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Purcell, John Blow …. et Gustav Leonhardt

dimanche 20 septembre 2009 par Philippe Houbert

La Cité de la musique a ouvert sa saison 2009-10 en remettant les clés de la maison à Gustav Leonhardt. Quatre concerts, quatre occasions de découvrir les différentes facettes d’un interprète mythique : le chef de musique profane, le claveciniste, le chambriste, l’organiste, le chef de musique sacrée.

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Gustav Leonhardt
DR

Le point d’ancrage choisi par Gustav Leonhardt pour ces quatre événements : Henry Purcell et son temps. Purcell, que le maître « considère comme l’un des cinq ou six plus grands compositeurs », déclare t-il dans l’entretien qui sert de préambule au très bon programme fourni pour ces concerts.

En ce mardi 15 septembre, le Purcell profane (deux odes et trois songs ) était mis en regard de son maître, ami et successeur, John Blow.
On sait que Leonhardt a toujours privilégié le compositeur à l’interprète. Il ne s’agit donc pas de « briller » pour plaire à l’auditeur, mais simplement de présenter un programme cohérent. Nous avons donc la surprise d’entendre les œuvres les plus flamboyantes en début et fin de première partie de concert, précédant une seconde partie très intimiste. Exactement le contraire de ce qu’auraient sans doute fait 98% des chefs.

Purcell donc, pour débuter, avec deux des six odes que l’ « Orpheus britannicus » composa pour les anniversaires de la reine Mary.
Love’s goddess sure was blind this day fut créée le 30 avril 1692 et voit se succéder, une très belle ouverture mélancolique à la française, un élégant mais très orné air de contre-ténor (David Sagastume), un solo de basse (Harry Van der Kamp) presque oppressant avec ses ponctuations de cordes sur les temps faibles, un superbe duo de contre-ténors (Sagastume et Artur Stefanowicz), élégiaque à souhait et concertant avec les deux flûtes, un menuet pour soprano (Nuria Rial) repris par le chœur (l’excellent ensemble Sagittarius de Michel Laplénie), un nouvel air de forme populaire pour contre-ténor, un duo pour contre-ténors célébrant la contemplation sans fin du soleil, pour finir par une imploration des solistes et du chœur, sorte de présage des grandes fugues haendeliennes.

A l’infime réserve des deux contre-ténors qui eurent besoin de chauffer leurs voix, l’interprétation de cette ode fut un vrai bonheur : beauté du chœur, une Nuria Rial des très grands jours, le Concert Français préparé par Pierre Hantaï, oeuvrant lui-même au clavecin, et, vrai fil rouge de cette chronique, le galbe insensé des phrasés proposés par Gustav Leonhardt, respectant tout à la fois l’esprit de la danse et la continuité de la phrase, loin, très loin des « faiseurs de sort à chaque note » ou des baroques néo-classiques qui vont bientôt nous faire regretter Karl Richter ou Jean-François Paillard.

En fin de première partie, c’est l’une des œuvres les plus célèbres de Purcell qui était proposée : l’ode Come, ye sons of art, away !, créée le 30 avril 1694, soit un an avant la mort du compositeur. Composition d’apothéose, réunissant un effectif somptueux, sans doute résultante des récents succès théâtraux, soit quatre solistes (soprano, deux contre-ténors, basse), un chœur, un ensemble fourni de cordes, deux hautbois, deux trompettes et des timbales.

A part les quelques canards aux trompettes dans l’ouverture [1], on ne sait quoi mettre en exergue au détriment du reste, du « tube » pour les deux contre-ténors Sound the trumpet, du phrasé du chœur dans The day that such a blessing gave, du naturel enjoué de Nuria Rial dans Bid the Virtues, bid the Graces avec le délicat accompagnement d’Alfredo Bernardini au hautbois, …

Entre les deux odes, Gustav Leonhardt avait remplacé Pierre Hantaï au clavecin pour accompagner Harry Van der Kamp dans trois songs : virtuose dans This poet sings the troyan wars, lyrique dans Thy genius, Io !, élégiaque dans O Solitude, my sweetest choice, immortalisé par Alfred Deller. Même si les références sont nombreuses, du grand contre-ténor ici cité et que Leonhardt considère comme l’une de ses références absolues, à Carolyn Sampson, en passant par Gérard Lesne, l’interprétation de Harry Van der Kamp fut en tous points remarquable d’expressivité et de virtuosité technique.

Le même dispositif était mis en place pour débuter la seconde partie : Gustav Leonhardt au clavecin, avec Reiner Zipperling à la viole de gambe, en accompagnement de trois songs de John Blow : Ah Heav’n, what is it I hear ?, déploration poignante pour ténor (Charles Daniels) et contre-ténor ; Sheperds deck your crooks, pastorale pour soprano (Nuria Rial époustouflante), contre-ténor et basse, avec une très amusante entrée sur Trip it damsels ; Why weeps Asteria ? enfin, où Charles Daniels déploya des trésors d’expressivité. Une chose est sûre : on nous eût dit qu’il s’agissait là de pièces de Purcell qu’on serait tombé dans le panneau, tellement Blow se hisse ici au niveau de son cher ami.

Bien que né en 1649, soit dix ans avant Purcell, John Blow lui survécut treize années. L’un et l’autre se partagèrent quasiment toutes les fonctions musicales de la cour d’Angleterre, de l’abbaye de Westminster à la Chapelle royale, de la cathédrale Saint-Paul aux chambres privées. Extrêmement touché par la disparition de son ami, Blow composa un monument musical pour deux contre-ténors, deux flûtes à bec et basse continue, donc loin des Requiem imposants mais, au contraire, une œuvre très intimiste où le mort est comparé assez conventionnellement à un rossignol ou à Orphée.

Cette Ode sur la mort de Purcell se compose de deux duos très ornés, encadrant une série de soli dont le premier est de style déclamatoire. Œuvre très étrange, sans comparaison possible à l’époque baroque, associant funéraire et champêtre.

L’interprétation qu’en donnèrent Artur Stefanowicz, David Sagastume, Hugo Reyne et Julien Martin (flûtes), Rainer Zipperling et Gustav Leonhardt (au clavecin) fut exemplaire et l’on rêve d’un enregistrement qui viendrait remplacer utilement le vieux disque réalisé par Alfred Deller il y a désormais quarante ans.

Magnifique soirée qui augurait bien de la suite de ce « domaine privé » consacré à Gustav Leonhardt.

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- Paris
- Cité de la musique
- 15 septembre 2009
- Henry Purcell (1659-1695) : Love’s goddess sure was blind this day, Ode pour l’anniversaire de la reine Mary, Z.331 ; This poet sings the Trojan wars Z.423 ; Thy genius, Io ! Z.604 A ; O Solitude, my sweetest choice Z.406 ; Come, ye sons of art, away !, Ode pour l’anniversaire de la reine Mary, Z.323
- John Blow (1649-1708), Ah Heav’n, what is it I hear ? ; Sheperds deck your crooks ; Why weeps Asteria ? ; An Ode, on the death of Mr.Purcell
- Nuria Rial, soprano
- David Sagastume, contre-ténor
- Artur Stefanowicz, contre-ténor
- Charles Daniels, tenor
- Harry Van der Kamp, basse
- Ensemble vocal Sagittarius ; Michel Laplénie, chef de choeur
- Le Concert Français
- Pierre Hantaï, clavecin
- Gustav Leonhardt, clavecin et direction

[1Leonhardt n’a décidément pas de chance avec cet instrument, celles réunies par Café Zimmermann dans le programme de cantates profanes de Bach dans la même salle il y a deux ans l’avaient aussi trahi






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