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Poppée couronnée à Saint-Denis

vendredi 22 janvier 2010 par Philippe Houbert
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© Anne Nordmann

Le spectacle proposé par le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis et l’Arcal avec ce Couronnement de Poppée offre ce que l’on peut trouver de mieux en matière de collaboration entre une compagnie lyrique et un centre dramatique national.

Que le fruit de cette rencontre permette l’accès de l’art lyrique à un plus grand nombre de personnes est heureux mais il en est la résultante et non un objectif justifiant tout comme on le voit trop souvent ailleurs. Monter le chef d’œuvre de Monteverdi n’est jamais chose facile. Comment maîtriser ce foisonnement de personnages, de situations qui se catapultent au point que le spectateur et auditeur se trouve tourneboulé d’une minute à l’autre, passant du lyrique au désespoir en passant par le cynique (succession des scènes 4 à 6 de l’acte 2 ou des scènes 5 à 7 de l’acte 3) ? Tout simplement, répond Christophe Rauck, directeur du théâtre et metteur en scène, en faisant confiance à la musique de Monteverdi et au texte de Busenello.

Opéra baroque dans tous les sens du terme, le Couronnement de Poppée marie une multiplicité de styles et de registres, tant sur le plan musical que théâtral. C’est cette alternance contrastée qui nous renvoie à ce que sont les hommes de ces années 1640, époque où s’annonce un monde nouveau, où les découvertes de toutes sortes remettent en cause les certitudes d’antan. Sommes nous d’ailleurs si différents de ces Poppée, Néron, Othon, Arnalta, Octavie, qui ne cessent de s’accrocher à leur étoile, ou de la remettre en cause, voire de la trahir ?

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© Anne Nordmann

Pour illustrer cela, Christophe Rauck a décidé de s’en tenir à une épure, le récit d’une histoire toute simple : comment le mariage du goût du pouvoir et de la passion amoureuse renverse toute aspiration à la liberté, à la justice et à la raison. Peu d’accessoires, un travail sur les acteurs/chanteurs tout à fait remarquable, une mise en scène intemporelle, tout cela conduit le spectateur à se focaliser sur l’action dramatique pure – et dieu sait si elle est présente – et à accepter ce curieux mélange de vrais soldats romains sortis d’un péplum, de gondole dorée, de vespa rouge et de quelques visions d’une Rome plus fellinienne que monteverdienne.

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© Anne Nordmann

De cette très belle réalisation théâtrale, ressortent quelques tableaux fulgurants de beauté : la mort de Sénèque (acte 2, scène 3) avec cette baignoire aux griffes de lion ; la jouissance exprimée par Néron et Lucain sur fond d’enterrement de Sénèque (acte 2, scène 5) ; le duo Poppée-Néron comme violenté par les adieux d’Octavie (Acte 3, scènes 5 et 6).
Nous passerons sur la relative facilité dans laquelle tombe le metteur en scène dans le duo final, avec ce rideau qui se ferme très lentement sur un globe en flammes, sans doute symbole de la future folie de l’empereur.

Il fallait évidemment une belle interprétation musicale pour servir ce travail théâtral. Certes, l’effectif réuni par Jérôme Corréas pour ses Paladins est un peu modeste mais la compréhension du langage musical de ce type de répertoire est telle qu’on oublie vite l’absence d’une orchestration plus riche (cornets, dulcians, flûtes et autres). Et, gros avantage par rapport au Xerse de Cavalli donné au Théâtre des Champs-Elysées récemment, le travail en fosse, donc devant les chanteurs, permet de rendre hommage aux sortilèges instrumentaux que le divin Claudio nous propose.

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© Anne Nordmann

Sur scène, dominent les trois rôles principaux.
Françoise Masset campe une Octavie farouchement digne, extrêmement dramatique (au prix d’une légère fatigue vocale dans la scène d’adieux), indubitablement encore amoureuse de son volage époux mais comprenant, petit à petit que c’est, au-delà de son couple, sa propre vie qui est en jeu. Interprétation poignante d’une grande chanteuse et actrice.
Face à elle, la Poppée de Valérie Gabail apparaît certes moins calculatrice que ce que d’autres interprètes ont pu nous offrir, mais on sent bien néanmoins que la jeune femme, spontanée, sincèrement amoureuse de Néron, est rivée sur son objectif d’atteinte du pouvoir. De ce point de vue, cette Poppée-là n’est pas sans nous rappeler certain mannequin-chanteuse devenue première dame.

Maryseult Wieczorek est une formidable révélation, incarnant un Néron évolutif, des attitudes un brin velléitaires du premier acte, au cynisme le plus extraverti des deuxième et troisième actes. On pourrait éventuellement rêver d’un timbre plus androgyne mais la ligne de chant, l’homogénéité des différents registres sont bien présents. Interprétation passionnante en tous points.

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© Anne Nordmann

Il faut encore saluer la grande performance de Jean-François Lombard dans le double rôle de la nourrice d’Octavie et de celle de Poppée, Arnalta, laideron à lunettes se prenant petit à petit au piège des attraits du pouvoir.
A l’exception de la Drusilla impeccable (et très jolie) de Dorothée Lorthiois, tous les autres interprètes se situent un bon cran en-deçà des sus-nommés. Paulin Bündgen, s’il incarne très bien un Othon véhément, souffre d’un vibrato bien encombrant qui pollue la ligne de chant dès sa première apparition. Même regret pour des raisons identiques concernant le Sénèque de Vincent Pavesi, très docte et donneur de leçons et dont on peut comprendre que Néron s’en débarrasse sans état d’âme.

Au total, un très beau spectacle qui va continuer à tourner en région parisienne et dont on peut espérer qu’il constitue le premier d’une longue série du même genre. Saluons enfin le remarquable travail pédagogique assuré autour de ce travail, impliquant de nombreuses classes des établissements scolaires de Saint-Denis.

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- Saint-Denis
- Théâtre Gérard Philipe ; co-production Arcal
- 13 janvier 2010
- Claudio Monteverdi (1567-1643), L’incoronazione di Poppea. Opera en un prologue et trois actes sur un livret de Gian Francesco Busenello
- Mise en scène, Christophe Rauck ; dramaturgie, Leslie Six ; scénographie, Aurélie Thomas ; costumes, Marion Legrand et Coralie Sanvoisin ; lumières, Olivier Oudiou ; collaboration chorégraphique, Claire Richard
- Poppée, Valérie Gabail ; Néron, Maryseult Wieczorek ; Octavie, Françoise Masset ; Arnalta et Nourrice, Jean-François Lombard ; Sénèque, Vincent Pavesi ; Othon, Paulin Bündgen ; Drusilla, Dorothée Lorthiois ; Lucain, Romain Champion ; Valet, Charlotte Plasse ; Demoiselle, Hadhoum Tunc ; Liberto et premier soldat, Matthieu Chapuis ; Deuxième soldat, Romain Champion ; Licteur, Virgile Ancely ; Familiers de Sénèque, Paulin Bündgen, Romain Champion, Virgile Ancely ; Consuls et tribuns, Romain Champion, Matthieu Chapuis, Vincent Pavesi, Virgile Ancely ; Chœur des Amours, Hadhoum Tunc, Charlotte Plasse, Dorothée Lorthiois, Paulin Bündgen ; Fortune, Françoise Masset ; Vertu, Dorothée Lorthiois ; Amour, Hadhoum Tunc
- Les Paladins : Françoise Duffaud, Anaïs Flores, violons ; Emmanuelle Guigues, Liam Fennely, violes de gambe ; Nicoals Crnjanski, violoncelle ; Franck Ratajczyk, contrebasse ; Nanja Breedijk, harpe ; Rémi Cassaigne, théorbe et guitare ; Philippe Grisvard, clavecin et orgue
- Jérôme Corréas, direction






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