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Quatuors à Saint-Roch 2011 : les Diotima à Vienne ?

vendredi 25 mars 2011 par Carlos Tinoco
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Quatuor Diotima
© Thibaut Stipal

Commençons par témoigner du plaisir qu’il y a à entendre des quatuors dans un cadre qui convient à ce point à la musique de chambre ; lorsqu’en plus l’affiche est de ce niveau, et se renouvelle (aucune des formations entendues cette année n’était là l’année dernière) cela ne peut que nous amener à souhaiter que ce festival prospère. S’il y fallait quelque chose de plus, mais on sait combien c’est difficile, ce serait que la programmation d’ensemble suive un fil conducteur plus net. En tout cas l’existence de ce type de festivals est précieuse, même si elle souligne en creux le fait que Paris ne dispose pas d’une salle qui organise une saison pleine de quatuors (le Louvre est celle qui s’en approche le plus mais on est très loin du compte…). Nous n’avons malheureusement pas pu assister aux concerts du Quatuor Parisii et du Quatuor Raphaël mais, avec les Diotima et les Parkanyi, nous avons déjà eu une importante matière à réflexion et émotions. Les premiers cités avaient choisi un programme pour le moins copieux : Suite Lyrique d’Alban Berg et Quatuor opus 130 de Beethoven, sans doute le plus difficile de ses quatuors, conclu par la Grande Fugue. C’était aussi l’occasion de faire le point sur l’une des formations les plus prometteuses de notre pays.

S’il y a bien une confirmation dans l’interprétation de la Suite Lyrique que nous avons entendue, c’est que le Quatuor Diotima est un de ces quatuors que le mélomane doit impérativement découvrir. On peut émettre des réserves (on le fera), on peut ne pas adhérer à leurs choix esthétiques, mais on ne peut pas ignorer une formation capable d’autant de maîtrise des multiples aspects de l’écriture de Berg. N’ayant pas assisté à leur concert des Bouffes du Nord, on ne pourra pas comparer leurs deux interprétations de cette Suite, mais on adhère à nombre des remarques de notre collègue Thomas Rigail. Si les deux premiers mouvements nous ont paru un peu hésitants, la virtuosité et l’élégance avec laquelle ils sont entrés dans le troisième semble leur avoir donné l’élan suffisant pour que l’ensemble puisse être qualifié de lecture formidable de cette œuvre. Ce qui est notable, chez les Diotima, c’est le naturel avec lequel sont rendus les aspects les plus modernes de l’écriture : aussi bien du côté de l’exploration des sonorités que de la conduite du tempo ou de la polyphonie. Tout cela est vibrant, vivant, incisif, jamais brutal et toujours tendu. Et quand la modernité n’est pas soulignée, quand elle est traitée de la sorte, elle prend tout son sens.

Mais, parce qu’il y a un mais, on a éprouvé tout du long un manque de taille : on a entendu cette Suite Lyrique avancer, fuser, tourbillonner ; on ne l’a jamais entendue chanter ! Ce qui nous renvoie à des considérations en termes de choix esthétiques mais aussi à des conjectures quant aux spécificités et aux limites du Quatuor Diotima. Nous avons assorti notre titre d’un point d’interrogation, parce que, malgré le programme (qui s’est d’ailleurs conclu par le Langsamer Satz de Webern), nous n’avons pas eu le sentiment d’avoir posé un seul orteil à Vienne. Est-ce en soi dommageable ? Au nom de quoi faudrait-il que toute musique composée à Vienne soit toujours affublée des oripeaux stylistiques dont les compositeurs eux-mêmes ne s’étaient peut-être pas consciemment débarrassés mais qui ne leur sont pas nécessaires ? Des lectures comme celle des Diotima n’en exposent-elles pas l’universalité ? Posée ainsi, la question n’a pas de réponse unique. Il nous paraît aller de soi qu’on peut interpréter la Suite Lyrique sans passer par les fourches caudines qu’une tradition allant des Kolisch aux Berg a édifiées. Mais sans chanter ? Il manque alors une dimension essentielle dont l’absence est d’autant plus dommageable qu’elle ne nous semble pas du tout nécessitée par les choix interprétatifs du Quatuor Diotima. Ce qui est en cause, ce sont moins ces choix que l’absence de naturel des phrasés. Comme si tout élan lyrique devait être bridé.

Là où cela devient une véritable interrogation, c’est quand cet aspect entre en résonance avec ce que nous croyons percevoir de l’équilibre de cette formation. La relation entre le premier et le deuxième violon, en particulier, nous semble problématique. Comme si Yun-Peng Zao assumait son rôle de leader technique sans mal, mais délaissait cette dimension de guide spirituel sans laquelle un quatuor reste enfermé dans certaines limites. D’autant qu’on ne voit pas qui dans le groupe s’autorise cela : cette impulsion, cette proposition qui vise à surprendre ses partenaires pour les emmener là où ils ne pensaient pas pouvoir aller. En l’état, on a donc assisté à une Suite Lyrique à la fois impressionnante et frustrante. La deuxième partie du concert nous a laissé un sentiment tout aussi paradoxal.

Aborder Beethoven par l’opus 130 relève à la fois de l’audace, de la folie et d’une certaine logique lorsque, comme les Diotima, on s’est d’abord construit autour de la musique contemporaine. Et, après tout, comme tout le monde s’y casse les dents, même après trente ans de quatuor, pourquoi une jeune formation devrait-elle se l’interdire ? Ici, la carence aperçue dans la Suite Lyrique est devenue aussi un avantage. Au moins les Diotima n’ont-ils pas tenté de masquer la difficulté par un recours artificiel aux séductions mélodiques. C’est de la structure et d’elle seule qu’ils se sont souciés, ce qui est sans doute la démarche la plus saine s’agissant de cet opus. Ils l’ont presque traversé indemne, ce qui situe à la fois l’excellent niveau de ce quatuor et les limites de leur interprétation. À l’évidence, (mais qui pourrait leur en faire grief ?) la route est encore longue dans cette œuvre. Les Diotima n’ont pas à rougir des imperfections qui émaillent leur interprétation, même si nous avons eu le sentiment d’assister à une étape nécessaire de leur travail beaucoup plus qu’à une proposition musicale achevée. Il faudra attendre encore pour juger de leur opus 130, et pourtant on ne peut se défaire de l’interrogation suivante : une fugue (et notamment la Grande Fugue) peut-elle aboutir sans un quatuor qui a appris à respirer ensemble d’une manière telle que la maîtrise de l’architecture en devient invisible, emportée par ce qui semble un seul chant ?

Et ce qui pouvait être une saine retenue dans Beethoven est revenu comme un soupçon gênant dans le Langsamer Satz donné en rappel. En allant chercher le Webern le plus accessible, le plus lyrique justement, les Diotima se sont de nouveau exposés à ce qui nous apparaît nettement comme le manque de leur jeu, même quand les deux violons intervertissent leurs places, signe du fait qu’il s’agit moins d’un problème circonscrit à un des membres, qu’à une façon de faire de la musique ensemble.

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- Paris
- Chapelle du Calvaire
- 18 mars 2011
- Alban Berg (1885-1935), Suite Lyrique
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Quatuor n° 13 en si bémol majeur op. 130
- Quatuor Diotima : Yun-Peng Zao, violon I ; Naaman Sluchin, violon II ; Franck Chevalier, alto ; Pierre Morlet, violoncelle






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