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Précieux et ridicule

mercredi 3 décembre 2008 par Théo Bélaud
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Georges Prêtre
DR

La musique dite classique va mal. Ah bon, nous enfonçons une porte déjà fracassée ? Oui, et non. D’aucuns croient peut-être que les grandes institutions de capitales peuvent constituer autant de lieux privilégiés, vivant plus ou moins artificiellement en autarcie, hermétiques aux effets de modes faciles, proposant toujours à peu près ce qui se fait de meilleur dans le souci de préserver une crédibilité de long terme. Eh bien, il peut au minimum y avoir des exceptions, d’autant plus fâcheuses qu’elles font un sort à un chef d’œuvre absolu de l’histoire de la musique et qu’elles reçoivent un triomphe public navrant.

Que les choses soient claires : il est hors de question de faire ici le procès de Georges Prêtre. Et soyons honnêtes jusqu’au bout : Prêtre, nous ne connaissons pas vraiment. Le répertoire qu’il a dirigé pour la plus grande part n’est pas le nôtre, et du reste ce répertoire n’est en rien à nos yeux un facteur de soupçon ou de mépris, bien au contraire. Pour dire les choses rapidement, la passion musicale de la légèreté peut-être le meilleur ami de celle de la profondeur, si ce n’est la même chose. L’un des plus grands interprètes brahmsiens de l’histoire le fut aussi pour Die Fledermaus et pour le concert viennois du nouvel an - que Prêtre a dirigé l’an passé. Un autre chef qui officia brillamment au 1er janvier du Musikverein disait de ce concert qu’il devait revêtir la signification de tout nouvel an : une nouvelle année nous rapprochant de la mort. Le même qui donna la couleur la plus sombre jamais entendue dans les concertos de Brahms. Georges n’est pas Carlos ni Nikolaus. Pourtant, il sait manifestement (toujours) diriger, on va y venir. Pourtant, il est toujours invité du Wiener Philharmoniker ou de la Staatskapelle de Dresde, où il a dirigé et enregistré la Troisième de Brahms qu’il donnait à Bastille ce soir. On se contentera donc de parler de cela. À quoi bon s’attarder sur le bruit musical des Tableaux dans un concert de ce niveau, alors qu’il faut un miracle pour que l’orchestration de Ravel ressemble d’une quelconque manière à la musique géniale de Moussorgski ?

D’une certaine manière, le Brahms de Prêtre aurait pu relever d’un miracle un peu spécial. Du genre de ceux qui font tenir debout sans que l’on sache vraiment comment (le charisme, l’intensité, la conviction des instrumentistes, et sans doute au fond beaucoup de technique avisée) les interprétations les plus personnelles et déroutantes où chaque mesure fait l’objet d’un phrasé ou d’un équilibre inhabituels. Prêtre propose cela, sans aucun miracle, hélas. C’est un fait banal dans la Troisième, mais les premières mesures condamnent vite tout le premier mouvement. À un tel degré, c’est déjà moins banal : premier accord piano au lieu de f, avec une attaque plus qu’approximative des bois, et invention d’un grand crescendo sur le second pour compenser l’incongruité de l’écart dynamique. Suivi, comme on ne l’entend que déjà bien trop souvent, d’un ridicule piano subito dès la deuxième phrase du thème aux violons (la-sol-fa, introduisant une avalanche d’affèteries invraisemblables égrenées tout au long du mouvement dans la même veine. Les plus insupportables de toutes étant les fin de phrases shuntées avec un à propos digne de baroqueux jouant Beethoven, sauf qu’il s’agit ici de Brahms et que le contestable le cède définitivement au grotesque. Parmi les pires exemples, citons la transition suivant la reprise (m. 71-79), ahanée par d’impossibles séquences de soufflets. Une caricature de musique où tout parle de soi-même quand on respecte le texte, et où plus on essaye de la faire parler, plus on se vautre dans un pensum affectivo-narratif sans queue ni tête. Mais ce qui est encore plus étonnant, c’est la cohabitation paradoxales des contresens ; Prêtre refuse à peu près toute dimension dramatique au discours brahmsien, et fait tomber toute la force expressive de la partition (à une ou deux exceptions près), mais en même temps tente de lui coller mille et une intentions putassières, minauderies et galanteries en tous genres, manifestement supposées proposer un discours alternatif à celui attendu. Démarche certes déjà prétentieuse, mais d’une incohérence rare dans la réalisation, sans parler du grand bazar tenant lieu de plans sonores.

Le sommet du ridicule, en ce qu’il était doublé d’une préciosité hallucinante, était atteint dans le troisième mouvement. C’était attendu au vu et entendu du reste, mais très au-delà du prévisible. Prêtre imposait des suspensions interminables sur chaque fin de phrase du thème, agrémentées de petits papillonnements de la main gauche vers le ciel. Le tout étant déjà pris dans un tempo bien plus lent qu’un allegretto. Une tuerie. Sur l’ensemble de la symphonie, l’Orchestre de l’Opéra de Paris, dont on a souvent dit du bien ici, n’échappait guère au naufrage. On peut supposer, et à vrai dire espérer pour lui, que c’était parce qu’une part importante des musiciens, aussi professionnels soit-ils, n’avaient nulle envie de s’investir dans un tel massacre, déshonorant pour l’institution qu’ils représentent. Attaques de cordes décalées, pains en pagailles aux cors et dérapages comme on en entend quand même très rarement même à un niveau moindre, jusqu’aux flûtes ! Seules les timbales, suivant tant bien que mal la battue fantasque de Prêtre, et les cors et trompettes, conquérant et bien en son dans la fugue du finale, tiraient leur épingle de ce jeu suicidaire. Il convient tout de même de souligner que les limites patentes de l’orchestre dans le registre grave des cordes l’empêche de toutes façons d’aller très loin dans Brahms, et si ce qui fait son charme (la finesse de ses violons et le brio de sa petite harmonie, d’ordinaire supérieure aux autres orchestres parisiens) fiche le camp par ailleurs, l’on obtient une prestation presque (n’exagérons rien) au niveau de son chef du soir. Un tableau noir univoque n’est pas crédible ? Soit, deux passages tenaient debout et ressemblaient à du Brahms, le total cumulant environ trois minutes de musique : l’exposé du premier thème du second mouvement (quel fatras ensuite dans le climax et la transition/réexposition, m. 81 et suivantes), et l’introduction du finale, bien phrasée : la suite de celui-ci était moins mal exécutée dans l’ensemble que tout ce qui précédait, mais les fantaisies de Prêtre n’y gagnaient nulle crédibilité : si vous avez déjà entendu le cirque de Mitropoulos dans ce mouvement avec Vienne, imaginez la même chose en pire, c’est-à-dire avec des transitions encore plus bâclées, des ralentissements encore plus pachydermiques sur le thème central, et une conclusion encore moins tenue et encore plus floue dans les ultimes mesures.

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- Paris.
- Opéra Bastille.
- 24 novembre 2008.
- Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie N°3 en fa majeur, op. 90 ; Modest Moussorgski : Tableaux d’une Exposition, orchestration de Maurice Ravel.
- Orchestre de l’Opéra National de Paris.
- George Prêtre, direction.






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