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Queyras, Bach au TCE : Et l’ange s’incarna !

lundi 10 mai 2010 par Carlos Tinoco
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Jean-Guihen Queyras
DR

C’est avec gourmandise qu’on attendait l’intégrale en concert des Suites de Bach par Jean-Guihen Queyras, le disque ayant, à juste titre, reçu un accueil triomphal. Mais celui qui pensait y entendre à peu près l’équivalent en a été pour ses frais. Jean-Guihen Queyras est de ces interprètes qui sont constamment en mouvement, en recherche, et ses concerts sont des instantanés dans ce parcours, souvent dissemblables. Bien sûr, l’acoustique très sèche du TCE n’est pas l’écrin idéal pour faire entendre la polyphonie des Suites, et se situe aux antipodes de la très belle chapelle où il a enregistré, mais la différence ne tenait pas qu’à cela. Phrasés, rubatos, appuis de l’archet, tout ici était à reconsidérer.

Il serait absurde de faire grief à Jean-Guihen Queyras de sa versatilité, c’est justement cela qui lui a permis de sortir du répertoire contemporain dont il était l’un des interprètes les plus admirés pour nous offrir des interprétations remarquables de Bach, de Dvorak ou de Schubert. Pourtant, avouons que le début du concert nous a un peu surpris. Dès la phrase introductive de la première Suite, un rallentendo donnait un ton particulier que cette soirée n’allait pas démentir : ces Suites au TCE auront été beaucoup de choses, mais dansantes, quasiment jamais.

D’ailleurs, pendant toute la première Suite, le violoncelliste donna l’impression de chercher un lyrisme particulier, fait de rubatos constants mais subtils dans des tempos médians, légèrement retenus, d’allègement de l’archet, de détachement des notes et d’effacement des attaques ou des doubles cordes. Mais d’effleurements discrets en legato esquissés, l’Allemande puis la Courante laissaient l’auditeur un peu perplexe : une vision aérienne certes, mais un peu éthérée, d’un angélisme sincère, sans effet, et permis par la virtuosité qu’on lui connaît, mais un peu frustrant. Après une gigue toute de délicatesse, Queyras attaquait la quatrième Suite dans un même esprit et on commençait à se faire une raison : cette soirée serait celle d’un Bach de la miniature et de l’estampe, qui résonne peu, ne gronde jamais, un Bach intériorisé qui forçait l’admiration mais nous laissait un peu sur le seuil.

Un mot sur l’agencement du programme : Jean-Guihen Queyras, plutôt que d’enchaîner les Suites dans l’ordre avait choisi de découper en trois parties, première et quatrième Suites, puis troisième et cinquième, enfin deuxième et sixième. Loin d’être anecdotique, ce parcours peu habituel a permis la construction d’une véritable dramaturgie. En effet, après ce début suspendu (l’Allemande, la Courante et la Sarabande de la quatrième suite jouant avec les silences et les fins de phrase comme si le discours menaçait de s’éteindre à chaque instant), les Bourrées et la Gigue, tout en s’inscrivant dans la continuité de ce geste interprétatif semblaient tracées par une main moins interrogative. Après l’entracte, le prélude de la troisième Suite confirmait qu’un fil était bien en train de se tendre. Plus fiévreuse, l’ensemble de cette Suite donna l’impression d’une avancée inexorable, vers la douleur de la magnifique cinquième Suite. Et, pour la première fois de la soirée, on eût enfin le sentiment que le chant se déployait sans entrave, et depuis les profondeurs de l’instrument. Les mouvements rapides ayant plus de corps, les lenteurs de l’Allemande et de la Sarabande, tout en continuant à jouer avec le silence, donnaient beaucoup plus nettement le sentiment d’un arc tendu au-dessus de l’abîme. La fin de la Suite confinait au vertige.

Et le sommet était à venir. Après le deuxième entracte, Jean-Guihen Queyras attaqua les premières notes de la Suite n°2 et la fin du concert se déroula sans qu’on ait un instant pour questionner encore sa démarche. La pureté et l’intensité du chant atteint dans cette deuxième Suite étaient renversantes. La Courante, notamment, fut un moment sublime. Il ne restait plus qu’à plonger dans les profondeurs de la Suite n°6 pour que se parachève cette montée au Calvaire qui fut aussi une Incarnation, et de quelle force !

Finalement, dans ce Bach à mezzo voce (faible ambitus dynamique, mais remarquable projection du son), comme un soliloque interrogatif, Jean-Guihen Queyras avait trouvé son chemin et nous donnait envie de le remercier d’avoir osé le frayer si difficilement. A la réflexion, on n’en aurait pas voulu d’autre.

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