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Queyras et l’Ensemble Resonanz : accord majeur

jeudi 21 octobre 2010 par Carlos Tinoco
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Jean-Guihen Queyras
© Alvaro Yanez

Il y a des solistes dont on sait depuis toujours qu’ils se frotteront à la direction d’orchestre à un moment ou à un autre de leur parcours. Parce que leur curiosité et leur souci d’architecture s’entend dans chaque note qu’ils jouent. Que Jean-Guihen Queyras aborde ces rivages n’est pas plus surprenant que dans le cas d’un Thomas Zehetmair. Il y a aussi un symbole important dans le fait d’entamer ce parcours avec l’Ensemble Resonanz, dont la caractéristique première est de refuser les hiérarchies traditionnelles de l’orchestre (les rôles de chef d’attaque s’y échangent dans tous les pupitres entre les membres), et de jouer sans chef ! À rencontre aussi choisie, il fallait un programme qui sorte de l’ordinaire : le voyage en pays de passion proposé aux Bouffes du Nord partait de Henze pour arriver à Berg, en passant par Haydn et Mahler. Récit d’un moment enchanteur.

Le concert commence par une courte pièce de Hans Werner Henze, Introduktion, Thema und Variationen pour violoncelle, harpe et cordes, composée en 1992. Une écriture qui se veut atemporelle, fiévreuse et au lyrisme assumé qui, si elle ne bouleverse pas le paysage de la musique contemporaine, permet d’apercevoir immédiatement la finesse du dialogue que Jean-Guihen Queyras engage avec l’Ensemble Resonanz. C’est un geste de chef particulier que le violoncelliste tient ici. Des solistes dirigeant depuis leur instrument, on en a connu beaucoup d’autres, et il y a une multitude de manières d’occuper cette position. En l’occurrence, on a l’impression d’assister à une séduction mutuelle, comme une rencontre amoureuse. Queyras n’affirme pas son autorité, ni dans sa gestique, ni dans ses suggestions instrumentales : il invite subtilement, par petites touches, il entraîne sans brusquer un ensemble conquis par son charisme. Comme si, dans la manière même de faire de la musique il leur lançait : « vous ne voulez pas de chef ? Ça tombe bien, je ne veux pas en être un ; je cherche juste des compagnons de jeux, venez, j’ai des idées à vous soumettre ; qu’en pensez-vous ? ». À bien des égards, cette façon de faire est irrésistible et le résultat musical se traduit par une joie de jouer qui s’entend dans chaque détail du dialogue, dans chaque trait instrumental, chaque réponse de pupitre à pupitre.

Le Concerto n°2 de Haydn est souverain, parce qu’il est tout entier traversé par cette subtilité et cette intelligence extrême qui font des concerts de Jean Guihen Queyras une expérience passionnante où chaque note est un paradoxe : il est de ces instrumentistes qui parviennent à donner à une extrême densité de sens la légèreté de l’évidence, envolée aussitôt qu’aperçue. Mais c’est aussi ce concerto qui nous laisse le plus perplexe. La comparaison avec l’enregistrement qu’il en a fait avec Petra Müllejans à la tête du Freiburger Barockorchester est instructive (disque remarquable par ailleurs). Il y a plus de liberté dans ce que font les Resonanz sous la houlette de Queyras et ce dernier trouve du coup dans son jeu de soliste une lumière supplémentaire qui fait de cette interprétation en concert un moment de magie. Mais il y a aussi de petites chutes de tension dans l’orchestre, notamment dans le premier mouvement (par ailleurs redoutable) qui semblent le pendant presque nécessaire de cette manière de concevoir le dialogue. On se demande dans quelle mesure il n’y a pas là une autre manifestation de ce qui peut nous frustrer dans certains enregistrements du Quatuor Arcanto où Queyras tient le violoncelle, aux côtés de partenaires tout aussi excellents : comme si cette extraordinaire liberté dans le geste interprétatif qui semble enfin débarrassé de tout souci narcissique débouchait parfois sur un très léger effacement, non parce qu’il retiendrait son jeu, mais tout simplement parce que son envie le mène ailleurs.

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Ensemble Resonanz
© Michael Haydn

Si le changement de premier violon pour la deuxième partie rend cette carence moins palpable (elle était déjà très ténue), il en subsiste tout de même des traces dans l’Adagietto de la cinquième symphonie de Mahler. Là encore, c’est tout de même le plaisir qui l’emporte largement, d’autant que cette version chambriste d’une œuvre où les orchestres en profitent souvent pour montrer comme leur moteur ronronne bien, en allégeant les textures, permet de rendre plus lisibles les jeux polyphoniques de l’écriture.

Et puis, en réponse au délice du concerto de Haydn en début de concert, vient la pièce de résistance : la Suite Lyrique d’Alban Berg, entendue pour la première fois en France dans une version orchestrée par le compositeur pour trois mouvements et par Theo Verbey pour les autres. Commençons par saluer le fantastique travail de ce dernier : sa transcription est à la hauteur de celle de Berg, à tous égards ! Inventive, subtile, expressive, et fidèle à l’esprit de l’œuvre, elle permet d’en avoir désormais une version orchestrale complète et très convaincante. C’est d’autant plus précieux que, comme toujours en pareil cas, les jeux permis par l’orchestre de chambre permettent d’explorer des terres que la version pour quatuor laisse vierges. Dans cette traversée, la fusion de Jean-Guihen Queyras et de ses partenaires est totale, et il n’y a plus trace des légères chutes de tension qu’on avait déplorées auparavant. Engagée, pleine d’esprit, narrative mais jamais illustrative, c’est une Suite Lyrique magistrale qui nous a été donnée ; pourvu qu’ils aient la bonne idée de l’enregistrer prochainement.

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- Paris
- Théâtre des Bouffes du Nord
- 04 octobre 2010
- Hans Werner Henze (né en 1926), Introduktion, Thema und Variationen pour violoncelle, harpe et cordes
- Joseph Haydn (1732-1809), Concerto pour violoncelle n°2 en ré majeur Hob.VIIb :2
- Gustav Mahler (1860-1911), Adagietto extrait de la Symphonie n°5 en do dièse mineur
- Alban Berg (1885-1935), Suite Lyrique, version complète pour orchestre à cordes, transcrite par le compositeur et par Theo Verbey
- Ensemble Resonanz
- Jean-Guihen Queyras, violoncelle et direction






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