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Quatuor Tercea : alléchants augures…

mercredi 19 mai 2010 par Carlos Tinoco
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Quatuor Tercea
© Philippe Bucelle

Heureuse école française du quatuor : si nous n’avions que les Ebène, les Modigliani et les Diotima, nous serions déjà comblés. Mais voici qu’arrive une autre génération, un peu plus jeune, dont les Tercea sont un des fleurons. Et, à tout seigneur tout honneur, c’est dans le cadre des Rencontres de ProQuartet, l’association dont tout est parti, que nous les avons découvertes. Saluons au passage l’effort accompli par les troupes de Georges Zeisel qui, non contentes d’offrir aux jeunes quatuors un cadre de formation quasi idéal, travaillent également depuis des années à la rencontre avec un public nouveau autour de ce genre exigeant. L’église de Chartrettes était remplie pour ce concert où les Tercea enchaînaient le Quatuor Op.20 n°2 de Haydn, une pièce contemporaine venue de Norvège (d’où elles reviennent, fraîchement auréolées des lauriers du Concours de Trondheim) et la Jeune Fille et la Mort, de Schubert.

Les quatuors de l’opus 20 de Haydn sont un pari ardu pour un jeune quatuor. En effet, dans la mesure où le genre s’y invente, ils sont une croisée des chemins où il est plus difficile qu’ailleurs de trouver la continuité stylistique sans en sacrifier certains aspects. Le Baroque y est toujours présent, le Romantisme s’y annonce, Haydn n’y fait pas encore preuve de l’espièglerie qu’il déploiera par la suite, mais cela ne signifie pas que le sourire en soit absent, bref, le puzzle est complexe. Du coup, c’est aussi un bon révélateur pour une formation en devenir. Les Tercea y ont choisi une approche dramatique, engagée, où l’on entend à la fois un sens lyrique évident, et une pensée très aboutie de l’étagement des plans sonores qui permet de mettre en valeur la richesse contrapunctique de l’écriture de Haydn. La fugue du Finale notamment est magistrale. Pourtant, malgré la beauté de leurs sonorités et l’intelligence de leur conception, une souplesse supplémentaire dans les phrasés et une liberté agogique plus grande permettraient à leur interprétation de franchir encore un pallier.

D’autant que les qualités individuelles et l’équilibre d’ensemble de cette formation autorisent tous les espoirs. Leur complicité et la complémentarité de leurs jeux sont flagrantes. Pauline Buet au violoncelle est remarquable de bout en bout : ses attaques sont variées, pertinentes, son instrument chante ou gronde toujours à bon escient. Céline Tison à l’alto fait montre d’une audace (on serait presque tenté d’écrire : d’une impertinence) salutaire, qui contribue fortement à leur richesse polyphonique. Claire Bucelle a toutes les qualités requises pour sa fonction de Primarius, même si on a parfois l’impression qu’elle ne joue pas entièrement libérée (ce qui, eu égard à la saveur et à la finesse de ce qu’elle fait lorsqu’elle se lâche, est forcément frustrant). S’il y a une infime réserve à porter sur l’équilibre général, c’est du côté d’Anne Camillo, second violon. Il ne s’agit pas de ses qualités d’instrumentiste : lors des passages à découvert, elle montre qu’elle est parfaitement à la hauteur de l’excellent niveau d’ensemble des Tercea. D’ailleurs, ce ne sont sans doute pas ses qualités tout court qui sont ici en question. Ce déséquilibre est révélateur des spécificités du poste : le deuxième violon est peut-être celui qui a la tâche la plus complexe dans un quatuor. On développera cette question dans un article prochain (à l’occasion d’un entretien que nous avons eu avec les Modigliani où Loïc Rio apporte au dossier des pièces intéressantes).Toujours est-il qu’elle fait parfois preuve d’une timidité qui ne s’entendrait pas dans une formation moyenne, mais qui, compte tenu des personnalités musicales de ses partenaires, et de ce qu’elle-même montre à d’autres moments, donne envie d’élever le niveau d’exigence.

La pièce de Rolf Wallin, composée de onze instantanés musicaux variés et pleins d’humour, est croquée par les Tercea avec grâce, même si, là encore, on sent qu’elles auraient les moyens d’y déployer une fantaisie plus grande ; sans doute faut-il attendre encore un peu.

Enfin le concert se termine par La Jeune Fille et la Mort de Schubert. Il faut avoir de l’audace pour inscrire à son programme cette page célèbre. Les Tercea se montrent à la hauteur de leur ambition. Le premier mouvement est attaqué de manière nerveuse, et traversé sans que se relâche la tension. Le seul bémol tient à ce que Claire Bucelle semble parfois retenir un peu son jeu, comme si elle était contrainte par la crainte que se disloque ce monument imposant. D’autant qu’elle trouve à partir de l’Andante des phrasés résolument personnels dans lesquels se marient de manière très subtile rigueur, fièvre et délicatesse. C’est d’ailleurs là que réside la force des Tercea : pas d’ostentation, pas de volontarisme, un geste romantique dont la vigueur n’est jamais excessive ou artificielle et, justement, cette légèreté ou ce sourire qui manquait à leur Haydn et qui, dans leur interprétation du Quatuor n°14 de Schubert, accompagne constamment la tragique dialectique de l’écriture sans l’amoindrir. On a beau savoir qu’elles ont reçu en la matière l’enseignement des Berg, l’élégance de leur geste force le respect.

Le Quatuor Tercea sera le 20 juin prochain aux Flâneries musicales de Reims.

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- Chartrettes
- Eglise Saint-Corneille et Saint-Cyprien
- 13 mai 2010
- Joseph Haydn (1732-1809), Quatuor à cordes en Ut majeur opus 20 n°2, Hob.III.32
- Rolf Wallin (né en 1957), Curiosity Cabinet
- Franz Schubert (1797-1828), Quatuor à cordes n°14 en ré mineur La Jeune Fille et la Mort, D.810
- Quatuor Tercea : Claire Bucelle, violon I ; Anne Camillo, violon II ; Céline Tison, alto ; Pauline Buet, violoncelle






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