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Prokofiev/Gergiev/LSO, dernier acte

lundi 25 mai 2009 par Thomas Rigail
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Vadim Repin
© Mat Hennek / DG

Dernier concert pour le cycle des symphonies de Prokofiev par Valery Gergiev et le London Symphony Orchestra. Après une troisième partie décevante, il fallait terminer en beauté et Gergiev et son orchestre ne manquent pas à l’appel.

Le concert débute par la symphonie qui avait plutôt bien terminé la soirée précédente, la quatrième, ici dans sa version originale de 1929-30. La conception de Gergiev ne diffère pas radicalement entre les deux versions mais la concision lui réussit : le premier mouvement, rapide et fiévreux, est excellent, malgré ce qui est le seul véritable défaut de l’orchestre, à savoir des bois ternes, peu caractérisés, pâles dans leurs solos (deuxième thème à la flûte). Le fait que la section de cuivres soit elle remarquable joue sans doute en leur défaveur, mais cela reste une déception quand le niveau d’ensemble est aussi bon, d’autant plus que chez Prokofiev les thèmes sont régulièrement énoncés aux bois - débuter un mouvement par un exposé moyen du thème est un peu dommage. Le deuxième mouvement, malgré cette relative fadeur des bois et d’épais violoncelles qui desservent un peu la texture globale, est comparable et le climax, tout en lyrisme, est aussi réussi que le soir précédent, même si on s’étend moins ici sur la durée. Le troisième mouvement gagne dans sa condensation : plus ramassé, il paraît bien plus palpitant entre les mains du chef. Les bois manquent encore de caractère dans les traits rapides de la deuxième partie mais le mouvement est plus réussi dans cette version que le soir précédent. Le dernier mouvement contrebalance bien le premier, rapide et tendu, un peu pompier sans que cela soit rédhibitoire. Gergiev s’accommode bien du caractère de « petite » symphonie de l’œuvre en privilégiant la nervosité et en mettant en valeur son orchestre.

Après la catastrophe Lang Lang du soir précédent, c’est Vadim Repin qui s’attaque au concerto de la soirée, le deuxième concerto pour violon. On avait quitté un violoniste éteint (voir la critique de Théo Bélaud), on le retrouve, si ce n’est débordant d’une folle passion, bien plus investi ici : évidence du chant, autorité de la conduite, noblesse des lignes les plus lyriques (fin du deuxième mouvement, par exemple), la maîtrise est indéniable. On notera un début de premier mouvement un peu en demi-teinte, avec une cohésion entre soliste et orchestre qui peine à s’installer, mais la suite est bien meilleure : en dépit de glissandi pas très heureux dans l’exposition du thème, le deuxième mouvement est enthousiasmant dans son lyrisme bien mis en valeur par Repin sur l’accompagnement un peu boiteux d’un orchestre bien caractérisé et toujours excellent (même si l’on note le seul vrai raté notable aux cors du concert dans une fin de phrase un peu en catastrophe dans le premier mouvement, raté qu’on leur pardonne bien volontiers...). L’Allegro final est nerveux à souhait, avec un solide travail des percussions et une coda à cinq temps particulièrement rapide et tout à fait enivrante. On pourra reprocher à Vadim Repin une lecture qui joue surtout sur l’évidence de sa superbe technique et de l’adéquation entre son style et l’écriture du concerto, laissant à l’orchestre de Gergiev et notamment aux percussions le soin de rajouter le piquant nécessaire, mais cela reste une belle réussite.

En guise de bis, Repin est rejoint par le premier violon invité du LSO, Andrew Haveron - pas tout à fait un inconnu puisqu’il est le premier violon du quatuor Brodsky - pour donner le deuxième mouvement de la sonate pour deux violons op.56 de Prokofiev. Quel plaisir d’entendre un vrai bis intelligemment choisi et pas une énième sarabande de Bach, un vrai moment de musique intégré au programme, et qui en plus ne sert pas de faire-valoir au soliste ! D’autant que Haveron n’a rien en envier en technique et en hargne à Repin... On serait presque tenté de dire qu’il fût meilleur dans cette remarquable petite surprise.

Pour achever le cycle, Valery Gergiev a choisi la cinquième symphonie. L’exposition de l’andante est bien menée, la texture est plus dense et le premier climax au chiffre 9 plus percutant que sur l’enregistrement un peu décevant que le chef et l’orchestre nous ont laissé. Les qualités habituelles de l’orchestre sont encore à noter : parmi d’autres remarquables moments, on pourra citer le beau duo violoncelle/contrebasses à la reprise du thème à 10 - le son des cordes graves un peu épais dans la quatrième fait dans cette symphonie des merveilles. Bien que supérieur au disque à tous les niveaux, le volumineux développement, avec ses deux climax spectaculaires mais qui arrivent un peu comme par hasard à 15 et 22, laisse craindre de voir poindre les défauts entendus dans la troisième symphonie, à savoir une interprétation à la hauteur instrumentalement mais manquant d’un caractère décisif dans la gestion de la forme. Mais c’est au chiffre 23 que l’interprétation prend vraiment ses marques et donne dans le superbe : les cuivres cataclysmiques annonce un crescendo solide et une fantastique fin, autant dans belle section évaporée à 25 que dans l’intense conclusion qui annonce un deuxième mouvement exceptionnel. Rapide, avec des groupes instrumentaux bien distingués sans que le mouvement global ne soit jamais perdu et un investissement de tous les instants, le mouvement épate. Le trio est légèrement entaché par les sonorités médiocres des bois à 36 sans que l’ensemble en pâtisse réellement. Le Più mosso qui suit avec ses allures populaires est pris au premier degré - c’est la constante des interprétations de Prokofiev par Gergiev, qui ne connait guère l’ironie et les sarcasmes que d’autres chefs peuvent choisir de mettre en valeur - et le résultat est spectaculaire, dans le sens le plus positif du terme pour ce passage influencé par les musique de scènes de l’époque. Les cuivres sont encore une fois remarquables (le solo de trompette à 42, toute la dernière partie) et la fin du mouvement est à l’avenant, très rapide, trop peut être, mais avec un orchestre en forme superlative.

Le troisième mouvement ne déçoit pas : sombre et majestueux, il est superbement mené à partir de 62, avec de remarquables phrasés des cordes - tous les moments potentiellement lyriques du mouvement (68, 5 mesures après 74...) sont réussis, rappelant que si Gergiev sait galvaniser ses troupes dans les moments les plus énergiques, il est sans doute encore meilleur dans les passages enflammés de la musique de Prokofiev, en faisant ressortir le caractère postromantique et la solennité un peu iconoclaste des plus beaux thèmes. On regrettera le passage à 62 pris un peu trop rapidement (Gergiev a tendance à en faire trop) mais le climax débutant 3 mesures avant 71 est remarquable de puissance, avec des trompettes et trombones encore une fois irréprochables. Après ces deux mouvements d’exception, le final pourra paraître plus conventionnel, mais il ne déçoit pas pour autant : rapide et virtuose, avec une coda impérialement tonitruante, il offre une très bonne conclusion à ce qui est l’une des plus belles interprétations du cycle.

En guise d’ultime bis, l’orchestre donne une marche de L’Amour des trois oranges acérée.

Ce cycle consacré aux symphonies de Prokofiev, forcément imparfait, n’en reste pas moins une vraie réussite : dominé par une tonalité sérieuse, une maturité de l’exécution et du propos développé au fil de la collaboration entre le chef et l’orchestre, et un orchestre particulièrement virtuose, au sommet de ses possibilités actuelles, il aura permis d’entendre trois remarquables interprétations (les deuxième, cinquième et sixième) et de très réussies interprétations des symphonies plus anecdotiques (les deux versions de la quatrième et la première - bien que l’on puisse discuter l’interprétation peu subtile qui fût donnée de celle-ci). Seules deux symphonies sont un peu moins réussies mais se tiennent néanmoins bien grâce au brio de l’orchestre (troisième et septième). De fait, on regrettera que Gergiev et le LSO aient enregistré ces symphonies si tôt tant les interprétations entendues au cours de cette saison étaient supérieures sur tous les plans à celles proposées au disque. Du côté des concertos, le cycle fût plus en demi-teinte : les deux concertos d’octobre comportaient autant d’aspects positifs que de déceptions sans pour autant vraiment démériter. Ceux de mai jouaient le chaud et le froid : à l’échec de Lang Lang a succédé le beau concerto pour violon n°2 de Repin. De plus, l’orchestre montrait moins d’assurance dans les concertos, sans doute à cause d’un nombre limité de répétitions avec les solistes. Mais il n’y a aucune raison de bouder : le cycle restera dans l’ensemble comme un des sommets de cette saison parisienne, et tant pis si ce sont les noms des solistes qui assurent le remplissage de la salle [1].

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- Paris
- Salle Pleyel
- 19 mai 2009
- Serge Prokofiev : Symphonies n°4 (version originale) et n°5, Concerto pour violon n°2
- Vadim Repin, violon
- London Symphony orchestra
- Valery Gergiev, direction

[1] Le seul concert complet fût sans surprise celui de Lang Lang alors que se fût aussi le moins bon.











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