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Propre mais terne

mardi 27 octobre 2009 par Cyril Brun
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Thomas Zehetmair
DR

Propre mais terne, c’est malheureusement ainsi que nous pouvons résumer ce concert d’hommage à Diaghilev qui ouvre l’année commémorative du centenaire des Ballets russes dans la principauté monégasque.

Propre, car tout est là, correctement traité, avec le travail sérieux que l’on connaît aux musiciens de l’orchestre. Mais si professionnellement et joliment jouées fussent-elles, les notes ne parvinrent pas à prendre de relief, les instruments tout en se répondant ne s’épousèrent pas véritablement. Ils échangèrent mais presque distraitement. Ce dernier concert fut à l’image des précédents, il manquait un souffle et une unité.

Et le public ne s’y trompe pas. Les applaudissements furent courtois, mais sans rappels. Les frères Haydn furent joués comme du Stravinski, ou le russe comme les autrichiens, comme si l’écriture linéaire était interchangeable. Bien qu’en formation réduite, pour cordes, l’orchestre ne se départit pas d’une certaine lourdeur plutôt gauche, écartelant les notes au lieu de les alléger avec un rebondi dynamique comme il sied à l’écriture, encore proche du baroque, de ce concerto pour violon de Michael Haydn. Au-delà de la justesse relative des archets tirés des premiers violons sur les premières mesures, ce furent surtout les répons trop différents de l’orchestre et du soliste qui créèrent cette sensation de lourdeur. À côté du jeu si peu idiomatique de l’orchestre, l’interprétation plus juste du soliste ne parvenait pas à trouver sa place. À cette distance, s’ajouta une distinction très nette entre les trois parties de cordes, parfaitement unies en pupitre, mais sans jamais vraiment se rejoindre entre pupitres, au point de superposer leur ligne respective. La belle douceur de jeu de l’ensemble des cordes pêcha toutefois par un manque de rigueur dans la diction des notes, qui avaient tendance à laisser traîner en forme de queue leurs fins de phrase. Sur le rythme « croche deux doubles deux croches noire » l’orchestre et le soliste prirent un style si différent qu’il fut impossible de voir l’unité de la partie de solo et de l’accompagnement, lesquels se chevauchèrent de ce fait.

Dans le deuxième mouvement, la logique dynamique ne s’étant pas installée au précédent mouvement, les premiers violons entrèrent avec lourdeur sur leurs accents d’archets tirés, ce qui installa une trop grande présence de l’orchestre sous le soliste. Malgré une surprésence des violoncelles, on peut noter la belle et profonde unité des altos, basses et seconds violons qui préluda, pour un temps, à un plus grand équilibre avec le soliste. Les notes posées de l’accompagnement trouvèrent la finesse adéquate. L’échange de cordes suivant, au lieu de se déployer unanimement autour du soliste, fut trop indépendant et les parties écrites identiquement furent rendues distinctes d’un pupitre à l’autre. Le dernier mouvement, en revanche, fut l’occasion d’un très bel ensemble des motifs, servis avec rigueur et dextérité. Cette fois-ci les accents de l’orchestre et du soliste allèrent de concert. L’unité dans les pupitres rejoint l’unité entre pupitres, malgré la persistance par moments d’un décalage de style entre l’orchestre et le soliste ; décalage vite récupéré par ces accents parfaitement unis. De belles fins de phrase qui ont renoncé à ce style perpétuellement conclusif. Les queues indélicates ont disparu, permettant, enfin, à la dynamique de s’installer.

Terne, est une critique qui suit depuis sa création l’Apollon musagète. D’aucuns ont pu voir dans le thème trop hiératique d’Apollon une platitude qu’il n’est pas juste d’attribuer au compositeur. Stravinski, « homme de l’ordre qui libère », est de ce fait un homme de rythme, et le qualifier de fade ou terne, c’est à l’évidence ne pas comprendre la logique qui inspire son discours musical et qu’il impose au matériel instrumental qu’il a choisi. On ne demande pas aux cordes d’emprunter le même chemin que les cuivres pour obtenir un effet similaire. C’est bien ce que dit Stravinski ici. Le rythme, l’ordre au service d’une histoire illustrée par un ballet blanc, se met à l’école des possibilités des cordes. Et ce que l’unicité des timbres ne peut rendre, c’est le contraste des volumes qui l’assume. Or le contraste des volumes ne réside pas dans la simple distinction des nuances ; le rééquilibrage instrumental qu’opéra le compositeur après l’audition de Berlin le montre bien. C’est bien cette absence de contraste, réduisant la partition à un ensemble bien poli, qui donna à l’interprétation de Thomas Zehetmair, cet aspect terne. Du terne au longuet il n’y a qu’un pas qui se traduisit par une certaine approximation des musiciens, finalement à la recherche d’une dynamique et d’un allant. Les altos, peu nets, se perdaient sous les tirés de violon, perdant ainsi dès le premier tableau le relief hiératique figurant Apollon. Trop en dehors, les contrebasses perdent finalement la place qui est la leur dans cette évocation hiératique. Sur son solo, le premier violon du jour relâchait systématiquement les notes descendantes et les grands intervalles, contribuant à éliminer la stabilité, qui n’est rien de moins que le propre du hiératisme, mais il servit avec le second premier violon un beau duo très homogène. Les développements de violons sont stressés et brusqués, mal finis, comme équeutés. En revanche leurs pizzicati sont de superbes réponses aux accents des violoncelles. Les fins de tableau ont toutes pâti de ce discours aplani au point qu’elles semblaient incongrues, comme si les musiciens eux-mêmes étaient surpris de voir le morceau fini. À l’image de ces fins de phrase de violons équeutées, les suspensions sont brisées, rendant réellement terne le discours privé de dynamique. Dans un tel affadissement, les respirations se perdent et il devient difficile de faire vivre points d’orgue et points d’arrêt qui perdent tout sens, surtout lorsqu’ils patinent avant de se mettre en place. Il faut dire aussi que l’uniformité des gestes du chef n’aidait pas à trouver le sens du relief et des contrastes, surtout quand une impulsion laisse entendre une accentuation alors que le geste se finit sur un appel piano. Dans une telle confusion et imprécision d’exécution, il est impossible de donner toute leur place aux syncopes dès lors réduites à une simple expression formelle. Bref, un ballet blanc sans aspérité ni profondeur, mais propre.

S’il ne fut pas différent de style des deux précédents, le « Feu » de Joseph Haydn, connut beaucoup plus d’unité et de dynamisme. D’entrée de jeu les seconds violons servirent avec les hautbois un parfait ensemble relayé par l’extrême finesse et discrétion des cors. Malgré la grande précision des traits de premiers violons, on ne retrouve pas la rigueur du style ; ce que soulignent les fins de trait de violons relativement approximatives. Dans une partition où la nuance tient le dynamisme, il est dommage d’avoir brusqué les decrescendi. Dommage aussi que l’anacrouse, emblématique des violons, se soit à chaque reprise trouvée coincée entre la note d’avant et la note d’après, perdant ainsi son caractère saillant, comme l’étincelle de l’allumette, au profit d’une expression stressée et précipitée. De cette précipitation découlent naturellement des approximations, comme le manque d’ensemble entre le changement de note des hautbois et l’attaque des violons. Dans le second mouvement plus vocal, les articulations sont à nouveau approximatives occasionnant des frottements d’un instrument à l’autre. Ici la belle douceur feutrée des violoncelles est trop indépendante pour assumer l’assise de l’ensemble. Sur les vocalises de violons, les violoncelles ne sont pas au diapason ; tandis qu’ils sont calmes, les violons, eux, semblent plus stressés.

Après des finales aussi incongrues que pour Stravinski, nous sommes parvenus à un quatrième mouvement plus précis dans la diction, mais avec encore une légère confusion dans les tutti notamment sur les entrées de hautbois, ce qui ne compromit en rien la beauté de leurs appels en réponse aux somptueux appels des cors, légèrement gênés par les contretemps stressés des violons, occasionnant encore un léger décalage. De proche en proche nous sommes arrivés au finale, renforcé sur ces accents, pour mieux nous faire comprendre, après la linéarité de l’exécution, que nous étions parvenus au terme d’une matinée… propre mais terne.

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- Monaco
- Salle Garnier
- 18 octobre 2009
- Michael Haydn(1737-1806), Concerto pour violon en si bémol majeur
- Igor Stravinsky (1882-1971), Apollon Musagète
- Franz Joseph Haydn (1732-1809), Symphonie n°59 « Le Feu »
- Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
- Thomas Zehetmair, direction et violon











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