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Quand Manon voyage dans le temps

samedi 14 janvier 2012 par Pierre Philippe
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Natalie Dessay, Manon ; Giuseppe Filianoti, Le Chevalier des Grieux
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

Pour ouvrir la partie opéra de l’année 2012, centenaire de la mort de Massenet, l’Opéra de Paris a décidé de créer une nouvelle mise en scène de Manon autour de Natalie Dessay. La production de Gilbert Deflo dont Renée Fleming était le centre remisée, c’est à Coline Serreau que revient la charge de nous proposer une autre vision de l’œuvre. Alors que sa mise en scène du Barbier de Séville dans les mêmes lieux reste une valeur sûre, on se demande quelle sera la vie de cette production vu l’accueil qu’a reçu l’équipe scénique. Musicalement, le bilan est mitigé avec de très bonnes surprises, mais aussi quelques déceptions alors que l’affiche était plutôt prometteuse.

Alors que la production de Gilbert Deflo misait sur des costumes très ancrés dans le XVIIIème siècle avec des décors plutôt sobres, Coline Serreau a voulu mélanger les époques des costumes et propose des décors qui restent assez peu marqués tant on peut trouver ces architectures à diverses périodes. Le premier acte nous amène dans un grand hall de gare en pierre. Les premiers costumes sont très traditionnels, mais l’arrivée des victuailles nous montre deux coursiers poussant un chariot de supermarché ; la juxtaposition d’éléments anachroniques sera une des constantes de cette mise en scène. Les deux extrêmes de ce parti-pris sont Guillot, sorti tout droit de la cours de Louis XIV, alors que Lescaut se trouve grimé en punk. Le premier acte se prête assez facilement à la farce et si certains passages comme le duo des amants mériteraient un peu plus de sérieux, le reste de l’acte est bien enlevé. L’acte II au contraire se doit d’être beaucoup plus intime. Le cadre restreint de la chambre est plutôt bien dessiné, mais alors qu’on s’attend à succomber à l’émotion des deux airs des amants, chacun sera agrémenté d’une descente des cintres d’accessoires à vocation comique. Pourquoi ne pas laisser ces deux superbes moments de la partition resplendir d’eux-mêmes ? Malgré ces deux passages, l’acte reste assez discret, avec une certaine constance dans les costumes, si ce n’est Des Grieux qui passe d’un veston à un costume du XVIIIème.

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Natalie Dessay, Manon ; Olivia Doray, Poussette ; Carol Garcia, Javotte ; Alisa Kolosova, Rosette
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

Le troisième acte pose plus de problèmes. Le premier tableau montre le Grand Palais où la fête ne voit rassemblés que des hommes venus voir les élégantes qui ne sont autre que les mannequins d’un défilé de mode. Le passage à Saint-Sulpice se fait à vue et là encore, alors qu’on devrait être dans un lieu recueilli et calme, on trouve des femmes juchées sur des patins à roulette lors du passage d’orgue ou lors de la prière de Manon. Autre moment comique quelque peu déplacé lors de l’air plein de noblesse du Comte Des Grieux. A noter aussi le costume assez ridicule de Des Grieux, une sorte de robe de prêtre futuriste. Les deux derniers actes en revanche montrent une belle progression et de bonnes idées. L’Hôtel de Transylvanie se trouve être un vaste bâtiment du XIXème siècle squatté par des punks et Manon y fait son arrivée avec une tenue en accord avec la population. On trouve donc là une justification du Lescaut punk et assez ridicule. Le dernier acte quant à lui est une plage de feuilles de papier froissé avec en toile de fond un ciel tourmenté. Les couleurs ainsi que le vide de ce grand espace forment un cadre parfait pour la mort de l’héroïne. Ainsi, cette mise en scène propose quelques bonnes idées, mais semble aussi vouloir rendre « accessible » l’opéra et du coup coupe les effets naturels de la composition.

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Natalie Dessay, Manon ; Ugo Rabec, Un Garde ; Alexandre Duhamel, Un Garde
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

Evelino Pido n’est pas naturellement associé au répertoire français. Et après l’écoute de sa direction, il faut avouer que le résultat n’est pas des plus convaincants. Dès l’ouverture, on entend un orchestre assez lourd, et qui va le rester tout au long de la soirée. Alors que Manon demande délicatesse, couleurs et respirations, la direction est en fait plutôt métronomique. La majorité de la partition ne souffre pas trop de ces carences, mais on peut noter un certain accord avec la mise en scène puisque les airs lents et célèbres sont emmenés à un rythme qui ne laisse aucunement le souffle s’épuiser et la musique respirer. Notons aussi les coupures qui parsèment la partition. Pas de larges coupures si ce n’est dans le troisième acte, mais des petites scènes de droite et de gauche. Si le but était de commémorer le centenaire de la mort de Massenet, il aurait été plus logique de présenter la partition dans son intégralité... On saluera la belle prestation des chœurs, même si certains passages restent un peu brouillons dans les ensembles. A relever aussi les problèmes de calage entre l’orchestre et le plateau puisque on entendra régulièrement des erreurs de départ parfois dans les airs les plus connus.

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Natalie Dessay, Manon ; Giuseppe Filianoti, Le Chevalier des Grieux
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

L’ensemble des petits rôles est fort bien distribué. Les trois demoiselles par exemple proposent une belle cohérence et un tempérament piquant. Luca Lombardo aussi montre une belle voix bien construite qu’on regrette de n’entendre que parlée pour la majorité du temps dans le rôle de Guillot. Dans le celui du Comte Des Grieux, on retrouve le même Paul Gay qui avait fait forte impression dans le rôle de Méphistophélès de Faust en début de saison. Le rôle du père est moins exposé et sollicite le médium très confortable de la voix. Du coup, par un air magistral de noblesse et ses quelques autres interventions, il marque le plateau de son empreinte et de sa silhouette. Le public le récompensera d’une immense ovation. A ses côtés, Franck Ferrari colle au personnage proposé par Coline Serreau qui en fait un punk ridicule. Si la voix montre tout de même une certaine usure avec un aigu très précautionneux par exemple, elle correspond assez bien à ce personnage qu’on voit sur scène. Il conserve tout de même une certaine violence dans sa façon d’émettre les notes.

Mais c’est le couple principal qui porte la grande majorité de l’œuvre. Giuseppe Filianoti laisse une impression mitigée. La voix semble presque à l’étroit dans le rôle du Chevalier, avec à certains moments des notes émises de façon trop puissante et qui du coup défigurent la beauté de la ligne. Malgré une volonté manifeste d’allègement à certains moments, il n’en reste pas moins un manque de grâce dont l’exemple le plus marquant reste la prière de Des Grieux à Saint-Sulpice qui perd son caractère hors du monde pour devenir un déchirement. Une certaine fatigue semble de plus s’installer lors du dernier acte où les aigus se dérobent sur les phrases les plus tendues. Peu avantagé par les costumes, Filianoti n’arrive pas tout à fait à faire vivre le personnage scéniquement.

Il faut dire que face à lui se trouve une Natalie Dessay qui possède dans ses moindres recoins les facettes de la jeune fille. D’une grande fraîcheur lors du premier acte, certaines de ses réactions montrent déjà la coquette qu’elle est. Tout au long de la soirée, la prestation scénique et l’interprétation frappent par la justesse et la force qui s’en dégagent. Que ce soit le déchirement du deuxième acte, la fierté mêlée de crainte au Cours-la-Reine, la repentance à l’église ou bien sûr la scène finale ! Depuis sa prise de rôle en 2004, la voix de la chanteuse française a beaucoup évolué. Dans le premier acte, le timbre n’arrive pas à s’épanouir et seul le registre aigu passe facilement la fosse. Le deuxième acte la trouve tout aussi à la peine dans le grave. Malgré cela, le personnage est déjà bien là dans ses contradictions et ses passions. C’est avec le troisième acte que la voix se libère réellement pour un grand air qui n’a pas la pyrotechnie que peuvent proposer certaines collègues, mais qui reste bien mené avec l’intelligence d’orner de façon à mettre en valeur la voix. La suite va la trouver dans le même état vocal et si l’usure du timbre était un petit inconvénient au premier acte, il va rapidement montrer la faille de cette jeune et fraîche fille. Le dernier acte s’en trouvera alors particulièrement bouleversant avec une absence d’effets montrant la jeune fille à nu devant la mort. Ainsi, même si la voix a perdu un partie de la jeunesse de Manon, la chanteuse conserve le personnage et lui donne vie avec art.

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Franck Ferrari, Lescaut ; Giuseppe Filianoti, Le Chevalier des Grieux
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

Au final de cette représentation, on est quelque peu frustré par une mise en scène qui n’est vraiment logique que lors des deux derniers actes. A vouloir actualiser ou rendre attractive la musique, Coline Serreau en a affaibli le rendu. Musicalement, l’orchestre ne rend pas la délicatesse de l’œuvre. Si on ajoute à cela un Lescaut et un Des Grieux qui n’arrivent pas à se couler dans le style de l’Opéra-comique français, il nous reste une Manon d’une grande profondeur et un Comte Des Grieux vraiment impressionnant. Déception tout de même pour un spectacle qui se veut la célébration de Massenet puisque Manon reste une œuvre régulièrement jouée et que le résultat ne tient pas les promesses du papier.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 10 janvier 2012
- Jules Massenet (1842-1912), Manon, Opéra Comique en cinq actes et six tableaux
- Mise en scène, Coline Serreau ; décors, Jean-Marc Stehlé, Antoine Fontaine ; costumes, Elsa Pavanel ; lumières, Hervé Gary
- Manon, Natalie Dessay ; Le Chevalier Des Grieux, Giuseppe Filianoti ; Lescaut, Franck Ferrari ; Le Comte Des Grieux, Paul Gay ; Guillot de Morfontaine, Luca Lombardo ; de Brétigny, André Heyboer ;Poussette, Olivia Doray ; Javotte, Carol Garcia ; Rosette, Alisa Kolosova ; L’Hôtelier, Christian Tréguier ; Deux gardes, Alexandre Duhamel, Ugo Rabec ; Une vielle dame, Isabelle Escalier ; Deux voyageurs, Robert Catania, Pascal Meslé ; Deux voyageuses, Ghislaine Roux, Catherine Hirt-André ; Un porteur, Chae Hoon Baek ;Un marchand, Nicolas Marie ; Deux croupiers, Constantin Ghircau, Marc Chapron ; Deux joueurs, Olivier Ayault, Jian-Hong Zhao ; La servante, Nicole Monestier ; Le portier du séminaire, Michel Derville
- Chœur de l’Opéra National de Paris
- Orchestre de l’Opéra National de Paris
- Evelino Pidò, direction






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