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Quasi una fantasia

lundi 2 janvier 2012 par Vincent Haegele
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Aldo Ciccolini
DR

Aldo Ciccolini force le respect, soulève les montagnes et interprète des partitions : c’est aussi simple, aussi limpide que cela. Une carrière bien remplie ne justifie pas le renoncement à un idéal de perfection, qui au fi des années, se décline sous différents aspects. Chez Aldo Ciccolini, l’exigence technique, toujours aussi exubérante, se conjugue depuis plus d’une décennie avec une soif de simplicité dans le développement de la phrase. C’est à présent à une expérience sans cesse renouvelée, concert après concert, que le pianiste convie son public.

Un mot, tout d’abord, sur la cohérence du programme remarquable proposé par Aldo Ciccolini (Mozart, Clementi, Liszt), proposant un aperçu du tragique le plus implacable (la Fantaisie en Ut mineur KV.475) à un détachement progressif du monde à travers les Harmonies poétiques et religieuses de Liszt. Un parcours imagé, personnel, proche du cheminement intérieur et débouchant pour finir vers une interrogation métaphysique dépouillée de toute contingence matérielle. La formulation est certes laborieuse, mais nous ne sommes pas en présence d’un concert simple à décrire. Mais l’articulation des pièces est miraculeuse : Clementi constitue un passage pensé et méticuleux vers les paraphrases de Liszt, elles-mêmes idéales pour arriver au plus haut point de sérénité. Et c’est avant tout cette sérénité qui s’impose chez Aldo Ciccolini, bien que montrant toujours les signes les plus caractéristiques de l’urgence. On l’aura compris, les paradoxes sont nombreux, ce récital est paradoxal.

On ne s’arrêtera pas sur les quelques petites erreurs techniques qui auront jalonner le parcours du pianiste, pas plus que sur les impairs qui font que parfois, la note juste ne sort pas. Ce serait inutile et malvenu, et de toute manière, jouer toutes les notes n’a jamais signifié bien les jouer. Non, ce qui nous intéresse aujourd’hui encore, et qui n’a jamais cessé d’être l’intérêt d’entendre Ciccolini jouer, c’est l’héritage lisztien que porte le pianiste et la manière dont il conçoit et magnifie cet héritage. La virtuosité, certes, est bien un élément compris dans ce raisonnement, mais elle n’est là que pour appuyer un discours autrement plus malaisé à cerner qu’il englobe un grand nombre d’aspects hétéroclites, sans jamais tomber dans la tentation de la synthèse. Ciccolini réalise de ce fait autant de colonnes, fragiles d’apparence et non sans défauts, mais d’une solidité interne à toute épreuve. Pour s’en convaincre, il suffisait d’écouter l’introduction proprement irréelle de la transcription de la Mort d’Isolde, massive, cohérente et implacable.

Implacables sont aussi ses Mozart : le fameux diptyque en Ut mineur, composé de la Fantaisie KV.475 et de la Sonate KV.457, n’a peut-être jamais aussi bien mérité son qualificatif de beethovenien, tant la force des événements, naturels ou non, est retracée de façon simple, directe et poignante : les deux introductions, similaires en bien des points, sont énoncées de manière abrupte, ne souffrant aucune contradiction. L’affirmation du style se fait de la sorte avec une facilité sans exemple, aidée, il est vrai, par des prouesses techniques dont le pianiste semble avoir seul le secret : ainsi ces immenses gammes et montées chromatiques réalisées d’une seule main (! !), les incroyables batteries de triples croches des mouvements lents ou encore l’ornementation, sans feinte et sans ostentation, des phrases mélodiques. Mais il serait vain de s’arrêter à des détails aussi évocateurs que stériles, car c’est bien la cohérence qui se dégage de l’ensemble de cette première partie qui nous importe et nous saisit, cohérence encore renforcée avec le petit monument, si souvent négligé, qu’est la Sonate en sol mineur de Muzio Clementi. Aldo Ciccolini a l’art de défendre ce que bien des pianistes ignorent souvent et rarement on aura été mis en présence d’une vision aussi belle de la musique classique, replacée dans un cadre pré-romantique, parfois exubérant, mais toujours inexorable.

Passer de Clementi (dans lequel Aldo Ciccolini avait pu montrer quelques signes de fatigue) à Liszt pouvait se présenter comme une gageure difficile à dépasser, mais c’est mal connaître les ressources du pianiste qui se lance dans une extraordinaire Paraphrase sur l’Aïda de Verdi (Danse sacrée et duetto final), dévoilant les ressources inespérées d’une musique qui aurait pu passer pour un simple exercice de style, transcende la Mort d’Isolde avant de conclure sur trois extraits des Harmonies poétiques et religieuses, que nous aurons précisément bien du mal à paraphraser. Aldo Ciccolini, élève de par sa filiation de l’école de Liszt, donne de l’exercice de la paraphrase (paraphrase sur des thèmes d’autres compositeurs, mais également paraphrases des poèmes de Lamartine) une vision noble, dont la virtuosité n’est qu’un aspect parmi d’autres, montrant ce que Liszt entendait dégager en premier lieu, à savoir la modernité et le sens de l’à-propos de ses contemporains. Cet exercice délicat, qui nécessite une modestie certaine et un refus de l’effet facile, prend ici sa dimension la plus exemplaire.

Signalons enfin, pour ceux qui n’avaient pas reconnu, les deux bis tout aussi exemplaires donnés par le pianiste : Salut d’amour d’Elgar, simplissime et d’une grande profondeur, et la toujours très attendue Danse espagnole de Granados en mi mineur, portée à bout de bras, magnifiée et majestueuse.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 11 décembre 2011
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Fantaisie en Ut mineur KV.475 ; Sonate en Ut mineur KV.457
- Muzio Clementi (1752-1832) Sonate en sol mineur op.34
- Franz Liszt (1811-1886), Deux paraphrases (Aïda, Tristan et Isolde), Trois extraits des Harmonies poétiques et religieuses.
- Aldo Ciccolini, piano











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