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Quatuors Amôn et Cordis, Trio Milonga : des vertus de l’impertinence.

samedi 21 août 2010 par Carlos Tinoco
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Quatuor Cordis
DR

Confrontation intéressante pour ce concert entre deux jeunes quatuors, élèves des Danel, dans des répertoires classiques, et d’un trio de saxophonistes qui présentait un travail autour des Variations Goldberg comprenant de l’improvisation. Bien sûr, c’était l’occasion de revoir le Quatuor Amôn, dans le redoutable Quatuor n°2 de Brahms et de découvrir les Cordis dans le Quatuor n°2 de Borodine (celui qui contient le célèbre notturno) et on attendait le Trio Milonga comme une plaisante et intéressante distraction entre les deux quatuors. Erreur, les trois saxophonistes ont su faire voler en éclat nos préjugés. Et, surtout, la confrontation a fait la démonstration des dangers qui guettent les musiciens classiques, quand leur respect des monuments auxquels ils s’attaquent devient une révérence paralysante.

C’est une leçon qu’ont dispensée les membres du Trio Milonga, bien malgré eux, car s’il y a bien quelque chose qui semble leur être étranger, c’est la prétention. Bach ou d’autres compositeurs classiques repris par des jazzmen, on en a déjà l’habitude, et cela peut fonctionner très bien, même si, le plus souvent, le compositeur est utilisé comme prétexte à une investigation musicale d’un autre registre. Après tout, ces sacrilèges sont permis et tant mieux. Voilà donc ce à quoi on s’attendait, parce que quand on pense saxophone, on pense tout de suite jazz. Mais on s’était mal renseigné : le trio Milonga est composé de saxophoniste à formation d’abord classique, et surtout, leur nom aurait déjà du nous indiquer que leur exploration s’étendait bien au-delà du jazz. Ils ont abordé Bach avec une très grande humilité et un grand amour de sa musique : c’est le premier point auquel va notre gratitude. Leurs transcriptions des variations Goldberg pour saxophones étaient fines, savoureuses, et révélaient une vraie compréhension de la rhétorique baroque. Mais ils ne se sont pas contentés de cela : ils ont aussi ajouté des variations contemporaines, dont les accents jazzy étaient très ténus, et qui empruntaient tout autant à la musique contemporaine qu’à des formes de musiques populaires présentes par de très subtiles allusions. Et le plus remarquable, c’est que cela sonnait comme des variations Goldberg possibles, d’un Bach qui aurait vécu jusqu’à nos jours et qui aurait écouté aussi du Frank Zappa. Pour cette liberté, pour cette fantaisie, pour ce moment musical jouissif et distingué, merci à eux.

Et finalement, ces trois jeunes gens qui très simplement et très soigneusement réinstallent les pupitres pour le Quatuor Cordis après leur passage, comme une confirmation de leur élégance, font une preuve éloquente : un musicien qui ne s’autorise pas l’audace de tutoyer amicalement le compositeur qu’il interprète se condamne à l’impuissance. C’est celle-là qui a frappé le Quatuor Amôn qui nous avait fortement séduit deux jours auparavant et dont nous restons de fervents partisans. Bien sûr, le Quatuor n°2 de Brahms est une œuvre qu’on ne peut maîtriser sans des années d’intimité tant l’écriture pour quatuor de ce compositeur est piégeuse (on s’est déjà longuement étendu sur le sujet dans d’autres articles), bien sûr les Amôn sont en train de l’inscrire à leur répertoire, mais en anticipant l’échec ils l’ont précipité. Un premier mouvement nerveux, un deuxième mouvement pris trop vite et surtout des transitions abordées toujours avec une extrême précaution : cela ne pouvait pas pardonner. Car Brahms ménage si peu de solutions aisées à ses interprètes que si les transitions ne parlent pas, c’est l’ensemble qui se fragmente. Alors, bien sûr, parce que c’est une musique magnifique, parce que les Amôn sont excellents musiciens autant qu’interprètes, leur jeu se déploie par instants et ils s’élèvent quelques secondes à la hauteur de ce qu’ils doivent devenir. Mais à trop prétendre au sublime, on se condamne à ne pas oser inventer des solutions qui ne seraient peut-être pas brahmsiennes, mais qui permettraient d’affirmer, dans Brahms et par Brahms, leurs riches personnalités musicales, avant de laisser le temps faire son travail d’épure. Au diable les fâcheux qui lèvent trop vite le sourcil : si un quatuor comme le Quatuor Casals fait aujourd’hui une splendide carrière, c’est aussi parce qu’il joue désinhibé.

Et la tyrannie du sublime a fait une deuxième victime : le Quatuor Cordis. Là encore, pourtant, une base solide pour un jeune quatuor : les deux positions les plus difficiles, celles qui souvent pêchent dans l’équilibre d’ensemble, le second violon et l’alto sont tenues par des musiciens (Jolanta Iwaniuk et Istvan Loga) qui, non seulement se projettent remarquablement, mais ont déjà une intuition très aboutie de leur rôle (ils soutiennent sans jamais oublier de chanter, ce qui n’est pas si fréquent). Quand au violoncelliste, Aubin Denimal, si son jeu manque d’espièglerie, il est en revanche d’une sensibilité extrême et on y sent la volonté de faire parler chaque note, ce qu’il réussit d’une manière souvent très juste, mais toujours retenue, comme si la dentelle qu’il tisse risquait de se déchirer à se montrer davantage. Mais il est tout de même grandement coupable dans ce Quatuor n°2 de Borodine, comme l’est Daniel Kuzmin : coupables tous deux de respect déplacé. Car à rechercher le sublime partout et toujours, on oublie que les compositeurs qui ont légué cet intimidant répertoire étaient faits de chair et de sang, pas d’âmes immatérielles. C’est vrai même (surtout ?) pour les derniers quatuors de Beethoven ou pour ceux de Brahms (on doit y entendre aussi la taverne), a fortiori pour des écritures plus roublardes, plus aux limites du bon goût comme celle de Borodine. A force de se convaincre qu’ils affrontent le plus savant et le plus incroyable des répertoires (et c’est vrai), les jeunes quartettistes peuvent oublier que c’est dans l’impureté que gît l’humanité et que, sans elle, il n’y a pas de vrai sublime. Comme Parménide répondait au premier Socrate, quand celui-ci affirmait qu’il ne saurait y avoir des Idées du poil ou de la boue : « tu es bien jeune, Socrate », il faudrait marteler aux jeunes interprètes (surtout de cette qualité) qu’il y a autant de musique dans les chœurs de Nabucco que dans l’Art de la Fugue, et que si tant de compositeurs savants se sont inspirés des mélodies populaires, c’est justement parce qu’il s’y trouve une vérité essentielle. On l’aura compris, ce quatuor de Borodine où le premier violon se refusait à tout débordement lyrique (il faudrait l’attacher à une chaise et le forcer à regarder en boucle des films d’Eisenstein, de Tarkovski ou de Mikhalkov, ou lui lire du Pouchkine jusqu’à ce qu’il demande grâce) de peur de déchoir, et où le violoncelle dédaignait les invitations racoleuses de l’écriture (notamment dans le Notturno), se voyait retirer toute vitalité et toute poésie. Car Borodine n’est pas Beethoven : si on lui retire ses intentions, il ne reste pas une architecture intimidante, seulement un paysage un peu vide. On n’aura entendu que l’alto tenter dans ses interventions d’aller chercher le style requis, jamais ses partenaires ne l’ont suivi. Les Cordis ont beaucoup pour eux, mais il leur faudra une direction stylistique bien plus affirmée pour s’extraire de ces ornières. Et si, comme à Socrate, l’audace leur vient avec les années, leur recherche de l’équilibre et de l’intégrité deviendra leur plus sûre alliée comme elle est aujourd’hui leur plus grande prison.

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- 19 août 2010
- Johannes Brahms (1833-1897), Quatuor n°2 en la mineur, op. 51 n°2
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Variations Goldberg (transcription pour trio de saxophones)
- Alexandre Borodine (1833-1887) : Quatuor n°2 en ré majeur
- Quatuor Amôn : Aymeric de Villoutreys, violon I ; Mélanie Pelé, violon II ; Antoine Combot, alto ; Wanying Emilie Koang, violoncelle (Brahms)
- Trio Milonga : Jean-Louis Loiseau, saxophone soprano ; Paul-Hugo Chartier, saxophone alto ; Jérémie David, saxophone baryton (Bach)
- Quatuor Cordis : Daniel Kuzmin, violon I ; Jolanta Iwaniuk, violon II ; Istvan Loga, alto ; Aubin Denimal, violoncelle (Borodine)











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