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Radu Lupu, le pardon aux hommes

vendredi 2 mai 2008 par Théo Bélaud
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Radu Lupu
DR

Radu Lupu, pour son passage rituel à Paris, a offert un exemple de ce qui est rare et précieux dans l’interprétation musicale. Plus que bien de ses collègues, et sans doute plus que tous ses collègues schubertiens, il a atteint le cénacle exclusif de ceux qui ont compris quelque chose d’un niveau supérieur, et qui peuvent sereinement se présenter face aux publics les plus exigeants avec une sorte de certitude apaisée : ils savent que, in fine, ce n’est pas eux que l’on remarquera mais la grandeur de ce qu’ils auront joué. Combien de pianistes peuvent jouer seulement Schubert durant près de deux heures en faisant oublier l’homme au clavier, en rendant présente une autre présence que la leur, celle du pur mystère schubertien ? Qui d’autre que Lupu peut atteindre à cette translucidité - comprenez le terme comme vous le voulez ?

Une telle impression ne signifie pas le récital parfait. Les récitals parfaits sont en général ennuyeux - non pas qu’ils faille des fausses notes pour que cela vive ! Mais parce qu’ils témoignent souvent d’un contrôle absolu du superficiel, de l’intention, de la démonstration de pseudo intériorité. Lupu est faillible, ce qui est presque fatal quand la concentration est totalement portée sur le contrôle supérieur de la phrase musicale : sur sa signification, et non sur ce que le pianiste a prémédité que lui allait signifier par elle. Il mettra un, peut-être deux mouvements pour prendre la maîtrise de son instrument, et pour pénétrer la partition de la sonate « Gastein » D850. Ces premiers volets n’en sont pas moins passionnants : tempo mesuré et justement hautain pour le tout premier, où l’on entend déjà la hauteur de vue dominer le développement méandreux de ce mouvement qui semble si souvent de bric et de broc, notamment faute de tenue rythmique. Celle-ci ne fait pas défaut à Lupu, mais seule manque la clarté des grands unissons, la faute à une pédale légèrement trop excessive embrumant parfois la main gauche [1]. Maître du tempo juqu’au bout, Lupu respecte et impose le un poco piu mosso de la conclusion comme évident.

Sa compréhension du chant caché se fait plus évidente ensuite, rendant formidablement fluides et naturelles les inclusions des douloureuses appogiatures du con moto [2]. Avant cela, le second thème est apparu comme on ne l’entend à peu près jamais, sans aucune intention, sans presser le pas pour montrer qu’il se passe quelque chose : deux simples incises du discours, confidentes et murmurées [3]. La variation syncopée qui suit, qui est déjà du dernier Brahms, est jouée comme telle, pur jeu de formes et de figures, d’ombres chinoises. Domestiqué, le scherzo gagne en port erratique et presque ironique ce qu’il perd en liberté sauvage. On pense en fait encore davantage à son trio, où Schubert semble moquer ses propres hésitations, ses langueurs, met en scène la nudité désespérante du superficiel, jusqu’à l’absurde du retour d’un thème passé du martial au comique. Murmuré d’un seul souffle, le sourire en coin, le rondo fait aboutir ce jeu cruel, perversion schubertienne géniale de l’âme, qui pardonne avec douceur à l’homme d’être si vain. Une telle compréhension d’une des oeuvres les plus énigmatiques de Schubert rappelle que tout l’esprit de la recherche proustienne peut bel et bien être contenu dans une de ses sonates. Tout cela est très facile à penser et écrire, mais le faire savoir des doigts ! Lupu a manifestement mis du temps à oser la « Gastein », qu’il n’a pas livrée aux micros du temps de ses enregistrements - temps qui hélas s’éloigne, sans promesse de retour. Il a soixante-trois ans : apparemment, c’est le temps qu’il faut. Par pitié, Monsieur Lupu, sachez qu’il vous en reste bien assez pour revenir, même quelques heures, en studio...

On n’osait pas l’espérer, mais la D960 est plus miraculeuse encore. Sachez que Lupu a considérablement creusé sa vision depuis son disque, qui fait déjà partie des plus recommandables - et il n’y en pas des bataillons pour cette sonate ! Les quelques duretés qui y subsistaient ont été totalement gommées. Bien que le maître roumain était l’un des rares, ou le seul pianiste à déployer le chant du premier mouvement dans un tempo relativement allant, il le fait durer à présent deux ou trois minutes de plus. Pour autant, la conception n’a pas varié : ce n’est ni la dépiction émaciée de Serkin, ni la sculpture noire terrifiée de Richter. C’est un chuchotement à peine entrecoupé des râles que l’on devine cependant. Et qui réussit encore mieux qu’avant le tour de force de faire paraître ce monument comme une seule phrase - d’ailleurs, dans les deux sonates, il enchaîne les mouvements quasiment sans interruption. La rage, l’effroi, la révolte, sont bannis, et l’approche de la mort est en fait celle du repos. Lupu ne se dérobe pas au morbide pour ne garder que la fluidité du geste (comme Kempff, et en partie lui-même au disque) : simplement, il laisse la tristesse du regard vagabonder, et peu à peu s’élever à la lucidité de l’au-delà : c’est encore un pardon, un pardon à la mortalité cette fois, ou à Dieu (c’est la même chose), qui miraculeusement sourd de la transition la plus géniale de toute la musique pour piano, qui au moment le plus improbable de la réexposition passe le thème du bémol majeur au la majeur [4].

Le même pardon que celui qui se déploie définitivement dans la section centrale du second mouvement, autre miracle : avec une vue d’une hauteur vertigineuse, Lupu y rend claire même la superposition des couches de souvenirs, quand trois voix apparaissent pour être entendues dans la même extra-lucidité [5]. Sa certitude que toute la D960 est un murmure de mourant apaisé tient, comme c’est rarissime, jusqu’au bout des quatre mouvements, où rien ne semble hors de propos, et surtout pas les claudications du trio du scherzo et ses improbables sforzandopiano à la main gauche. Que Lupu différencie habilement des fortepiano des mi macabres annonçant chaque occurrence du thème du finale. Dans le premier cas, souligner le f et son ultime tentative de rire au nez du trépas. Dans le second, souligner le p, se soumettre. Se rend-on jamais assez compte que le finale de la D960 est son mouvement le plus irrémédiablement triste et sans rémission ?

Généreux parce que disponible comme un vieux professeur qui veut bien encore éclaircir quelques points (c’est l’air qu’il a), Lupu concédera trois rappels : les deuxième et troisième Impromptus D899, et surtout le déchirant mouvement lent de la Sonate en la majeur D664, qu’il réussissait déjà comme personne au disque [6]. Après seulement Schubert, on peut à la rigueur jouer seulement Schubert. Même démonstration que celle de Fischer et Helmchen au TCE il y a cinq mois. Pour le moment, les deux concerts de la saison dont on rangera le souvenir à part des autres. Par hasard, ou parce que réussir Schubert mène tellement plus loin ?

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- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 29 Avril 2008
- Franz Schubert (1797-1828) : Sonate en Ré majeur Op.53 D850 ; Sonate en Si bémol majeur op. posth., D960.
- Radu Lupu, piano

[1I, mesures 71-75 et les passages similaires.

[2II, mesures 88, 96, puis 184-185.

[3II, mesures 41-50, 50 et suivantes, et les passages similaires.

[4I, mesures 235-242.

[5II, mesures 51-58, 76-88.

[6Concéder est le mot, car à la rubrique animalière, le public du Châtelet confirme qu’il est toujours en lice pour disputer le titre de la pire bauge de Paris à celui de Bastille : et donc, qu’il faut souvent se mêler aux gorets les plus excités pour goûter à la meilleure confiture. Aperçu du film d’horreur : quintes littéralement hurlées à la mort, couinements et ahanements, jet de bouteille en verre (si si, les émeutes urbaines sont de retour), allers et venues de portes en portes (on espère que les maris ont trouvé les amants !), photo flashs au téléphone portable. Du reste, ce n’est pas parce que le Châtelet consent à recevoir toute la misère bourgeoise du monde qu’il faut transiger sur le confort d’écoute : à quand, enfin, une isolation sonique du métro d’une part, des sirènes de la rue de l’autre ? A quand le remplacement d’une climatisation audible en permanence ?
Bref : vous comprendrez que, à la mesure du respect qu’a imposé ce récital, nous ne mélangions pas les torchons et les serviettes. Ces remarques sont nécessaires, mais il faudrait inventer la note de note de bas de page pour ne faire trop d’honneur ni de déshonneur à personne.





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