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Prokofiev/Gergiev/LSO, un court moment d’égarement

samedi 23 mai 2009 par Thomas Rigail
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Valery Gergiev
DR

Troisième concert du cycle de Valery Gergiev et du London Symphony Orchestra plutôt très bien débuté en octobre et consacré aux symphonies de Prokofiev : la présence de Lang Lang dans le troisième concerto ne manquait pas de susciter des inquiétudes... à juste titre ?

On pourrait s’étonner que Valery Gergiev ait choisi de présenter la troisième symphonie, à priori l’œuvre la plus spectaculaire du programme, au début. Malheureusement, on comprend rapidement pourquoi : Gergiev ne sait vraisemblablement pas trop quoi faire de cette symphonie particulièrement massive. Après une introduction du premier mouvement enlevée mais assez loin du pesante de la partition et une exposition en place mais peu caractérisée, il se lance dans l’imposant développement sans vraiment donner autre chose qu’une exécution techniquement au point. Dans ces conditions, ce long développement, particulièrement complexe et lourd dans l’orchestration, tend à virer au barnum sans non plus tomber dans le grotesque, la vision de Gergiev étant suffisamment distante pour l’éviter sans pour autant parvenir à véritablement poser une empreinte sonore ou discursive. L’orchestre affiche lui les qualités déjà entendues lors du début du cycle : précision, puissance et nervosité. On notera, exemple de réussite orchestrale parmi d’autres et en dépit d’un déséquilibre récurrent avec des cordes graves trop volumineuses, l’excellente tenue des cuivres et du solo de trombone au chiffre 54 - cuivres du LSO que l’on a connu plus criards et qui se révèlent sur les deux concerts presque parfaits.

Le deuxième mouvement, pris assez vite, ressemble plutôt à un appendice au premier, Gergiev peinant à lui insuffler une véritable cohérence stylistique ou formelle, notamment dans la partie centrale. Le troisième mouvement permet aux cordes divisées en 13 parties de montrer leur habileté et leur cohérence, mais le trio est là encore correct mais sans personnalité ni défaut rédhibitoire et le finale laisse la même impression de superficialité. On pouvait attendre Gergiev dans cette symphonie, il déçoit en ne parvenant pas à donner réellement une cohésion sur la longueur : il ne choisit pas une optique illustrative (possible étant donné l’origine de l’œuvre, en partie tirée de l’opéra L’ange de feu) ni de mettre en avant la forme symphonique, et semble lutter avec la facture très dense de l’écriture et peiner à lui donner une direction claire, autant dans la caractérisation des mouvements et des sections que dans la vision d’ensemble. On louera donc la clarté de la texture, loin d’être évidente à réaliser dans cette symphonie, et l’orchestre, maintenant habitué au répertoire, qui montre de beaux atouts, tout en restant un petit peu sur notre faim, la faute à l’absence d’une impulsion qui transcenderait la qualité de l’exécution.

C’est à Lang Lang qu’est confiée la partie soliste du concerto pour piano n°3. Choix étrange, Prokofiev étant loin de son répertoire de prédilection (pour autant qu’il en ait un) mais après tout, pourquoi pas ? Las, le résultat est égal aux attentes les plus pessimistes : c’est insipide de bout en bout. Lang Lang, en tant que pianiste dans cette partition, n’existe pas. Un exemple tiré du premier mouvement, au chiffre 30 : entendu hors contexte, ce moment pourrait croire à un poème symphonique « impressionniste » bien exécuté dans lequel, curiosité d’orchestration, un piano remplacerait la harpe dans la masse de tremolo orchestraux... sauf que, évidemment, nous sommes bel et bien dans un concerto pour piano et qu’on devrait entendre le piano dire quelque chose et non pas tricoter vaguement quelques arpèges au milieu de l’orchestre. On peut sans doute défendre une interprétation plus coloriste que virile de l’œuvre, mais le problème est ici technique avant toute autre considération : si la vélocité et l’agilité sont, pour autant qu’on ait pu entendre le piano, là, Lang Lang n’a aucune sorte d’autorité et est incapable de faire sonner son instrument, ce qui est rédhibitoire pour tout concertiste et en particulier dans un concerto de Prokofiev qui sans tomber dans le cliché motoriste nécessite une vigueur certaine dans la tenue de la partie de piano. Non seulement l’instrument est noyé dans l’orchestre au moindre forte, mais la partition est réduite à une succession dénuée de sens d’arpèges et de traits rapides, sans aucune conscience de la diversité du découpage des traits et des plans mélodiques de la partie de piano, au point de parfois donner l’impression d’entendre un instrument monodique (chiffre 124 du troisième mouvement) ! Ce que l’on entend tient plus de la symphonie avec piano obligé que du concerto tellement Lang Lang est inexistant dans la tenue du discours et de toute façon presque inaudible la moitié du temps. On en vient presque à imaginer que Gergiev en est conscient tellement la dynamique générale est par moments renversée : par exemple, la troisième variation du deuxième mouvement, au chiffre 67, où le piano est indiqué f et les flûtes/hautbois/clarinette mp, et où on entend le piano p et les bois f. La quatrième variation est elle une catastrophe dans laquelle Lang Lang prenant l’andante meditativo pour un adagio et l’espressivo pour une invitation à s’alanguir la tête en arrière dans une extase de pacotille, pousse ses camarades solistes (cor, hautbois et clarinette), perdus dans ce tempo fluctuant, à rater leurs entrées. La donne est simple : quand Lang Lang doit s’intégrer à un orchestre déjà en branle (comme la toute première entrée du piano dans le premier mouvement), l’édifice se tient à peu près et le pianiste se contente de disparaître dans son insignifiance ; quand il est seul ou doit obligatoirement mener le jeu, ses maniérismes, son manque d’autorité et ses changements incohérents de tempo donnent une version dénuée de sens de l’œuvre et troublent l’orchestre. On pourrait pardonner l’alanguissement excessif de la première variation du deuxième mouvement ou la fin de la quatrième dans laquelle les noires sont transformées en rondes alors que Prokofiev indique seulement Poco rit. si le reste de son jeu montrait une réelle capacité à faire sonner l’instrument, mais le pire est probablement atteint dans le troisième mouvement au chiffre 132, où Lang Lang entre dans une brusque accélération du tempo alors que celui-ci est déjà rapide, accélération qui n’a aucun sens et aucune justification (et qui a probablement provoqué un petit instant de panique dans l’esprit des musiciens qui l’accompagnaient mais qui ont pourtant, dieu sait comment, réussi à tenir la cadence sans s’effondrer, et il faut les féliciter pour cela...).

On pourra alors s’attarder, pour éviter la consternation, sur les passages, relativement nombreux, où l’orchestre, prenant faute de concurrence complètement le dessus, affiche de belles couleurs (la deuxième moitié du premier mouvement, notamment à partir du chiffre 45, où l’orchestre a une allure presque « petrouchkienne ») et sur une direction de Gergiev plus inspirée que dans la troisième symphonie - elle est la seule chose à retenir ici, à tel point que si on avait enlevé le piano, on aurait peut être entendu quelque chose de bon... Le bis est l’habituelle pseudo-debussysto-niaiso-chinoiserie de Lang Lang, Nuages colorés chassant la lune, chose qui lui convient bien mieux que Prokofiev.

La quatrième symphonie dans sa version révisée sera l’œuvre la plus réussie de la soirée. Un premier mouvement nerveux malgré quelques signes de fatigue de l’orchestre dans le développement, un superbe andante, probablement le plus beau mouvement du concert, tenu formellement de bout en bout et tirant dans son climax vers certains mouvements lents des symphonies de Mahler que Gergiev a pu donner avec le même orchestre à Pleyel, et un final spectaculaire mais sans trop plein. Efficace et beaucoup mieux contrôlé à la fois sur le plan des équilibres orchestraux et sur celui de la forme que la troisième symphonie, avec une bonne distinction des sections sans perdre la vision d’ensemble - il est vrai que cette symphonie est plus facile à organiser -, l’interprétation laisse sur une bonne impression mais il est dommage que cette réussite arrive un peu tard et dans une œuvre de qualité inférieure aux deux qui précédent.

En bis, un « Montaigus et Capulets » de la deuxième suite tirée de Romeo et Juliette égal à ce qu’est capable de l’orchestre dans ce répertoire : puissant, nerveux et en style. Un concert en demi-teinte donc, en grande partie gâché par un soliste-star mal choisi.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 18 mai 2009
- Serge Prokofiev (1891-1953), Symphonies n° 3 et n° 4 (version de 1947), Concerto pour piano n° 3
- Lang Lang, piano
- London Symphony orchestra
- Valery Gergiev, direction











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