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Pouvoir, luxe et insolence de Hagen (Quartet)

lundi 16 février 2009 par Théo Bélaud
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Hagen Quartet
© Regina Hecht/DGG

Un fini instrumental à peu près sans concurrence, une assurance collective insolente et un format sonore parfois incroyable, une virtuosité individuelle souvent stupéfiante... tout cela fait-il un grand quatuor ? Cela peut, à coup sûr, faire un grand concert, en tous cas dans le cas précis du cru de cette année au Louvre, un concert avec des instants vertigineux. Frissonne-t-on, tremble-t-on, pleure-t-on pour autant avec le Quatuor Hagen ? Question de sensibilité, sans doute, et pour partie d’attachement aux textes - plus dans leur esprit que dans leur lettre.

Rendre compte d’un concert des Hagen est un exercice à la fois simple et compliqué. Simple, car le système sur lequel repose solidement cette formation pourrait au fond simplement tolérer deux appréciations : de la magnificence nait, ou ne nait pas l’émotion : le reste, qu’y peut-on trouver à redire ? À part, éventuellement, sur ce qu’il faudrait appeler les quelques frasques de Lukas Hagen... Compliqué, car il est délicat de s’épargner de décrire ce qui fait de ce quatuor un cas à part de son époque. Ce qui peut paraître fortement anecdotique (la conjonction de la plus grande netteté harmonique, et de l’absolue propreté d’attaque, et d’un sons symphonique sur les trois premiers grands accords de l’opus 76/1 de Haydn), ne l’est pas du tout : d’une part parce qu’il s’agit de l’annonce tout à fait suivie d’effets de tout ce qui sera entendu, et d’autre part parce, au moins sur la question des accords de quatuor de huit à seize notes, cette conjonction précise n’est pas un luxe superflu. Pas plus ne l’est la rondeur et le legato splendides de Clemens Hagen dans l’exposé immédiatement suivant (ou le second thème du mouvement lent : quel son, et quelle classe !) : Clemens Hagen, sans conteste le grand bonhomme de ce quatuor dont le refus du style concertant viennois n’a pourtant d’égal que l’évidence de la virtuosité individuelle et de la force de personnalité de ses membres. Pour le reste, ce premier mouvement ne souffrait d’aucun défaut de construction imputable au survitaminage proposé, qui n’a donc rien de celui, par exemple, du Quatuor Pražák, pour deux raisons : la première, qui est que les fortes individualités y sont bien plus fondues dans un tissu unitaire ; la seconde, qui est que le niveau de maîtrise instrumental des membres des Hagen est simplement incomparable (à l’exception de Clemens Hagen et Michal Kanka). Et, jusque là, les traits solistes de conclusion du thème principal ne souffraient pas spécialement du surinvestissement de Lukas Hagen.

La force individuelle de la fratrie et de Rainer Schmidt s’exprime plutôt dans la façon que peuvent avoir chacun d’eux d’emmener d’autorité à un instant donné les trois autres dans une direction dont aucun ne doutera. C’est, toujours dans l’opus 76/1, ce qui se passait de façon assez incroyable au dernier climax du mouvement lent (sublime), au piu forte qu’imposait Clemens Hagen à ses partenaires (m. 65-81). Reste que, par exemple dans un menuet incontestablement trop chargé, la gêne devant la systématicité de l’option symphonique dans Haydn peut légitimement l’emporter sur la fascination du luxe offert. Il est beaucoup plus difficile de recevoir ce reproche dans l’opus 13 de Mendelssohn, qui a quelques détails près, essentiellement imputables à Lukas Hagen, nous est apparu comme un grand moment de cette saison (et pas que de musique de chambre). Jamais n’avons-nous entendu à ce point de « quatuor en la mineur de Beethoven, le retour ». Ici, cependant, les voyants passaient au rouge sur certaines des intonations de Lukas Hagen. Presque autant que d’autres ne s’avéraient miraculeuses : l’ultime retour du thème mineur du premier mouvement, m. 226, suivi d’un phénoménal écart dynamique, m. 245, propulsant l’auditeur en plein octuor (au minimum) sans la moindre dureté... Exactement dans le même ordre d’accomplissement, le sommet de ce concert était certainement atteint dans le grand développement du second mouvement, d’un souffle expressif et instrumental non descriptible car ne tenant pas dans les hiérarchies normales d’évaluation d’un quatuor à cordes. Nous parlons de l’ensemble du développement, dès à partir du fugato, d’une tenue déclamatoire extraordinaire (et que dire de la seule entrée de Veronika Hagen - m. 20 ?), et jusqu’au climax où tant de formations perdent le contrôle motorique et polyphonique de la partition : ici (m. 86 et suivantes).

Surtout, c’est à ce point que n’était plus concevable l’idée selon laquelle les Hagen se réduiraient à une superbe machine à faire du beau et grand son, et qui n’émeut jamais. En tous cas, s’ils ont ému profondément une seule fois quelqu’un dans leur carrière, ce devait être ce soir. C’était en fait dans le troisième mouvement que la jauge d’outrance du primarius clignotait excessivement, gâchant le niveau peu commun de soin apporté par ses partenaires à l’accompagnement. Peut-être pouvait-on en dire autant de l’introduction du finale, mais il y est également possible d’arguer du fait que, à l’image de son modèle beethovénien, la musique regarde ici tellement vers le siècle suivant qu’un débordement expressionniste n’y est pas si malvenu. Et puis, la suite balayait de toutes façons les questions, car pour poser des questions, encore faut-il qu’on nous laisse un peu de souffle à cet effet : une forme de tricherie, oui, qui est aussi une marque de l’insolence des puissants, et l’insolence des puissants fascine. La seconde partie était sans doute moins marquante, non pas comme on pourrait le croire à cause de son contenu, qui en dit long sur les conceptions des Hagen. Mendelssohn avant la pause, Haydn pour conclure ! Et par le Lever de Soleil, qui n’est même pas a priori le plus fortement opulent et beethovénien possible. Cela n’empêche nullement notre orchestre brahmsien de faire exactement comme si. Peut-on dire que, aussi contestable qu’il soit, la mécanique continue à défier le bon sens pour en imposer presque autant, au moins sur le moment, que ce qui précédait ? Au moins dans le mouvement lent oui... Et, à coup sûr, dans le généreux rappel (thème et variations de l’opus 18/5 de Beethoven), parachevant la démonstration que les Hagen habitent un autre monde. Un monde, certes, où il ne faut pas attendre plus d’humanité et de tendresse qu’il ne s’en trouve incidemment au détour d’une phrase. C’est peut-être, en musique aussi, la rançon du pouvoir suprême.

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- Paris.
- Auditorium du Louvre.
- 28 janvier 2009.
- Franz Joseph Haydn (1732-1809) Quatuor en sol majeur, Hob. III/75, op. 76 n°1 ; Quatuor en si bémol majeur, Hob III/78, op. 76 n°3 ; Felix Mendelssohn (1809-1847) : Quatuor en la majeur op. 13.
- Hagen Quartet : Lukas Hagen, 1er violon ; Rainer Schmidt, 2nd violon ; Veronika hagen, alto ; Clemens Hagen, violoncelle.











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