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Pollini, l’art de la perspective

mercredi 19 octobre 2011 par Vincent Haegele
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Maurizio Pollini
© Marion Kalter

Oui, le titre est facile : Pollini, l’Italie éternellement renaissante, l’art de la perspective, le cycle « Perspectives » consacré à Pollini... d’où cette coupable facilité. La Salle Pleyel accueille cette année une nouvelle rétrospective Pollini, laquelle met une nouvelle fois à l’honneur les deux grandes préoccupations du pianiste : la musique contemporaine (une certaine vision de la musique contemporaine, en fait) et Ludwig van Beethoven, pour une lecture complète et sans artifices des grandes sonates. Et cela commence plutôt bien...

Un concert de Maurizio Pollini est en soi une expérience de mélomane, dont on ne peut ressortir forcément indemne : cela agace ou cela enthousiasme, cela ne laisse jamais indifférent ; en deux mots, cela fascine. Voilà de décennies que le maître manie l’art de l’abstraction avec un brio et un sens de l’économie qui n’appartient qu’à lui, et hélas, si rare. Son engagement total, avec parti pris, compensé par une humilité non feinte devant la partition, permet des miracles de cohésion et de beauté. Chez Maurizio Pollini, pas de discours, ni de scories cultureuses, d’incursions en des mondes « différents », de transversalité et d’autres numéros de jonglages pitoyables, qui résument à eux seuls le vide abyssal d’une pensée pré-fabriquée et omniprésente. Pollini a la chance d’avoir sa carrière derrière lui ; aujourd’hui il passerait inaperçu et l’on moquerait ses prétentions « élitistes », quand bien même celles-ci se résument à exactement quatre mots : faire de la musique.

Eh oui ! Faire de la musique ! Le problème, c’est que c’est compliqué et... que cela prend parfois du temps. Si l’on prend la problématique Beethoven, que Maurizio Pollini s’acharne à remettre inlassablement sur le chevalet depuis si longtemps, on se rend compte à quel point l’homme peut être une formidable machine à se projeter dans le monde et le temps : la partition se transforme alors comme instrument de représentation et de volonté et n’est plus le prétexte d’un artiste pour faire passer ses sentiments, ou pire encore, un message. Il n’est pas certain que cette leçon de musique soit comprise dans son essence par un public de plus en plus formaté à la pensée ambiante, qui ne cherche plus à comprendre mais à se faire expliquer, mais qu’importe. Il y avait de la musique à entendre ce dimanche 09 octobre, c’est bien là l’essentiel.

Depuis qu’il arpente les scènes internationales, Maurizio Pollini n’a jamais dissimulé son envie gourmande de défendre le répertoire de son temps. Certes, il s’agit d’un répertoire pour le moins étriqué, qui court de la Première école de Vienne à l’époque de ses héritiers directs et indirects, essentiellement dirigé vers le dodécaphonisme et les techniques sérielles. Quand on a les moyens de s’exprimer sur ce répertoire, et Dieu sait que Pollini en a les moyens, on peut tout à fait comprendre ce choix, et même le défendre, sans prétendre qu’il ne se trouve là que des chefs d’oeuvre. Or, justement, la création française de Il rumore del Tempo, de Giacomo Manzoni, est tout sauf un chef d’oeuvre.

Giacomo Manzoni, né en 1932, et donc de dix ans l’aîné de Maurizio Pollini, est peu connu dans nos contrées, et c’est étrange, car le langage qu’il manie, extrêmement conventionnel et marqué par la Première école de Vienne, s’adresse aux parangons de l’avant-garde d’hier. On est en présence d’un style très froid, calculé, refusant la facilité, interagissant avec lui-même et d’une rigueur absolue. Soit. Mais la relative obscurité de Manzoni compositeur (il en est autrement du Manzoni essayiste et théoricien) s’explique peut-être par le fait que son art s’oppose vigoureusement à toute théorie du progrès en musique... théorie ardemment défendue ces cinquante dernières années. Il rumore di tempo aurait pu être écrite en 1915, en 1925 ou en 1945 : elle porte dans toute sa substance le puissant héritage de Schönberg et de Webern, et Manzoni le fait avec une telle science qu’on serait bien en peine de prétendre qu’il s’agit là d’un exercice d’imitation. Les pourfendeurs de tout ce qui se fait aujourd’hui en matière de musique non expérimentale, non bruitiste ou dépourvue d’appareillage électro-accoustique (et donc pouvant espérer ne pas être périmée dans les six mois qui suivent leur création-enterrement) reprochent souvent aux compositeurs déviants de « vivre dans le passé ». Il est plaisant d’entendre aujourd’hui l’exacte réplique d’une manière de faire et d’écrire qui procède également du passé... et le réfute par la même occasion ; c’est en soi une très bonne chose : le progrès en musique est une illusion, voire une forme d’hallucination.

Manzoni a le mérite de proposer une pièce sans note de programme bavarde, sans habillage prétendument philosophique, sans prétention exaspérante. En cela, c’est un extra-terrestre qui, en effet, vit réellement dans un passé musical où la musique n’avait pas besoin d’être expliquée et triturée, mais seulement jouée. Le problème, c’est qu’il n’a pas grand chose à dire : ressortir Alexandre Blok est une chose, se frotter à la prosodie russe en est une autre, et il faut en convenir : soit Anna Prohaska n’a jamais entendu parler de « diction », soit le texte qu’elle interprète est totalement vidé de sa substance. C’est malheureusement la seconde option qui s’impose : le passage du texte écrit au texte chanté a pour résultat une bouillie sans saveur, sans nerf, sans relief, composée uniquement d’arcs synthétiques composés de sauts de neuvième ou de dixième. Les petits soliloques instrumentaux sensés dialoguer avec la soliste sont autant de gênes supplémentaires, tant Manzoni recourt aux plus grosses ficelles de la mauvaise musique contemporaine : bariolages d’alto qui mènent à nulle part, jactance de la clarinette dans le très grave et le suraigu, phrases stéréotypées du piano (sans parler de l’incontournable moment où l’on joue directement dans la caisse), vacuité de la percussion. Bref, le catalogue est complet, et c’est plus que malheureux. En terme de regard sur la poésie russe des années 1920, le legs de Kurtag est infiniment plus riche et poignant ; dans le cas de Manzoni, on est face à une musique qui se complaît à s’observer sans relâche, sans tirer profit des mots des autres. Et la conclusion s’impose d’elle-même, ce spectacle est plus que sinistre.

La présence de Maurizio Pollini ne se dément pas, que ce soit pour cette décevante entrée en matière (les interventions du piano, quoique téléphonées sont d’une majesté exemplaire), et la deuxième partie du concert porte tous ses fruits espérés : c’est une grande Waldstein, une émouvante Sonate n°22, une sérénissime Appassionata. Alors, certes, il y a des scories, des imperfections, des notes un tantinet ratées, mais ce n’est pas à ça qu’il faut s’arrêter : l’important réside dans un discours exempt de phrasés inutiles, de la matière brute qui sous-tend la partition, mise en pleine lumière, absorbée et sublimée. Le tour de force de Pollini est d’avoir sans doute redonné toute sa place à la mésestimée Sonate n°22, qui constitue le pont harmonique idéal entre les grandes Waldstein et Appassionata. Mais sa lecture est tout aussi exempte d’historicisme contraint que de phrasés : l’idée beethovenienne trouve ici pleinement sa place, le jeu du pianiste s’oriente vers une lumière intérieure, à grand renforts de tempi exacerbés et de chocs harmoniques. Alors oui, on comprend mieux la racine du mot « Sonate » (sonner), oui, on a à faire à de la musique et à quelqu’un qui ne s’en sert pas pour plaquer des correspondances. C’est à ce moment que l’on comprend combien l’art est chose difficile et exigeante.

Il reste encore trois concerts : ces quelques mots se suffisent à eux-mêmes.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 09 octobre 2011
- Cycle « Pollini Perspectives », concert n°1
- Giacomo Manzoni (né en 1932), Il Rumore del tempo (création française)
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Sonates pour piano n°21 en Ut majeur Op.53 Waldstein ; n°22 en Fa majeur Op.54 ; n°23 en fa mineur Op. 57 Appassionata
- Daniel Ciampolini, percussions
- Alain Damiens, clarinette
- Christophe Desjardins, alto
- Anna Prohaska, soprano
- Maurizio Pollini, piano






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