ClassiqueInfo.com




Quatuor Ébène au Châtelet : les dangers de l’ivresse

vendredi 16 avril 2010 par Carlos Tinoco
JPEG - 67.5 ko
Quatuor Ebène
DR

Enivrant, emballant, excitant, captivant, le concert des Ébène ce dimanche matin au Châtelet a été tout cela. Et on a certes été enivré, emballé, excité, captivé ; si le geste critique était d’abord promotionnel, on se contenterait de l’écrire ainsi et de détailler la somme de qualités qui font de chaque concert des Ébène comme de chacun de leurs disques, quelque chose d’immanquable. Il n’y a pas tant de musiciens en France et sur la scène internationale dont on puisse le dire. Mais, justement parce qu’ils sont à ce niveau, la critique est nécessaire. Nous n’avons pas été bouleversé, pour des raisons qui ne nous semblent pas tenir seulement à notre subjectivité. Tentative d’explication.

En les écoutant, on pensait à cette musique qui, en Haïti, accompagne les rituels vaudous. Le percussionniste a charge de laisser les esprits guider les danseurs comme les auditeurs dans la transe, mais avec une interdiction absolue d’y entrer lui-même. Cela ne signifie pas qu’il doive rester extérieur mais qu’il joue avec une position-frontière, se tenant fermement sur un seuil dont il assure le passage et qu’il ne franchit pas. On emploie souvent dans nos articles la référence au narcissisme, il est temps de s’en expliquer. Non pas que les Ébène soient des divas insupportables, au contraire ; c’est justement parce que leur liberté, leur joie de jouer et de croquer dans les partitions sont à l’évidence sincères, et parce qu’ils atteignent des sommets, que le moindre déséquilibre est surexposé. Sinon, ils ne nous donneraient même pas envie d’écrire tout cela.
Les Ébène passent d’un genre musical à l’autre, ils concluent leurs concerts par des reprises savoureuses de standards de Jazz et le sens de l’improvisation qu’ils y développent irrigue en retour leur approche de Mozart. Il y a, dans le menuet du Quatuor n°15, comme dans le presto du Divertimento KV138, une manière jouissive de s’amuser avec le caractère dialogique de l’écriture. Comme le chatoiement de leurs sonorités et la souplesse de leurs archets (quelle volupté du côté de l’alto de Mathieu Herzog !) sont superlatifs, on a l’impression de quatre félins qui se renvoient la balle avec gourmandise. Tout cela dans un respect du style mozartien qui permet d’en goûter l’ivresse sans retenue. Mais c’est exactement en ce point que le péril est le plus grand.

Revenons donc sur cette question du narcissisme : composante essentielle du psychisme humain, il est aussi le fondement de la démarche artistique, à fortiori pour celles qui conduisent sur la scène. L’ego est la matière que l’artiste travaille et vient offrir. Quand on fait le reproche à un interprète de s’écouter jouer, c’est un reproche paradoxal. Heureusement que les Ébène s’écoutent ! D’ailleurs, cette extrême sensibilité au son qu’ils sont en train d’émettre, ici et maintenant, fait évidemment partie de ce qui en fait un excellent quatuor. Mais si le narcissisme est plus que nécessaire, il faut aussi, pour ouvrir une autre dimension, qu’il débouche sur sa propre négation ; il faut passer de l’autre côté du miroir. Là où l’individu se réalise si pleinement qu’il devient une simple ouverture sur autre chose, en ce lieu utopique où on ne sait plus s’il est question de Pierre Colombet, de Gabriel Le Magadure, de Mathieu Herzog, de Raphaël Merlin, ou de Mozart, ou de Mendelssohn, ou de nous qui écoutons, ou de la musique qui a transcendé tout cela.

Lors du concert de dimanche, nous sommes resté un spectateur, un critique, un mélomane, nettement circonscrit, savourant l’extraordinaire brio avec lequel quatre jeunes interprètes pétris de talent, d’intelligence et au charme irrésistible, s’emparent de partitions dont on redécouvre l’audace et la grandeur, avec admiration. C’est un moment ébouriffant, pas une expérience métaphysique. On pourrait dire : c’est génial, c’est moderne, une manière de retrouver fantaisie et légèreté dans le monde poussiéreux des concerts classiques. Mais ce serait manquer le propos. Ce dont on parle n’a rien à voir avec la distinction entre les genres musicaux. On retrouve la même distance dans le Jazz entre un Sonny Rollins à ses heures roublardes, et un John Coltrane. Il y est question de mise en danger.

Pour revenir aux Ébène et à leur Mozart, ce serait aussi le moment où la violence commencerait à surgir dans les attaques, où les basses entreraient en conflit avec les violons (à force de chanter aussi divinement que Pierre Colombet et Gabriel Le Magadure, Mathieu Herzog et Raphaël Merlin en oublient d’assurer à l’œuvre une assise dans les graves). Filons la métaphore féline, on voudrait voir ces quatre bêtes magnifiques sortir leurs griffes et se faire mal pour de vrai quand ils jouent ensemble. On voudrait avoir l’impression que l’existence même de leur quatuor est rejouée à chaque œuvre, même si c’est beaucoup demander pour un dimanche matin, comme l’a rappelé avec humour Mathieu Herzog au moment du bis.

On a ressenti la même carence s’agissant du Quatuor Op.80 de Mendelssohn ; rien à redire sur les phrasés ou l’architecture : intelligents et délectables. Mais, surtout pour cette page qui est un requiem pour Fanny, la sœur décédée, il a manqué une dimension tragique. On ne parle pas ici du pathos, que les Ébène ont tous les moyens instrumentaux et musicaux de susciter à merveille, on parle de ce tragique Shakespearien, celui qui traverse aussi toute la Sonate KV 310 de Mozart ; ce lieu où le rire et les larmes, la joie et la tristesse, la légèreté et la profondeur s’entrelacent et se fondent.

On aura compris qu’on ne vient pas de faire la leçon aux Ébène, mais plutôt une déclaration d’amour, un acte de foi. La profondeur, ils l’ont, en plus de tout le reste ; leur jeu en témoigne constamment. Il s’agit donc d’un rien, d’une frontière de l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette, mais dont le franchissement ou l’affranchissement font tout. Quand on en éprouvera l’évidente et mystérieuse sensation, on pourra se laisser aller sans réserve au dithyrambe qu’ils méritent et qui est aussi le pire des chausse-trappes.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 11 avril 2010
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Divertimento en fa majeur KV 138 ; Quatuor n°15 en ré mineur KV 421
- Félix Mendelssohn (1809-1847), Quatuor n°7 en fa mineur op. 80
- Quatuor Ébène : Pierre Colombet, violon I ; Gabriel Le Magadure, violon II ; Mathieu Herzog, alto ; Raphaël Merlin, violoncelle






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 823198

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique de chambre   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License