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Quatuor Zaïde : à pas de géantes

lundi 4 octobre 2010 par Carlos Tinoco
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Quatuor Zaïde
DR

Notre titre a ceci d’injuste que l’initiative aussi sympathique que judicieuse de l’organisatrice de ce concert réunissait de nombreux autres musiciens. Celui auquel nous avons assisté était le troisième d’une journée entièrement consacrée à Schumann où ont alterné sur scène bon nombre de nos jeunes talents. Souhaitons aux « Concerts d’Esther » un avenir à la hauteur de ces débuts prometteurs et de la qualité de l’initiative. En cette soirée, se succédaient Romain Descharmes pour le Carnaval Op.9, Fanny Coupé et Emmanuelle Gabarra pour les Märchenbilder Op.113 et le Quatuor Zaïde accompagné de Jonas Vitaud pour le Quintette Op.44. Récit d’un concert qui nous aura fait passer par tous les sentiments.

Offrir aux jeunes interprètes qui débutent leur carrière des scènes où s’exprimer est déjà précieux ; le faire en composant des programmes cohérents comme cette exploration de la musique de chambre schumannienne est très appréciable. Les Concerts d’Esther nous auront donc permis de faire connaissance avec de nouveaux interprètes. S’agissant de Romain Descharmes, on avouera malheureusement que la rencontre nous laisse très circonspect. Ce jeune pianiste arrive, certes, fort d’un grand prix au Festival de Dublin et de récitals dans quelques unes des plus grandes salles du monde ; on sait avec quelle prudence il faut accueillir ces cartes de visites flatteuses. De la personnalité et de l’agilité digitale, il n’en manque pas. Mais peut-on réduire la technique pianistique à une question de célérité des doigts ? On n’empruntera pas ici le cheval de bataille que Théo Bélaud a si souvent enfourché au sujet de l’école française du piano mais force est de constater qu’on a rarement entendu quelque chose qui lui donne à ce point raison. Quelle dureté dans ce piano ! On ne parle pas du choix, défendable, de bousculer une musique qui peut s’y prêter (et le Carnaval de Schumann autorise certes bien des libertés), mais tout simplement du son, d’une brutalité et d’une raideur qui nous ont semblé insupportables. On pensait à la remarque d’un ami mélomane à qui on avait fait découvrir Alexander Melnikov et qui goûtait avec soulagement cette chair et cette rondeur du son, même quand les attaques sont tranchantes, et dans tous les registres de l’instrument ; il nous confiait alors : « c’est cette absence qui me gêne toujours, même chez un Tharaud ». Qu’aurait-il dit en entendant Descharmes jouer le Carnaval ? Du coup, les accélérations frénétiques et les contrastes dynamiques appuyés à l’excès nous ont paru des cache-misère forcés plutôt qu’une appropriation véritable de l’univers schumannien. Pas de dogmatisme ici, on n’est pas forcé de jouer Schumann comme Kempff, on peut même aller y chercher les grandes portes de Kiev, pourquoi pas, mais avec un piano qui peut rugir sans qu’on entende le marteau violenter la corde.

Entendre le piano d’Emmanuelle Gabarra s’emparer des Märchenbilder avec Fanny Coupé est donc un soulagement, en même temps qu’il confirme qu’on ne pouvait tout imputer au Bechstein sur lequel le concert se déroulait. La lecture qui est donnée de ces pièces manquait peut-être un peu de fantaisie et la sonorité de l’alto de Fanny Coupé n’est pas toujours enchanteresse, mais l’écoute des deux partenaires et la souplesse de leur dialogue leur donnent une vraie profondeur.

Le meilleur était à venir : le Quintette avec piano donné par les Zaïde et Jonas Vitaud. Pourtant, les deux concerts du Quatuor Zaïde auxquels nous avions assisté au printemps nous avaient inspiré un préjugé si favorable que nous ne nous attendions pas à être surpris. À l’arrivée, nous avons même été un peu estomaqué des progrès accomplis en si peu de temps. Osons donc les termes : même si elles n’en sont pas du tout au même point de leur maturation artistique que ne l’étaient les Modigliani quand nous les avons entendus pour la première fois, ce n’est que la deuxième fois de notre parcours de critique que nous avons à ce point un sentiment d’évidence. Pour les Modigliani, il s’agissait de leur reconnaître le fait d’être déjà un grand quatuor et pas seulement un excellent jeune quatuor ; du côté des Zaïde, il ne s’agit pas encore de cela, bien sûr, mais de l’impression persistante qu’on ne leur voit pas de limites si elles continuent leur chemin comme elles l’ont entamé.

Cela mérite qu’on dissèque un peu ce qui en fait, à notre connaissance, le plus prometteur, et de loin, de tous les jeunes quatuors entendus récemment (et on en a entendu, et de très bons, qu’on aime beaucoup). Il y a d’abord le cas Charlotte Juillard, comme il y a chez les Modigliani le cas Philippe Bernhard. Il ne s’agit pas que de technique, très loin de là. Theo Bélaud écrivait à propos du second qu’on entendait tout de suite quelle carrière de soliste il aurait pu embrasser. On pourrait en dire autant de Charlotte Juillard. La technique est très sûre, même si elle est encore perfectible, mais il s’agit surtout d’un rapport à cette technique : jamais elle ne semble encombrée par la question de la production du son tant l’évidence du sens qu’elle lui donne s’impose à toute autre considération. Du coup, ce qui frappe, c’est à la fois la liberté et la complexité de son geste interprétatif. Parce qu’elle entre dans la partition avec un immense naturel, chaque note est habitée, comme une pierre aux multiples facettes, taillée de manière à ce que la lumière y déploie toutes ses irisations. Pour le dire autrement, parce que son intelligence musicale est entière, et donc, finalement, intuitive, le discours n’est jamais univoque en même temps qu’il est infiniment personnel. Cela, c’est ce qui lui donnerait l’étoffe d’une de ces solistes (il n’y en a pas tant) dont les interprétations sont importantes, sinon essentielles. Mais pour que cela serve le quatuor, il faut aussi ce que notait notre collègue à propos de Philippe Bernhard : l’évidence du fait que le choix du quatuor n’est pas par défaut mais au contraire une nécessité intérieure profonde. Charlotte Juillard a visiblement un besoin vital du dialogue qu’elle instaure avec ses partenaires : toutes ses notes sont toujours aussi un lien qu’elle tisse avec elles. De combien de primarius peut-on écrire cela ? De très peu, même chez les plus grands, car on peut être un grand primarius autrement. Mais la route qui s’ouvre à ceux-là est peut-être la plus incroyable ; en tout cas, c’est celle qui nous bouleverse.

Encore fallait-il que Charlotte Juillard trouve ses partenaires. Une tâche si ardue tient du miracle. Pour être honnête, au printemps, on n’en était pas sûr. On avait été séduit par le violoncelle de Juliette Salmona mais c’était aussi un peu par contraste avec ce qui se passait du côté de Pauline Fritsch au second violon et de Sarah Chenaf à l’alto. Elles faisaient montre toutes deux de belles sonorités et leurs réponses aux sollicitations du premier violon comme leur soutien étaient pertinents mais ne constituaient pas encore cet écho qui permet de démultiplier la puissance du discours de manière exponentielle. C’est si rare, même chez les quatuors qui font de la magnifique musique, qu’on ne le cherche même plus ; si cela arrive, on rend grâce, c’est tout. Le gastronome comprendra cette comparaison : c’est comme le mariage du vin avec le plat ; on est habitué à des mariages où un très bon vin accompagne très bien un excellent plat et on en est ravi, et puis, de loin en loin, on s’en souvient longtemps, surgit une alliance où les saveurs des deux se combinent avec une telle puissance mystérieuse qu’ils se transforment réciproquement. Cette alchimie, aussi rare dans les rencontres musicales et dans toute rencontre humaine que dans les plaisirs de la chère, est ce qu’il faudrait nommer, après Goethe, les affinités électives. Cela n’a rien à voir avec l’amitié qui n’est pas plus nécessaire à la musique de chambre qu’à toute autre musique et sur laquelle notre rôle de critique ne nous permet pas de nous prononcer ; on peut même s’y détester, mais il faut s’y détester de la bonne manière, de celle qui rend votre ennemi un double précieux sans lequel vous ne pourriez être complètement vous-même.

On ne dit pas que les Zaïde ont cela pleinement, comme l’ont les Modigliani (à quatre ! on se demande même comment cela a pu arriver), mais on a l’intuition très forte que c’est peut-être le chemin sur lequel elles se trouvent. Est-ce la reconnaissance des concours internationaux auxquels elles ont accumulé récemment des récompenses ? Toujours est-il que Pauline Fritsch et Sarah Chenaf semblent avoir pris une autre dimension, trouvé une liberté qui leur permet de dialoguer avec Charlotte Juillard à la mesure des invitations de celle-ci. S’il y avait un déséquilibre, désormais, ce serait dans l’inclusion du violoncelle de Juliette Salmona. On est toujours aussi conquis par son jeu, mais il se passe désormais tant de choses notamment dans la communication frontale entre les deux violons (même visuellement, elles ont choisi cette disposition, et cela correspond à ce qui s’entend), qu’il faut sans doute que le violoncelle achève de déployer tout ce qu’il recèle à l’évidence.

Et puis, pour que cette promesse alléchante aboutisse, il faut aussi le travail de la pâte sonore dont on sent qu’il en est encore au début. Tout ce qui leur permettra de prendre appui sur le son pour construire le discours et leur fera trouver des dimensions nouvelles où déployer leur liberté et leur inventivité. Ce qui amène une autre remarque : leurs instruments sont bons, mais prions pour que de bonnes fées se penchent sur ces talents pour leur offrir ce sans quoi elles ne pourront jamais explorer toutes les terres qui s’offrent à elles. Si cela arrive et si rien ne vient perturber l’équilibre saisissant qui se créé sous nos yeux, nous voulons absolument être là pour entendre le résultat.

Mais il est temps de rendre à Schumann et à Jonas Vitaud leur place dans cet article : on n’aurait pas écrit tout cela à propos des Zaïde si l’interprétation du quintette n’avait été très convaincante. Les qualités de motricité et de respiration des Zaïde, on les connaissait, il n’est pas surprenant qu’elles aient fait merveille dans cette partition. Si le raffinement du détail peut être encore poussé beaucoup plus loin, la fluidité des phrasés, la clarté de l’articulation et le souffle romantique qui emporte tout cela sont remarquables. D’autant qu’elles osent des jeux de timbres (la raucité de leurs cordes notamment dans le deuxième mouvement) ou de conduite du son (Charlotte Juillard trouve des sorte de pseudo-portamentos aussi allusifs et espiègles qu’émouvants) qui ressuscitent soudain le souvenir des Budapest ou des Busch. Quant à Jonas Vitaud, s’il n’a pas encore la dimension qui lui permettrait d’imposer du piano l’architecture incroyablement subtile sans laquelle ce quintette ne peut totalement aboutir (mais combien de pianistes y parviennent ?), il se montre tout de même un chambriste hors pair, parfaitement à l’écoute de ses partenaires et capable de leur assurer un soutien sans faille, ce qui, compte tenu de la hauteur de la barre placée par les Zaïde, est assez éloquent.

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- Paris
- Salle Adyar
- 26 septembre 2010
- Robert Schumann (1810-1856), Carnaval Op.9 ; Märchenbilder pour alto et piano Op.113 ; Quintette avec piano en Mi bémol majeur Op.44
- Romain Descharmes, piano (Carnaval)
- Fanny Coupé, alto et Emmanuelle Gabarra, piano (Märchenbilder)
- Jonas Vitaud, piano et Quatuor Zaïde : Charlotte Juillard, violon I ; Pauline Fritsch, violon II ; Sarah Chenaf, alto ; Juliette Salmona, violoncelle











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