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Programme américain au Châtelet : le Mont Rushmore accouche d’une Mickey Mouse…

mardi 25 octobre 2011 par Pierre Brévignon
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Lisa Batiashvili
© Anja Frers

En termes diplomatiques, on appelle ça un « concert pour public spécialisé ». Dans les faits, cela se traduit par un parterre dépeuplé, et c’est apparemment le prix à payer quand une salle de concert ose sortir des sentiers battus en 2011 pour proposer autre chose que l’éternelle doublette Mahler-Liszt. Le Châtelet et ses fauteuils vides offraient donc, ce jeudi soir, un triste spectacle, malgré une affiche prometteuse – pour ses œuvres autant que pour ses artistes.

Mais l’affiche ne fait pas tout et le bilan de cette soirée placée sous le signe de l’Amérique demeure mitigé. Les Three Places in New England, peut-être la pièce d’Ives la plus souvent donnée en France après The Unanswered Question et Central Park in the Dark, ouvrent pourtant le concert sous les meilleurs auspices. Le National de France se meut avec aisance dans ce triptyque nécessitant une mise en place au cordeau (cf. les fracas polyrythmique des fanfares du deuxième mouvement, les brusques changements de dynamique dans le finale), une palette de couleurs d’une subtilité spectrale et, pour compléter la quadrature du cercle, une verve ludique au moins égale à l’inspiration poétique. En vieux routard ivesien (il a signé une version truculente de l’œuvre avec l’Orchestre de Baltimore pour le défunt label Argo), David Zinman guide sa phalange avec sûreté, et le National finit par sonner aussi idiomatique que l’un des Big Five.

Passée cette démonstration de virtuosité inspirée, le Concerto pour violon de Barber accuse une cruelle baisse d’intensité et d’engagement. Baisse d’autant plus cruelle que Lisa Batiashvili, qui en est à son quatrième Concerto de Barber avec David Zinman après trois concerts à Zurich au début du mois, survole cette partition et ses difficultés (expressives comme techniques) avec une vista impressionnante. Les deux premiers mouvements, où le tempérament heart on sleeve du compositeur de l’Adagio peut donner lieu aux pires épanchements de bateleur d’estrade, sont négociés d’un archet hautain et inspiré, avec juste ce qu’il faut de vibrato, dans une sonorité pleine et magnifiquement tenue. En comparaison, les cordes de l’ONF semblent hésiter à jouer pleinement la carte du lyrisme et le chef, curieusement désinvesti, ne les y enjoint guère. Dans l’Andante, le hautbois, auquel Barber confie une longue cantilène introductive (clin d’œil au Concerto de Brahms, l’idole du jeune Barber), tire magnifiquement son épingle du jeu mais ce beau moment où le temps semble suspendre son cours reste sans suite… C’est dans le crépitant moto perpetuo du Finale que le divorce entre la soliste et son orchestre est consommé. Alors que Lisa Batiashvili se joue des triolets haletants égrenés non stop tout au long des cent trois premières mesures, le tranchant des attaques des cuivres et des cordes, censés relancer le discours orchestral à coups d’accents rageurs, s’émousse irrémédiablement, et le piano utilisé ici dans un registre purement percussif peine à se faire entendre. En bis, la sonorité ronde et généreuse de la violoniste géorgienne fait merveille dans la Gigue de la Partita n°3 BWV 1006 de Bach.

La deuxième partie du concert confirme l’effilochage progressif des forces en présence. Choix étrange, pour commencer, que cette miniature de Michael Torke (Purple, tiré du ballet Ecstatic Orange), bref exercice d’orchestration et de rythme sur un mode répétitif-minimaliste qui ne dit pas grand-chose et le dit assez mal. L’Américain, pourtant, sait trousser des partitions autrement plus inspirées (son Corner in Manhattan, portrait d’une ville en trois mouvements, aurait par exemple fait un pendant intéressant à la pièce d’Ives). Avec son écriture tout en déhanchés jazzy, cette pièce d’à peine six minutes aurait eu besoin d’un Gustavo Dudamel (à défaut d’un Bernstein) pour montrer ses aspérités et son caractère. Sous la baguette de David Zinman, la mécanique tourne malheureusement à vide et le propos se borne à un collage postmoderne bien lisse.

Si la Symphonie en trois mouvements de Stravinsky s’intègre à la thématique de la soirée, c’est essentiellement pour des raisons historiques puisqu’elle a été écrite trois ans après l’installation du compositeur aux États-Unis, en 1942-1945. « Symphonie de guerre », si l’on veut, donnant au néoclassicisme stravinskien une coloration plus dramatique, même si le drame et l’urgence ne sont pas prégnants dans la lecture de David Zinman. Le chef semble moins à son aise dans l’ample premier mouvement, évocateur du Prokofiev des Sonates de guerre et du Chostakovitch de la Symphonie n°7, que dans l’Andante appolinien où la petite harmonie noue un dialogue très « XVIIIe siècle » avec les cordes, anticipant le virage esthétique que prendraient bientôt le Concerto en ré (1946) puis The Rake’s Progress (1948-1951). Le finale, qui convoque à égalité le piano et la harpe après avoir confié à chaque instrument son épisode concertant dans les mouvements précédents, retrouve quelques couleurs et un peu d’allant, grâce notamment à une section de cuivres bien mise en relief. Est-ce l’effet souterrain de l’œuvre de Torke ? On croit alors entendre dans l’orchestre stravinskien la rutilance et la pulsation trépidante des musiques de John Adams…

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- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 20 octobre 2011
- Charles Ives (1874-1954), Three Places in New England (version 1935)
- Samuel Barber (1910-1981), Concerto pour violon et orchestre, op.14
- Michael Torke (né en 1961), Purple
- Igor Stravinsky (1882-1971), Symphonie en trois mouvements
- Lisa Batiashvili, violon
- Orchestre national de France
- David Zinman, direction











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