ClassiqueInfo.com



Quatuor Danel : un détour par Hindemith

samedi 25 décembre 2010 par Carlos Tinoco
JPEG - 72.5 ko
Quatuor Danel
DR

À l’occasion des représentations de Mathis le peintre, l’Opéra Bastille ouvrait les portes de son amphithéâtre au Quatuor Danel pour rendre justice à ce répertoire trop peu joué. Les Danel, qui sont sur le point de s’attaquer, au disque, aux quatuors de Bartók, faisaient donc à cette occasion une incursion dans l’univers de Hindemith qu’ils n’avaient jusqu’alors pas vraiment fréquenté. Outre le plaisir qu’il y a eu à entendre notamment les magnifiques Quatuors n°4 et 6 et le désopilant Minimax Parody, ce concert a été l’occasion de confirmer tout ce qui fait du Quatuor Danel un ensemble extraordinairement taillé pour la musique contemporaine.

Cela tient en partie au bras droit de Marc Danel. L’énergie et la robustesse qu’il insuffle à tout ce qu’il fait, même et surtout lorsque son archet s’allège ou qu’il chante avec subtilité, la synthèse qu’il opère entre un geste anguleux et des envies lyriques assumées sont exactement ce qu’il faut pour impulser le mouvement adéquat aux œuvres qui oscillent entre abstraction et expressionnisme. Autant dire qu’il n’est pas surprenant qu’ils entrent dans Hindemith avec une telle aisance. D’autant que cette qualité est parfaitement relayée par la complicité violonistique que Marc Danel et Gilles Millet ont tissée. Ces deux-là passent de la rugosité à la délicatesse en un éclair et entrelacent leurs sonorités avec une constante gourmandise. Si on ajoute l’intelligence et la justesse stylistique toujours impressionnante de Guy Danel au violoncelle, on comprend que cette formation soit armée pour les écritures protéiformes. Le seul qu’on n’a pas encore cité, Vlad Bogdanas, est aussi le plus récemment arrivé dans le quatuor et nous avait laissé quelques doutes lors des concerts de cet été au Festival des Coteaux de Gimone. Non pas dans Weinberg ou dans Chostakovitch où il suivait le mouvement impulsé par ses partenaires sans aucune retenue, mais dans les autres répertoires où on l’avait trouvé parfois un peu timide, avec, parfois des intonations un peu neutres ou des sonorités peu à propos. Comme s’il ne s’était pas encore fait toute sa place. Mais dans Hindemith, impossible de se cacher pour un altiste ! C’était l’instrument du compositeur au sein de sa propre formation et on peut dire qu’il s’est copieusement servi, multipliant les passages à découvert, mais aussi les chausse-trappes. L’alto y est constamment valorisé, à condition de ne pas sombrer. La réponse est vite venue : Vlad Bogdanas a été impérial durant tout le concert ; on avait peu de doute sur le fait qu’il pouvait devenir l’altiste adéquat pour cette formation, on sait désormais qu’il l’est déjà.

Quant à la vision d’Hindemith par les Danel, elle est à la hauteur des espérances. Loin d’en proposer une lecture seulement analytique qui risquerait de souligner le caractère parfois un peu académique de l’écriture (plus dans le sixième que dans le quatrième quatuor), ils vont chercher la proximité avec Bartók, y insufflent une chair et un gras d’autant plus salutaire qu’il n’est jamais au détriment de la clarté et de la polyphonie. Hindemith savait ce qu’est une fugue, les Danel aussi ! La manière dont ils servent le contrepoint du magnifique premier mouvement de l’opus 22 n’est pas seulement d’une lisibilité irréprochable, elle est aussi habitée par un jeu de sonorité qui ôte à cette musique toute son abstraction. Les deuxièmes et quatrièmes mouvements sont emportés et fiévreux, mais aussi d’un grand lyrisme, et les Danel tissent comme s’ils la fréquentaient depuis longtemps les facettes contradictoires d’une partition qui est écorchée parfois, prise de vertige souvent, et soudain d’une immense sérénité.

Minimax est bien sûr d’un autre calibre, et ne pourrait prétendre au statut de chef d’œuvre. Mais, au concert, quand elle est enlevée avec autant d’enthousiasme, cette pièce devient désopilante. Les Danel jouent à fond le jeu théâtral et bouffon de la partition sans jamais oublier cependant d’y faire entendre, derrière l’humour, une invention musicale qui est loin d’être anodine.

Enfin dans le sixième quatuor on retrouve toutes les qualités mises en œuvre dans le quatrième, et, surtout, ce qui est indispensable pour que cette musique se déploie, une motricité sans faille, c’est-à-dire un élan continu, mais qui ne doit pas se faire au détriment de la musicalité, sans quoi on peut vite avoir l’impression qu’on écoute une machine à coudre, certes savante, mais lassante (Hindemith ne vénérait pas pour rien Bach, il tend à ses interprètes le même type de pièges). L’interprétation du deuxième mouvement, notamment, est à cet égard d’une subtilité remarquable.

On sort de ce concert convaincu du fait que les Danel seraient bien inspirés de laisser au disque un témoignage de leur savoir-faire dans cette musique, trop peu servie.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Opéra Bastille
- 30 novembre 2010
- Paul Hindemith (1895-1963), Quatuor n°4, op. 22 ; Minimax Parody pour quatuor à cordes, op. 11 n°5 ; Quatuor n°6 en mi bémol majeur
- Quatuor Danel : Marc Danel, violon I ; Gilles Millet, violon II, Vlad Bogdanas, alto ; Guy Danel, violoncelle











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 805064

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique de chambre   ?    |    Les sites syndiqués OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License