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Platée à Garnier : dix ans après, la mariée est toujours aussi belle !

dimanche 3 janvier 2010 par Carlos Tinoco
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Paul Agnew (Platée), François Lis (Jupiter) et Aimery Lefèvre (Momus)
© Opéra national de Paris / Christian Leiber

Dix ans déjà qu’on découvrait avec ravissement ce spectacle et qu’on y retournait soir après soir. Annick Massis campait une si savoureuse Folie qu’on se demandait par quel prodige Mireille Delunsch pouvait y paraître encore plus folle quand son tour venait. On écarquillait les yeux devant l’incroyable mise en scène de Laurent Pelly et les audacieuses chorégraphies de Laura Scozzi. Depuis dix ans on gardait dans l’oreille la tourbillonnante direction de Marc Minkowski (l’arrivée des Aquilons !) et c’est avec émotion, comme on accomplit un pèlerinage, qu’on a pénétré l’autre jour dans le Palais Garnier. Des voix ont changé, mais le miracle s’est reproduit.

Notre collègue Philippe Houbert signalait l’autre jour qu’à la lecture de la biographie de Laurent Pelly il avait eu la surprise de constater que celui-ci avait surtout mis en scène des opéras dont le livret est « sans vraie consistance », prétextes à son univers burlesque. Si on peut entendre son argumentation à propos de l’Elixir d’Amour (dont nous ne discuterons pas, ne l’ayant pas vu), sa remarque en appelle d’autres. Certes, la patte de Laurent Pelly est reconnaissable et il transporte avec lui (comme quasiment tous les metteurs en scène) un monde qui peut agacer ou se surimposer aux œuvres. On pourrait se contenter, pour le défendre, de noter qu’un tel art comique n’est pas si fréquent (le duo de la mouche dans Orphée aux Enfers, l’apparition de Natalie Dessay dans la Fille du régiment !). Mais Platée impose un correctif d’un autre ordre. Connaissons-nous beaucoup de metteurs en scènes capables de s’emparer d’un livret aussi bizarrement fichu, rempli d’intermèdes d’une infinie longueur, d’apparitions incongrues, et d’en faire une histoire justement, un récit drôle et émouvant où, sans perdre le ridicule du personnage éponyme, sa plongée finale dans une flaque devient poignante en même temps que comique ? De trouver un langage moderne qui serve aussi fidèlement la démence foisonnante de l’intrigue et de la musique de Rameau ? Peut-être une biographie ne résume-t-elle pas une trajectoire artistique.

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Xavier Mas (Thespis) et le Choeur des Musiciens du Louvre - Grenoble
© Opéra national de Paris / Christian Leiber

On l’aura compris : cette mise en scène nous paraît un prodige d’intelligence dont nous nous épuiserions à tenter de rendre compte de manière exhaustive. On se contentera de remarquer l’imbrication constante du rire et de la poésie dont les chorégraphies sont peut-être l’exemple le plus notable, et de faire un clin d’œil à cette grenouille amoureuse de Platée, inventée par Laurent Pelly, qui observe toute l’action et contribue si subtilement et si puissamment à cette articulation entre comédie et tragédie.

Du côté des chanteurs, il y a d’abord ceux qui sont restés et sans lesquels on ne peut plus imaginer leurs rôles. Mireille Delunsch dans la Folie, jouant à merveille de son caractère de soprano dramatique (dans un rôle qui avait été écrit ainsi mais où on a depuis toujours distribué des sopranos légères ou colorature), Yann Beuron, dont on adore le timbre chaleureux et l’allure de rocker de pacotille en Mercure et, bien sûr, Paul Agnew en Platée, bouleversant d’humanité (même si, par d’autres voies, Jean-Paul Fouchécourt y atteint aussi des sommets). Il y a en eux autant de théâtre que de musique et on aimerait les voir dans ces rôles encore pendant cent ans.

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Mireille Delunsch (La Folie) et les danseurs
© Opéra national de Paris / Christian Leiber

Mais rendons hommage aux nouveaux : si scéniquement, Alain Vernhes joue forcément sur un autre registre que Laurent Naouri en Cithéron, la rondeur de son chant et cette manière d’emplir la salle sans jamais forcer l’émission sont admirables. Aimery Lefebvre, dont la voix est très prometteuse, réussit à reprendre correctement un rôle (Momus) dont le comique avait été taillé sur mesure pour Franck Leguérinel ; Judith Gauthier est un Amour délectable, Xavier Mas un Thespis plein de fraîcheur, François Lis est convaincant en Jupiter, tout comme Doris Lamprecht en Junon, bref, c’est une distribution sans faille qui nous est présentée pour les dix ans de ce spectacle.

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Yann Beuron (Mercure) et Alain Vernhes (Cithéron)
© Opéra national de Paris / Christian Leiber

Marc Minkowski et ses Musiciens et choristes du Louvre-Grenoble sont enivrants, passant de la verve à la sensualité délicate, de la frénésie à la langueur avec une virtuosité et un sens de la respiration irréprochables. Enfin grâce à eux, la vraie star de la soirée c’est Rameau lui-même, dont ils exposent le génie et l’incroyable audace, comme peu de chefs et d’orchestres savent le faire. On ne saurait trop recommander à ceux qui n’ont pas eu la chance de voir ce spectacle le DVD qui en a été tiré ; quant à nous, nous attendrons la prochaine reprise de pied ferme.

Marc Minkowski et les Musiciens du Louvre-Grenoble seront présents au Festival Berlioz à La Côte Saint-André. 18 au 29 août.

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- Paris
- Palais Garnier
- 14 décembre 2009
- Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Platée
- Laurent Pelly, mise en scène ; Laura Scozzi, Chorégraphe
- Xavier Mas, Thespis ; Marc Labonnette, Un Satyre ; Aimery Lefevre, Momus ; Mireille Delunsch, Thalie, La Fo lie ; Judith Gauthier, L’amour, Clarine ; Paul Agnew, Platée ; Alain Vernhes, Cithéron ; François Lis, Jupiter ; Yann Beuron, Mercure ; Doris Lamprecht, Junon
- Chœurs et Musiciens du Louvre-Grenoble
- Marc Minkowski, direction











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