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(Pour) l’amour de Peter Frankl

vendredi 6 février 2009 par Théo Bélaud

L’esprit de Prades souffle-t-il encore sur Prades, du moins sur Prades aux Champs-Elysées ? Au vu de la soirée d’ouverture de la transposition annuelle du festival pyrénéen Avenue Montaigne, non, et on en est très loin. Qui plus est, il nous fallait essuyer une très cruelle déception pour notre première audition en concert du fameux Quatuor Artis, dont nous attentions des merveilles. Qu’importe que tout cela : des merveilles, nous en avons eu plus qu’espéré, offertes par le magnifique pianiste qu’est Peter Frankl. Et lui seul, mais cela valait largement le déplacement.

Peter Frankl n’est guère célèbre, pour une raison principale, dans sa forme la plus préjudiciable. S’il a enregistré assez discrètement quelques concertos et récitals solistes dans des répertoires rebattus, son demi-siècle de carrière a pour l’essentiel été consacré à la musique de chambre, et ce, sans participer à aucune formation permanente, ni même en formant un duo avec un soliste plus connu qui lui aurait apporté la reconnaissance, au moins journalistique. Bien des violonistes, violoncellistes, etc., n’ont pas dû ignorer qui il était, et il a souvent été fait appel à ses services dans une sorte d’anonymat de pièce ajoutée de convenance. Dans notre esprit en se rendant à cette soirée, Frankl était donc une sorte de très attachant Menahem Pressler du pauvre, avec toutes les qualités intellectuelles, pianistiques et humaines de ce dernier sans son envergure et son aura. Et à qui l’on devait au moins un fait d’une valeur inestimable, le meilleur enregistrement disponible à ce jour des deux quintettes avec piano de Dohnányi, avec le Fine Arts Quartet (le contemporain) : un des disques de musique de chambre les plus bouleversants qui soient, et du reste pratiquement introuvable.

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Peter Frankl
DR

Précisément, Frankl se produisait ici avec quatuor à cordes dans... le Concerto n°11 de Haydn. Ce que nous y avons entendu a non seulement dépassé nos espérances, mais a décuplé notre conviction que ce jeune pianiste de soixante-treize ans, d’autant plus maintenant que Pressler s’est retiré de la scène internationale, devrait se voir offrir une carrière infiniment plus glorieuse. Car ce n’est pas vraiment Pressler en moins bien, c’est Pressler à s’y méprendre ! Tout y est : le contrôle comme émerveillé de la polyphonie, l’extrême beauté de tout ce qui est simple, - à commencer par les gammes - la caractérisation toujours forte et jamais volontaire des dynamiques et encore plus du legato et du staccato, le sens de la danse comme celui de la vocalité, et naturellement l’impression que jouer est un acte d’amour qui est toujours une première fois... et tout cela, qui sait, peut-être avec une légère dose de cabotinage en moins et de droit-filage en plus. Libre à chacun d’interpréter ceci comme une réserve ou une raison de plus de s’enthousiasmer. Mais le plus important et singulier, finalement, c’est sans doute ce son qui ressemble à s’y méprendre à celui de la figure historique du Beaux-Arts Trio - que, pour rappel, nous entendions pour ses adieux sur cette même scène du TCE : mélange si rare de notes perlées parfaitement banales en soit - nonobstant les qualités d’articulations qui sont elles, rarissimes - , que l’on entend rabâchées par des dizaines et des dizaines de pianistes chambristes, français notamment, et d’une capacité de projection et de tenue vocale de ces notes qui donne l’impression que, quand bien même tout serait joué piano, le chant passerait encore au travers d’un orchestre straussien... En tous les cas, difficile de rêver d’un écrin plus parfait, autant pour l’esprit musicien que pour la technique pianistique de Frankl que cette version en quintette, qui devrait être jouée plus souvent, du plus célèbre concerto de Haydn : le phénomène le plus frappant de toute cette exécution y était l’impression que de mesure en mesure, on se rapprochait un peu plus de la grâce, pour toucher à une sorte de classe absolue dans le final hongrois - là où les autres pianistes tendent à tomber dans le trivial : comment fait-on pour ne noyer aucun trait en faisant moins d’accents que d’ordinaire ? Certes, une classe qui de bout en bout paraissait presque déranger le ronronnement poli d’une salle qui ne risque pas de faire la différence entre un Frankl et un pianiste de musette : l’assistance de Prades au TCE est quelque chose de particulièrement affligeant, mais ce n’est pas si étonnant - voir plus loin.

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Artis Quartet
© www.lukasbeck.com

Ce concert était sa fête, par accident, par distraction, on ne sait. Mieux vaut ne pas s’attarder sur le niveau consternant du reste de la soirée, même s’il faut bien ici s’interroger sur ce qui a bien pu arriver au Quatuor Artis, consacré depuis plus de vingt ans « quatuor officiel » de Vienne ; au moins a-t-on pu vérifier une chose à son sujet : la sonorité assez immédiatement reconnaissable qui caractérise leurs disques (ultra-fine, brillante et un peu métallique), à commencer par la légendaire intégrale Mendelssohn, n’est pas du chiqué de studio. Les Artis sonnent comme cela en vrai, et, peut-être encore plus rassurant, sonnent exactement comme cela alors même qu’ils jouent comme des sagouins. Dans un quatuor de Mozart (le KV. 387) qui n’est pas le plus difficile du répertoire, énumérer les problèmes de justesses des seuls violons - ou du seul Johannes Meissl - rien que dans les deux premiers mouvements transformerait cet article en gag. Du reste, leurs partenaires ne se tenaient pas vraiment mieux, mais se faisaient moins entendre, style viennois oblige. On peut aimer ou pas ce style d’ailleurs, et nous avons toujours davantage penché pour la seconde option : cela ne nous a jamais empêché d’avoir une profonde estime pour la discipline et la continuité esthétique de cet ensemble, et une certaine admiration pour nombre de leurs enregistrements (Mendelssohn, Beethoven, Schubert, certes, mais aussi... Magnard !) : la raison n’est pas que morale, mais tient à la hauteur de vue et à l’exigence technique de la réalisation, qui, pour dire les choses clairement, nous a toujours semblé un cran au-dessus de leurs illustres prédécesseurs en résidence du Musikverein, le Alban Berg Quartet.

Mais si vingt ans de ronron dans la prison d’argent du bon goût universel donne cela, on comprend mieux que tous les grands quatuors génétiquement viennois (peut-on en dire autant des pianistes ?) de l’histoire ou presque aient mal tourné... De la hauteur de vue ne subsistent plus que des fantaisies de phrasés à court-terme qui semblent davantage surprendre les partenaires que l’auditeur ; de l’exigence technique, il n’est pas certain qu’il en reste assez pour faire passer ce quatuor pour un ensemble professionnel. Un soir plus mauvais que tous les soirs ? Admettons, la marge est tellement grande avec le pedigree des Artis que le mystère reste identique. Au moins ce Mozart pathétique aura-t-il fait paraître presque d’acceptable bonne volonté le très laborieux quintette en ut de Schubert de rigueur, présenté en fin de soirée autour de l’indétrônable maître de cérémonie de la-musique-de-chambre-romantique-allemandesous-les-beaux-archets-français, Bruno Pasquier (inaudible durant cinquante minutes). Les mêmes qui avaient fort honorablement accompagnés Frankl dans Haydn (ce qui prouve qu’ils étaient techniquement un cran au-dessus des Artis quand même...) étaient ici totalement dépassés à tous points de vue (traits, cohésion, dynamiques), et leur envie de faire probe (toutes les reprises, tempos amples) n’arrangeait pas les choses : seul le violoncelle d’Arto Noras surnageait quelque peu sur la continuité - de là à dire que l’esprit du grognement casalsien soufflait sur le TCE.... Sur l’ensemble de l’œuvre, il était possible, comme c’est souvent le cas avec les formations techniquement hors-jeu, de sauver le deuxième mouvement à l’exclusion de la section centrale. En revanche, dieu que ce finale était long et difficile à écouter, et qu’il est décidément inaccessible à ceux qui ne tutoient pas l’élite de l’élite de la musique de chambre.

Mais c’est un peu le problème de la marque commerciale Prades, depuis fort longtemps sans doute : qui des meilleurs musiciens chambristes de la planète daigne encore s’y rendre ? Mis à part de temps en temps un grand pianiste sur un malentendu, et quelques cautions de jeunesse prometteuse comme Svetlin Roussev ? Mettons les pieds dans le plat : en toute logique, si ce festival continue de suivre au même rythme la courbe de crédibilité qui est la sienne depuis la fin de l’ère Casals, la reconversion en croisière dans les îles grecques avec Hubert Reeves et Ivry Gitlis en guest-stars est proche. Rien n’indique que ce n’est pas au fond ce que recherchent Michel Lethiec ou Bruno Pasquier : c’est après tout une activité honorable et fort bien rémunérée, qui ne risque nullement de déranger la sensibilité musicale de ceux qui paieront pour écouter. Mais dans ce cas, il faut liquider la façade en carton-pâte de suite, et que chacun embrasse le métier qu’il a encore vocation à faire. Restons-en au versant optimiste : celui d’un Peter Frankl est de se produire au TCE, en récital, en musique de chambre, en concerto, peu importe quoi et quand, nous y serons.

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Elysées.
- 21 janvier 2009.
- Wolfgang Amadeux Mozart (1756-1791) : Quatuor à cordes n° 14 en sol majeur KV. 387 (a) ; Franz-Joseph Haydn (1732-1809) : Concerto pour piano n° 11 en majeur Hob. XVIII:11, version pour piano et quatuor à cordes (b) ; Franz Schubert (1797-1828) : Quintette à deux violoncelles en ut majeur op. posth. 163, D. 956 (c).
- Artis Quartet : Peter Schuhmayer, 1er violon, Johannes Meissl, 2nd violon, Herbert Keffer, alto, Othmar Müller, violoncelle (a).
- Peter Frankl, piano (b).
- Olivier Charlier, 1er violon (b)/2nd violon (c), Mihaela Martin, 2nd violon (b)/1er violon (c), Bruno Pasquier, alto (b, c), Arto Noras , violoncelle (b, c), Frans Helmerson, 2nd violoncelle (c).






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