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Prométhée, mort par noyade

lundi 6 décembre 2010 par Thomas Rigail
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Jun Märkl
© Andreas Lander

Prométhée, l’archétype romantique de la puissance créatrice libre, le Titan qui fait don du feu et des arts à l’homme, est le sujet de ce programme de l’Orchestre national de Lyon. Puissance, feu, liberté, art ? Sur le papier, seulement sur le papier.

Jun Märkl laissera la saison prochaine au nouveau directeur musical de l’Orchestre national de Lyon Leonard Slatkin un orchestre peut être à fort potentiel : les bois en particulier, avec d’excellents clarinettes et hautbois, ont une couleur d’ensemble qui est peut être supérieure en soyeux et en finesse à ceux des formations parisiennes, et les cuivres, de teinte globalement douce mais souvent d’une présence assurée dans la réalisation, avec de belles qualités d’intonation et des pointes de caractère, sont peut être le point fort de l’ensemble. Cela fait beaucoup de « peut être », car tout cela reste du domaine du conditionnel tant le concert de ce soir étouffera toute tentative de découvrir des certitudes sur cet orchestre – des certitudes sur ses qualités, s’entend. Jun Märkl a sans doute contribué à conférer ces couleurs aux vents : on lui attribuera cela, mais aussi, et le « peut être » se transformera ici en « sans doute », l’état de déliquescence musicale qui nous est donné à entendre. Dans le jargon, on appelle cela de la soupe. Prométhée, le feu, la technique, le génie ? Réponse : la soupe ! Si feu il y a dans cette direction, c’est dans son infernale vacuité : chaque partition après l’autre, Jun Märkl passe à côté de tous les enjeux et tire son orchestre vers le bas dans le lent et long écoulement d’un liquide de couleur fétide depuis la cuillère jusqu’au bol. Peu étonnant que ces cordes soient suintantes et poisseuses : on cherchera en vain un phrasé décent, une nuance affirmée, une attaque digne de ce nom (les archets ont la consistance d’une éponge). Ca glisse, ça barbotte (tremolos sans cohésion, et donc dénués de tout impact (avant Q à la fin de Prometheus, la dernière partie de Mort et transfiguration, tous ceux de Prométhée), ça flotte (traits rapides lessivés et sans direction). Il n’y a pas ici de phrasés absurdes qui se donnent en spectacle, comme chez d’autres, dans toute leur artificialité et leur candeur imbécile. Il n’y en a pas, parce qu’il n’y a pas de phrasés du tout. Adjudant courant de l’absence de phrasés, les nuances sont soulignées au feutre noir : on grimpe dans les « crescendos » comme on monte un escalier, on martèle les accents dès qu’il y a un f (à peu près partout dans Beethoven, parce que Beethoven c’est plein de contrastes et de vigueur…), et chaque changement de dynamique donne l’impression qu’un ingénieur du son malicieux est en train de jouer avec le bouton de volume de la salle. Autre adjudant, la métrique est crispée comme une marâtre, coupant au hachoir la liberté rythmique. Le tout est circulaire : avec une pulsation qui étrangle, les phrasés resteront de pauvres et pathétiques bêtes. Phrasés absents, nuances plaquées, métrique crispée : on tient une sainte trinité de l’interprétation vide. Et la musique n’aimant pas le vide, on remplit avec un liquide quelconque, de préférence transparent pour donner l’impression que l’orchestre est maîtrisé (c’est vrai, l’orchestre n’est pas lourd). Résultat : bienheureux flottement de la pensée musicale, et embarquement pour les terres ubuesques de la grande illusion, où toutes les œuvres sont jouées de la même manière, où une « thématique » peut tenir lieu de cohérence musicale, où on souligne et explicite indifféremment toutes les indications de la partition. Dans ces conditions, la forme, vous savez… les notes sont là, c’est déjà bien suffisant et laver son linge sale en public, c’est impoli.

Si tout cela peut donner un Liszt qui en restera à sa réputation de mauvais orchestrateur, un Strauss presque correct (il y a bien quelques notes joliment données), un Beethoven trivial et anecdotique, dans Prométhée de Scriabine on est assuré de faire boire la tasse à la partition, et de voir le navire couler avant la fin (il faut dire qu’il y a des voies d’eau toutes les 8 mesures) : certes, les cuivres, en particulier les trompettes, seraient sans doute capable de donner quelque chose ici, et les bois batifolent parfois avec une certaine grâce, quand on les entend dans cette texture déséquilibrée, mais l’inanité de la direction et l’absence de tout fondement sérieux à la progression formelle les maintient sous l’eau. Roger Muraro, pas désobligeant, est à l’avenant : il piétine, tape sur le piano sans produire aucun volume, ne nuance rien, ne phrase rien, et derrière lui valsent les contrastes grossiers et les cordes qui bafouillent. L’ingénieur du son précité peut bien pousser le volume à 11, ce n’est pas ça qui fera cracher des flammes : c’est l’intensité de la continuité, la force de l’architecture, l’esprit dominateur du pianiste, l’investissement de la fluidité, qui produisent les interprétations qui rendent compte de la réalité de cette partition. Ici, elle a été passée à la machine à laver, puis à l’essoreuse, puis déchirée et jetée dans les toilettes, et on a recouvert la dépouille du linceul de l’authenticité, en utilisant le clavier à lumières prévu par Scriabine – deux couleurs projetés sur les murs de la salle des concerts de la cité de la musique, vaguement articulées au propos musical : Scriabine était précurseur (de Windows Media Player), mais peinturlurer l’arrière-scène n’a jamais grandi la musique, et surtout pour une interprétation annoncée « complète » et « fidèle aux vœux du compositeur » par le programme, il y a un oubli de taille en la personne du chœur terminal… il s’est probablement noyé lors de la traversé de la Seine, avec le fantôme du compositeur. Au final, du déluge, on sauvera quand même le Prometheus de Liszt, prosaïque, sans inspiration mais honnête, et le début de Mort et transfiguration, certes scotché à un piano crispé, mais où les vents (des cors joliment colorés, notamment) montrent que l’orchestre est capable d’exister musicalement. Jun Märkl, quant à lui, doit tenir de la salamandre : l’amphibien a bel et bien survécu au feu, sans une tâche.

Tout cela n’est pas scandaleux (à part les atours de l’authenticité, même si on commence à être habitué à ce genre de faux-semblants), ce n’est pas insupportable à écouter, ce n’est même pas l’équivalent de se faire dévorer le foie par un aigle dans le Caucase : c’est simplement vide. L’orchestre vaut peut être bien mieux.

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- Paris
- Cité de la musique
- 02 décembre 2010
- Franz Liszt (1811-1886), Prometheus
- Richard Strauss (1864-1949), Mort et Transfiguration
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), : Prometheus (Ouverture, n°3, n°10, n°16)
- Alexandre Scriabine (1872-1915), Prométhée
- Roger Muraro, piano
- Mathias Lecomte, orgue
- Alain Louvier, orgue de lumière
- Orchestre National de Lyon
- Jun Märkl, direction











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