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Querelle Brahms / Wagner : C.Q.F.D. ?

vendredi 15 mai 2009 par Carlos Tinoco
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Accentus
© Anton Solomoukha

Le concert de l’ensemble Accentus entrait dans un cycle (didactique ?) de la Cité de la Musique consacré aux grandes querelles. En l’occurrence celle qui opposa Brahms et Wagner. Mais Brahms ayant soigneusement contourné l’opéra et Wagner ne s’étant quasiment exprimé que dans ce genre, confronter les deux compositeurs dans un même concert est quasi-impossible. Qu’à cela ne tienne, Laurence Equilbey a choisi d’opposer les Motets op. 74, 109 et 110 de Brahms à des transcriptions pour chœur d’extraits de Tristan et de Siegfried. Choix judicieux : la querelle portait sur le caractère réactionnaire de Brahms et ces Motets sont, parmi ses œuvres, celles qui regardent le plus ostensiblement vers Bach, et au-delà, vers Palestrina. Musique absolue, indépendante de tout récit, pour Brahms ou musique à programme, tendant naturellement vers l’opéra ou le poème symphonique, pour Wagner, tels étaient les termes du conflit entre ces nouveaux anciens et ces nouveaux modernes, il n’est pas absurde de vouloir les revisiter aujourd’hui.

Mais l’ensemble de la démonstration laisse perplexe. On aurait pu attendre que soit mise en valeur l’ambiguïté des œuvres, l’impossibilité d’une musique absolue et l’impossibilité d’y échapper. C’est ce que suggérait le programme en citant les chromatismes du Motet op. 74 n°1 comme un exemple de figuration hérité de Bach. La direction de Laurence Equilbey n’a pas du tout emprunté ce chemin. Attachée constamment à sculpter la matière sonore, certes délicieuse, de son ensemble, sans aucune verticalité dans la direction, aucun tranchant dans les attaques, elle a tout fondu en une ligne qui nous fait admirer le grand harmoniste que fut Brahms mais laisse totalement de côté le maître du contrepoint. Les contrastes sont systématiquement atténués et si l’on est admiratif de la maîtrise avec laquelle l’ensemble Accentus finit ses phrases sotto voce sans jamais détimbrer, faisant entendre leur très beau pupitre de basses, l’absence de tension dramatique semble parfois heurter de front le propos brahmsien. C’est particulièrement criant dans la partie centrale de l’op. 109 marquée d’ailleurs par Brahms dans la partition : « Lebhaft und entschlossen » (avec vie et caractère décidé), où l’on assiste à l’écroulement du palais et au déchaînement des calamités dans une béatitude et un recueillement qui gomment toutes les aspérités pourtant nombreuses de l’écriture. La conclusion qu’on en tire n’est pas que Brahms a su aller jusqu’au bout de ses intentions de musique pure (étaient-elles d’ailleurs si claires ?), mais que sa musique supporte une purification radicale.

Ce qui est vrai, il faut le reconnaître, quand elle est opérée avec une telle maîtrise. D’autant qu’à l’exception du pupitre des sopranos en petite forme (placement parfois incertain), l’ensemble du chœur fait admirer son homogénéité, la clarté de sa diction, la qualité de sa projection et la beauté des timbres.

Que faire de Wagner dans cette démonstration en deux parties ? Après une courte pièce de Franck Krawczyk créée pour Accentus et semblant destinée, par ses nombreux chromatismes et frottements harmoniques, à mettre en valeur l’excellence de l’ensemble, suivaient une transposition par ce même compositeur d’extraits du Tristan, et une par Gérard Pesson du Siegfried Idyll. Le choix des extraits (des moments oniriques) aurait pu nous mettre sur la piste ; nous devons tout de même confesser une surprise totale à l’écoute de ces exécutions. C’est un Wagner totalement déthéâtralisé que nous avons entendu. Là encore, comme avec Brahms, mais de manière encore plus surprenante, ce sont des nappes sonores qui se succèdent et s’enchevêtrent en une polyphonie hédoniste qui ne raconte en effet plus rien. Wagner faisait donc, sans le savoir, de la musique absolue. Pourquoi pas, et on peut en effet admettre que ce concert déroule une histoire de la musique absolue qui va de Palestrina aux compositions contemporaines, ou, en l’occurrence de Brahms à Krawczyk en passant par Wagner, et dont l’historicité ne tient qu’aux seules variations des structures du langage musical. La rigueur et la radicalité avec lesquelles la démonstration est menée sont incontestables. Et les solistes, notamment Kristina Vahrenkamp et Edwige Parat contribuent à la splendeur du tout.

Néanmoins, à se laisser ainsi emmener au royaume des anges, là où n’existe plus que la célébration du beau, un doute s’insinue chez l’auditeur « trop humain » : et si, en aussi sublime compagnie, on finissait par trouver le temps long ?

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- Paris
- Cité de la musique
- 13 mai 2009
- Johannes Brahms (1833-1896), Motets op. 74, 109 et 110
- Franck Krawczyk, Repetitio III (création)
- Richard Wagner (1813-1883), Extraits de Tristan et Isolde et Siegfreid (transcriptions pour chœur).
- Accentus
- Laurence Equilbey, direction






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