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Rachmaninov dans l’ouragan

mardi 25 mai 2010 par Thomas Rigail
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Alexander Vedernikov
DR

Il y a deux semaines, l’Orchestre de Paris donnait son programme russe, c’est maintenant au tour du Philharmonique de Radio France avec un programme tout aussi ambitieux mais plus original : le rare Concerto pour violoncelle de Miaskovski côtoyait un tout aussi méconnu opéra de Rachmaninov, Francesca Da Rimini, qui verra l’orchestre français porté au meilleur de ses capacités par le chef Alexander Vedernikov.

Le concert s’ouvre sur la Rêverie de Scriabine, pièce anecdotique dans la production du compositeur qu’Alexander Vedernikov réalise néanmoins avec un sens certain du chant. Ce chant est justement à la source de toute la problématique du Concerto pour violoncelle de Miaskovskiy : écrit en 1944 dans un style néo-romantique en apparence des plus traditionnel, sa particularité est de dérouler une mélodie quasi-continue du violoncelle, une longue mélopée d’inspiration populaire qui se fait tour à tour éplorée, tragique ou apaisée, structure formelle originale qui élève la mélodie de désolation au statut de déterminant formel dont la face la plus visible est l’organisation en seulement deux mouvements, un lent et un vif. Dans cette oeuvre harmoniquement très romantique, les deux principales options possibles sont le refus du pathos, la mise à distance du caractère potentiellement excessif de la mélodie continue pour en renforcer le caractère de désolation, ou bien la prise à bras le corps du sentimentalisme populaire et sincère de la partition. L’interprétation donnée par Alexander Kniazev et Alexander Vedernikov reste dans un entre-deux assez insatisfaisant : si le jeu chargé de Kniazev, au violoncelle puissant mais au vibrato très prononcé et un peu trop systématique, n’hésite pas à investir la sentimentalité de l’œuvre, à donner une vraie intensité pathétique aux mélodies tout en assurant une bonne continuité, la direction de Vedernikov joue plutôt sur les couleurs de l’accompagnement, ne tombe pas dans l’excès et maintient les climax lyriques dans une certaine courtoisie (par exemple, celui après la deuxième cadence du deuxième mouvement, à la fois élancé mais pas tout à fait aussi expansif qu’il pourrait l’être). L’exécution est solide, mais cela pourrait être, avec plus de laisser-aller, plus déchirant et plus beau. Cet abandon pas tout à fait accompli fait ressortir plus que de raison les conventions harmoniques et mélodiques de la partition, qui prend parfois des allures de banale oeuvre néo-romantique, et des défauts de justesse chez le violoncelliste et des cordes assez vagues dans le deuxième mouvement finissent de tempérer l’enthousiasme. A l’opposé, des solos de bois superbes (le basson, le hautbois) et certaines séquences durant lesquelles l’orchestre renforce un violoncelle d’un pathétique sans mauvais goût (la toute dernière phrase par exemple) montrent que si nous ne sommes pas tout à fait dans ce que la partition peut donner de meilleur, nous n’en sommes pas très loin non plus.

Pour la représentation de Francesca Da Rimini de Rachmaninov, Alexander Vedernikov a réuni un plateau vocal entièrement russe de haute volée : si la Francesca d’Anna Aglatova, sans démériter, est relativement banale vocalement, Mikhaïl Gubsky, aux graves à la couleur de baryton, fait un Paolo puissant et mesuré, et Sergei Leiferkus en Lanciotto est égal à lui-même, c’est-à-dire impérial malgré un vibrato toujours très large. Les rôles mineurs du prologue tenus par Vitaly Panfilov et Alexander Naumenko ne sont pas en reste et complètent un plateau d’une homogénéité et d’une authenticité totales.

Cette excellence vocale est accompagné par un Orchestre philharmonique de Radio France porté par le chef au sommet de ses capacités : des cuivres (et notamment les cuivres graves) puissants et pleins dans leurs timbres, des cordes très en place et d’une superbe ampleur mélodique, des bois qui complètent harmonieusement la texture ; l’orchestre déploie toutes ses couleurs et a rarement atteint un tel niveau d’homogénéité et de présence sonore. Le travail effectué est remarquable et le résultat envoutant, d’autant qu’en dépit de l’orchestration très lourde de Rachmaninov, l’ensemble conserve toujours une clarté plus que satisfaisante. Si le début peine à atteindre un vrai dynamisme (au moins jusqu’au déferlement de l’ouragan) et quelques transitions manquent de vigueur (la fin du prologue), la direction de Vedernikov, chef d’opéra confirmé puisqu’il dirigea le Théâtre du Bolchoï de 2001 à 2009, prend ensuite une force irrépressible qui est tenue jusqu’à la fin : ardeur des emportements, précision rythmique, amplitude des phrasés, opulence des couleurs, tout ce que peut demander la partition est bien présent.

La présentation de l’œuvre est donc d’une qualité inespérée pour une œuvre qui reste méconnue. Héritée de l’opéra russe de la fin du XIXème siècle mais lorgnant également vers Wagner, dans une orchestration chargée à l’excès, l’écriture dramatique de Rachmaninov, sans imagination et reposant en grande partie sur des conventions, se joue d’un texte à peu près sans intérêt (est-ce pour cela que le concert n’est même pas sur-titré ?) en tachant de l’emporter dans un souffle musical constant. Évidemment, surtout quand l’œuvre est aussi bien exécutée que ce soir, le souffle est bien là, mais aussi la répétition des moyens, la surabondance des conventions et des tics de l’écriture opératique, ainsi que la charge d’écrasement peu subtile d’un orchestre gargantuesque, et il est peu étonnant que Rachmaninov se soit détourné de l’opéra tant Francesca Da Rimini conjugue une réelle maîtrise de l’écriture orchestrale à une triste banalité de l’inspiration dramatique.

Visiblement saisi par l’œuvre, le public très clairsemé de la Salle Pleyel (l’OPRF n’a décidemment pas de chance avec ses programmes audacieux ces temps-ci) réserve un accueil très chaleureux et absolument mérité à des instrumentistes en état de grâce.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 21 mai 2010
- Alexander Scriabine (1872-1915), Rêverie en mi mineur Op.24
- Nikolaï Miaskovski (1881-1950), Concerto pour violoncelle et orchestre en ut mineur Op.66
- Sergeï Rachmaninov (1873-1943), Francesa Da Rimini op.25
- Alexander Kniazev, violoncelle
- Anna Aglatova, soprano
- Mikhaïl Gubsky, ténor
- Sergei Leiferkus, baryton
- Vitaly Panfilov, ténor
- Alexander Naumenko, baryton
- Choeur de Radio France
- Orchestre philharmonique de Radio France
- Alexander Vedernikov, direction











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