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Quatuor de Jérusalem : Messieurs, chapeau bas !

vendredi 14 mai 2010 par Carlos Tinoco
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Jerusalem String Quartet
© Marco Borggreve

Bien sûr, le Quatuor de Jérusalem arrive toujours sur scène précédé d’une réputation très flatteuse et fort de réussites discographiques indéniables. Mais on sait combien le concert est une autre épreuve. Et, surtout, à leur programme du jour, il y avait le Quatuor n°20 de Mozart. C’est-à-dire, en un sens, l’épreuve suprême. Car être un vrai, un grand mozartien, est donné à très peu d’élus. Dans ce répertoire, on ne peut pas se cacher derrière des artifices, et presque encore moins pour un quatuor que pour n’importe quel musicien (même si on sait que les sonates pour piano sont aussi un sacré révélateur). Beau son, prouesses digitales ou d’archet, pyrotechnie, ces paravents n’y servent à rien ; quand la vraie magie n’y est pas, on s’ennuie ferme. C’est pourquoi, plus encore que le Quartettsatz de Schubert (dont on connaissait déjà leur interprétation au disque) ou le Quatuor n°2 de Janacek, c’est le Quatuor « Hoffmeister » de Mozart qui a été le cœur de ce concert.

D’ailleurs, le Quartettsatz de Schubert par lequel ils ont commencé appelait tout de même quelques réserves. Attention ! On a entendu suffisamment de Quartettsatz joués sabre au clair ces derniers temps pour qu’on goûte à sa juste valeur une interprétation qui n’oublie pas que l’esprit de Vienne soufflait aussi sur Schubert ; le drame et l’héroïsme s’y marient toujours avec la danse et le chant. Les Jérusalem ont le sens de la pulsation et du pathos mais ils ont aussi un sens lyrique remarquable, ce qui, connaissant leur double héritage russe et israélien, n’est guère surprenant. Et, bien sûr, il faut comparer ce qui est comparable, si on a goûté les promesses de celui des Zaïde, en termes d’achèvement technique, les Jérusalem ont eu le temps d’atteindre d’autres sphères.

Inutile d’essayer d’isoler tel ou tel interprète, les Jérusalem font à l’évidence partie de ces très grands quatuors chez lesquels l’excellence de chacun fusionne en un tout. Ce mariage toujours délicat de personnalités musicales fortes qui permet d’entendre toutes les subtilités de l’écriture polyphonique schubertienne sans pour autant perdre l’élan du motif principal. Et pourtant, si on a entendu un excellent, un enivrant Quartettsatz, les Jérusalem nous ont quand même laissé le temps de nous demander s’il n’y avait pas là-dedans quelque chose de trop rond. On s’est aussi souvenu de l’impression curieuse laissée par leur disque Schubert et notamment par leur Jeune fille et la mort. Extraordinaire, presque trop. Un peu comme l’interrogation qui pointe parfois quand on entend l’Orchestre Symphonique de Chicago, même et surtout lorsqu’il est dirigé par des chefs d’un goût et d’une élégance irréprochables. Ne reste-t-il pas, toujours, un soupçon de rutilance inutile, une infime scorie qui nous empêche d’être complètement emportés ?

Les deux premiers mouvements du deuxième quatuor de Janacek, « Lettres intimes », ont confirmé notre désarroi. On se doute que le lyrisme flamboyant dont les Jérusalem sont capables contient également toutes les inflexions et les teintes qui conviennent admirablement au caractère Mitteleuropa de cette musique ; l’adéquation stylistique est d’un naturel confondant. Mais, il y restait quelque chose d’un peu trop prévisible, une petite retenue gênante, au milieu de phrasés remarquables. C’est à partir du troisième mouvement qu’on a définitivement rendu les armes. Dès les premières mesures, ils ont mordu dans la partition avec une ardeur irrésistible et leur chant est devenu bouleversant. Tout ce qu’on avait remarqué avant : étendue de la palette sonore, complicité et homogénéité, motricité et subtilité des phrases, s’est assemblé en un tout. Ce n’est sans doute pas un hasard, c’est aussi à partir de ce moment que la prise de risque s’est parfois traduite par d’infimes dérapages qui confirmaient l’immense liberté que leur permet leur technique parfaite plus qu’ils ne gênaient l’écoute.

Et puis est venu Mozart, et là, on a seulement eu envie de les saluer, très bas. Ce n’est pas un hasard si les Italiano ont laissé une intégrale extraordinaire qui n’a jamais été égalée. Si les Juilliard n’y ont brillé qu’à un moment précis de leur trajectoire, si les Budapest y ont déployé leur génie. Pour réussir là, il faut posséder à un suprême degré l’art de la respiration. Celui qui nous avait tant frappé lors du premier concert des Modigliani auquel nous avons assisté et qui nous avait fait écrire que tout leur était possible (ce que, concert après concert, ils confirment). Cet art, les Jérusalem l’ont aussi, et à quel point ! Leur Quatuor n°20 de Mozart a été un enchantement, un moment très rare et très précieux.

Un mot pour finir afin de saluer le travail de l’atelier de chant réservé aux enfants des abonnés qui nous a été présenté avant le concert : un moment délectable, comme l’année dernière. On revient bientôt sur l’alléchante programmation des concerts du dimanche matin de l’année prochaine, qui déménageront au TCE.

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- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 09 Mai 2010
- Franz Schubert (1797-1828), Quartettsatz en ut mineur n°12 D.703
- Leos Janacek (1854-1928), Quatuor à cordes n°2 « Lettres intimes »
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Quatuor à cordes n°20 en Ré majeur KV499 « Hoffmeister »
- Quatuor de Jérusalem : Alexander Pavlovsky, violon I ; Sergei Bresler, violon II ; Amihai Grosz, Alto ; Kyril Zlotnikov, violoncelle






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