majeur, BWV 971 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate en si bémol majeur, KV. 570 ; Karol Szymanovski (1882-1937) : Variations en si bémol mineur, op. 3 ; Frédéric Chopjn (1810-1849) : Ballade n°3 en la bémol majeur, op. 47 ; Quatre Mazurkas, op. 17 ; Polonaise-Fantaisie en la bémol majeur.
- Rafal Blechacz, piano.






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