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Piotr Illich, vieux compagnon…

lundi 17 novembre 2008 par Vincent Haegele
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Christoph Eschenbach
© Eric Brissaud

Depuis le temps qu’il dirige la musique de Tchaïkovski, Christoph Eschenbach a développé une relation d’amitié plus que visible avec l’univers du compositeur. Un univers qu’il sert avec sérieux, esprit d’analyse et un véritable plaisir. Au point de transformer parfois la violence des notes en discours de la méthode : pour le passionné, évidemment, cela peut être frustrant. Pour qui connaît la partition, l’orchestre et les démons de Tchaïkovski, cette lecture peut surprendre, mais cependant intéresser. Résumé d’une soirée à multiples facettes.

Roméo et Juliette ; Variations sur un Thème rococo ; Francesca da Rimini. Le programme est court, mais a le mérite de proposer divers aspects de la crise morale traversée par Tchaïkovski à la fin des années 1870. Ces œuvres illustrent de surcroît les amours et les doutes artistiques d’un musicien connu pour ses brusques sautes d’humeur, capable d’éreinter en quelques mots ce qu’il avait bâti avec amour et douleur. De Francesca da Rimini, Tchaïkovski dit le pire et le meilleur dans sa correspondance ; ce fut pourtant un succès énorme, malgré le ton résolument moderne de l’œuvre et qui aurait dû remettre le compositeur en confiance après ses difficultés à construire ses premières symphonies et l’échec du Lac des Cygnes. Alors, comment aborder ces pages symphoniques où chaque phrase recèle un piège et où il est si facile de tomber dans le pathos de mauvais aloi ? Ce n’est pas ici que nous apporterons de réponse.

Roméo et Juliette est l’exemple, le mètre étalon de ce genre que fut la Fantaisie symphonique : musique descriptive ou musique à programme ? La réponse n’est pas aussi évidente qu’on pourrait le penser, car si les thèmes relèvent de la musique à programme, leur traitement est tout sauf descriptive : un choral religieux, beaucoup de contrepoint, une fugue, une marche funèbre… Le tout admirablement enchaîné. La lecture de Christoph Eschenbach est pour le moins littérale, mais non déplaisante, malgré d’évidentes maladresses. Parmi les plus audibles, l’absence totale de grâce dans les interventions du cor solo qui accompagnent le développement du thème lyrique de la seconde partie. Les musiciens de l’Orchestre de Paris oscillent entre le très concerné et le dilettantisme le plus visible. On déplorera le peu de mordant des cordes (les violons en particulier, malgré le très bel engagement de Roland Daugareil), des cymbales solistes que l’on aurait aimées plus sonnantes et des cuivres parfois inexistants. Malgré cela, on retiendra la prestation impeccable de la jeune timbalière de l’orchestre et la volonté du chef de détailler avec beaucoup de précision les péripéties de nos deux amoureux véronais (doublure cor anglais – altos magnifique, notamment). Bien que tout cela reste de l’ordre du confortable, on se laisse prendre au jeu ; la coda finale, bien que terriblement lente et assénée avec une lourdeur fascinante, illustre toutes ces contradictions.

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Xavier Phillips
DR

Aussi, Xavier Phillips peut entamer avec sérénité les Variations sur un thème rococo, concerto pour violoncelle déguisé (les trois parties sont bien mises en valeur, comme s’il s’agissait justement d’un concerto) écrit sur mesure par Tchaïkovski pour le virtuose Fitzenhagen. Loin d’être techniquement parfaite (les gammes, les gammes…), l’interprétation de Phillips donne à entendre de nombreux bons moments, en particulier dans la section centrale (mineur). L’accompagnement de l’Orchestre de Paris est discret mais efficace et les interventions des bois (flûte, clarinette) sont dans l’ensemble réellement réussies. La sonorité du violoncelle de Xavier Phillips possède un grain régulier, qui convient parfaitement à cette partition. Rappelons tout de même que les partitions pour cordes solistes de Tchaïkovski sont loin d’être évidentes pour les instrumentistes, que ce soit dans les concertos ou même dans les ballets (on se souvient d’un Entracte particulièrement redoutable dans la Belle au Bois dormant). Tchaïkovski n’écrivait pas pour violon ou violoncelle seul avec spontanéité et il faut des prodiges de musicalité pour rendre cette musique fluide et naturelle. Compte tenu des obstacles des Variations rococo, Xavier Phillips sert avec justesse et tact cette partition si peu évidente.

On ne dira jamais assez combien la partition de Francesca da Rimini baigne dans la modernité : cette lecture de Dante est prétexte à une orgie de cuivres (pas moins de quatre cors, deux trompettes et deux clairons s’ajoutent aux traditionnels cuivres graves) et à des combinaisons orchestrales jusque là très peu usitées (gammes chromatiques aux cors, équilibres instables entre cordes et bois, pédale « voyante » de tuba…). Certes, Tchaïkovski avait été à la fois horrifié et fasciné par ce qu’il avait entendu à Bayreuth en cette année 1876 ; on trouve les traces dans sa correspondance avec Nadejda von Meck de cette perplexité, mais également des moments d’enthousiasme pour certains passages de la Tétralogie, Siegfried, notamment. De là à imaginer qu’il construisit Francesca en réaction, il n’y a qu’un pas à faire, mais nous avons du mal à nous lancer. C’est à Liszt qu’il fait principalement référence, ne serait-ce que par son orchestration, dénuée de toute référence wagnérienne, et sans aucun doute possible, il signe là l’une des partitions les plus radicales de son époque. Et de nos jours, le plus utile, c’est encore de faire transparaître cette modernité.

Ce n’est que chose à moitié faite de la part de l’Orchestre de Paris : leur introduction, bien que parfaitement cadrée, est un peu timorée. Peu de noirceur, un tam-tam qui a du mal à sonner (ce qui n’était pas le cas chez Svetlanov). Même constat dans le premier épisode Allegro, où l’on peine à distinguer l’ouragan de l’enfer. L’intervention de la clarinette seule, qui constitue la transition entre le premier voyage aux Enfers et le début du récit de Paolo et Francesca est bizarrement construit : heurté, avec un rubato instable, alors qu’il faut, en principe, dessiner une ligne plane et stable. Ce n’est que dans la reprise de l’épisode infernal que l’orchestre se réveille véritablement : on entend enfin les cuivres, les violons font preuve d’une meilleure motivation et la coda est somptueuse. Dommage, on aurait préféré une plus grande constance dans le discours, d’autant que le public de la salle Pleyel était particulièrement réceptif ce soir-là.

Xavier Phillips se produira au prochain Festival Juventus qui se tiendra à Cambrai du 02 au 14 juillet.

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 12 novembre 2008.
- Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Roméo et Juliette, ouverture-fantaisie ; Variations sur un Thème Rococo pour violoncelle et orchestre, op. 33 ; Francesca da Rimini, fantaisie symphonique, op. 32.
- Xavier Phillips, violoncelle
- Orchestre de Paris
- Christoph Eschenbach, direction.






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