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Philippe Bianconi dans Ravel et Liszt : hauteur de vue sans concessions

lundi 11 juillet 2011 par Anna Svenbro

Philippe Bianconi, immense pianiste, spécialiste de musique française, se fait plutôt discret sur les scènes nationales, menant par ailleurs une très brillante carrière hors de France. Pouvoir l’entendre à Lille était donc une occasion précieuse de prendre une nouvelle fois, en concert, la mesure de l’étendue de son art. Les espoirs suscités n’étaient pas vains, et cette occasion fut un succès total : le récital donné par le pianiste d’origine niçoise à l’occasion de Lille Piano(s) Festival fut d’une très haute tenue, véritable fête pour l’intelligence tant par la construction du programme que par la précision des lectures des pièces de Ravel et de Liszt qui constituaient celui-ci. En particulier, il nous a été donné à entendre une lecture de Gaspard de la Nuit tout à fait passionnante de franchise et de hauteur de vue.

Suivant la dédicace de cette année du festival à Franz Liszt à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, ce concert se plaçait naturellement sous le signe de la commémoration. A l’instar d’autres pianistes qu’on a pu écouter pendant le festival, Philippe Bianconi posait à travers son récital la question suivante : « nous, pianistes, avons Liszt en héritage, mais quels testaments pianistiques le compositeur nous a-t-il laissés » ? Bianconi choisit d’étudier le testament musical lisztien à travers le compositeur français chez qui, sans doute, l’empreinte lisztienne est la plus forte, tant au niveau du langage pianistique que de celui développé dans la musique orchestrale : Maurice Ravel. Or, les concerts retraçant des filiations musicales courent assez souvent le risque majeur de n’être qu’une succession de passages obligés exécutés comme tels : dans pareils cas, bien souvent, l’auditoire est vite ennuyé par le côté didactique de la chose lorsque les références sont trop appuyées. Mais Philippe Bianconi ne tombe pas dans ces ornières : en effet, le pianiste a construit son programme avec un art consommé de la symétrie implicite. En premier lieu, il prend le contrepied de l’ordre chronologique, et nous invite à un retour en arrière en nous faisant découvrir le Grand ancêtre après avoir présenté quelques facettes de l’oeuvre pianistique de Ravel. Cette vision rétrospective est tout à faire salutaire, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, nous avons une symétrie implicite mais impeccable entre Les Jeux d’Eau et Ondine dans Gaspard de la Nuit de Ravel d’une part et Les Jeux d’eau de la Villa d’Este de Liszt d’autre part. Le Gibet, toujours dans Gaspard, correspond aux Funérailles lisztiennes. Quant à Scarbo, dernière pièce de Gaspard, elle trouve sa jumelle dans la première Mephisto-Waltz de Liszt. Avant même le début du récital, nous nous trouvons par conséquent face à un programme construit, de manière subtile et ludique, comme une chambre d ‘échos.

Une fois le concert débuté, le moins que l’on puisse dire est que l’intelligence de la composition du programme se retrouve dans l’interprétation des oeuvres, et d’abord dans celles, absolument sans faux-semblants ni concessions, de l’univers de Ravel. La partie ravélienne du récital débute par les Jeux d’Eau : le son est magnifique et le sens du phrasé, imparable. Toutes les nuances indiquées sur la partition sont là, sans ajouts inutiles ni fioritures supplémentaires. Pas la moindre trace d’esbroufe dans cette lecture d’où se dégage une belle impression de sérénité.

Mais c’est dans Gaspard de la Nuit que Philippe Bianconi se montre bouleversant. Dans son Ondine tout d’abord, qui est l’une des meilleures interprétations qu’il nous ait été donné d’entendre depuis longtemps. On est à des années-lumière des versions dignes d’un Grand Prix de Formule 1 qui sont trop souvent assénées sous couvert de vouloir rivaliser avec les tempi (a défaut de pouvoir tutoyer les mêmes hauteurs de vue) pris par les versions tutélaires d’Argerich ou Gieseking, et qui se transforment bien souvent en aquaplaning désastreux. Chez Philippe Bianconi, rien de tout cela, et absolument aucun effet de manche : chaque note est ciselée avec une absolue précision, et la main droite commence par égrener, sans précipitation aucune, mais sans fléchir non plus, son chapelet de perles douces, pendant que la gauche fait chatoyer les nuances de la ligne de chant. Tout est clair, articulé, distinct, pour mieux faire sentir une infinie diversité de timbres. Bianconi ne perd pas une seule fois le contrôle de son discours, de la dramaturgie du morceau, d’abord tout en retenue pour mieux faire ressortir le climax central de la pièce. Les contrastes de l’écriture ravélienne dans cette pièce, et qui lui donnent son côté fantasque et fantastique, son parfaitement saisis.

Ce Gaspard remarquable se poursuit avec un Gibet d’aussi belle tenue. Même impression de calme et de maîtrise à toute épreuve du discours musical. Ici, on a toujours la même franchise, la même absence d’affèteries et de faux-semblants. Bianconi donne une vision implacable de ce Gibet. Le tempo est impavide, oppressant à souhait, au gré des balancements de la corde, alors que les accords ne sont jamais timbrés de la même manière. Une fois encore, le souci du détail dans l’interprétation est poussé à l’extrême, tout en ne perdant jamais de vue la progression formelle et dramatique de la pièce.

Enfin, si l’on a entendu des Scarbo animés par davantage de folie, Philippe Bianconi nous livre une interprétation tout à fait démoniaque de cette pièce d’une virtuosité ébouriffante, où Ravel, disait, un brin cabotin, qu’il « voulait faire mieux qu’Islamey » de Balakirev en termes de difficulté technique. On peut écrire à juste titre que le diable est dans le détail, tant la lecture de Bianconi est précise. Si la pièce est virtuose, le pianiste ne met pas cette caractéristique en avant : encore une fois, aucun effet de manche, mais une lecture directe, ne se perdant jamais en route, dont la hauteur de vue qui frise le péremptoire emporte l’adhésion de l’auditeur.

Par rapport à la première partie ravélienne, la seconde partie du concert, consacrée à Liszt, était, on l’a dit, construite totalement en miroir, avec, tout d’abord, pour faire explicitement écho aux Jeux d’Eau (écrits en référence à Liszt) et implicitement, à Ondine, Les Jeux d’Eau à la Villa d’Este, extraits de la Troisième Année des Années de Pèlerinage. Ici encore, un très beau sens de la construction de la pièce, avec une interprétation tout en retenue, qui ne joue pas sur les effets aquatiques et pyrotechniques faciles dans lesquels beaucoup se fourvoient. Or, on soupçonne à certains moments que le pianiste ne quitte pas l’univers ravélien si facilement, et est toujours hanté par les monstres et les spectres qui peuplent Gaspard. La lecture de l’oeuvre est menée d’un trait, mais on aurait parfois souhaité davantage de respirations entre quelques sections de la pièce.

En écho au Gibet ravélien, Funérailles est extrêmement convaincant. Bianconi va opérer ici une hiérarchisation extrêmement aiguë des plans sonores. Cette pièce joue à maintes reprises sur les effets de résonance : le jeu de pédale du pianiste, qui, chez d’autres noie les voix et les accords les uns dans les autres, fait merveille ici. L’auditeur n’en perd pas une miette, et n’est pas semé au beau milieu de nulle part entre deux harmonies de plus en plus improbables ou deux volées d’octaves.

C’est avec la Mephisto-Waltz n°1 que Philippe Bianconi avait choisi de terminer son récital ; et c’est ici que le grain de folie que l’on ne trouvait pas dans Scarbo (encore que ce parti pris ait été tout à fait pertinent et n’ait absolument pas nui à l’interprétation de cette pièce) arrive à éclosion. C’est à un véritable feu d’artifice tant digital que musical auquel le public lillois a eu droit. Là encore, pas les tempi dignes d’une course automobile sur lesquels s’arc-boutent pour le meilleur et surtout pour le pire de nombreux jeunes pianistes, mais une conviction et un abattage incroyables, une impression constante tout au long de la pièce d’une course à l’abîme sans que chute il y ait, dans les pas de danse endiablés du début, ou bien les langueurs vénéneuses de la partie centrale, ou bien encore dans les salves finales. Il y a toujours chez le pianiste cette attention à l’architecture sonore de la pièce, une attention qui va jusque aux infimes différences de nuances de couleurs et de climats sonores déployés dans la pièce.

Le public du concert a fait une ovation à Philippe Bianconi, qui a donné en guise de bis tout d’abord une très espiègle Isle Joyeuse de Debussy, autre clin d’oeil à l’héritage pianistique lisztien chez les compositeurs français, puis une Consolation n°3 de Liszt toute empreinte de tendresse et de retenue. On se souvient du mot de Ravel, cher à Philippe Bianconi, d’ailleurs : « n’interprétez pas ma musique, contentez-vous de la jouer ». Le pianiste a fait de ce récital sans concession l’illustration parfaite de ce trait d’esprit et surtout de la réalité que celui-ci recouvre. Lille piano(s) festival a fait un excellent choix de programmer cet artiste rare, et l’on espère que cette venue en annonce d’autres dans la métropole lilloise.

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- Lille
- Auditorium du Conservatoire
- 19 juin 2011
- Maurice Ravel (1875-1937), Jeux d’Eau, Gaspard de la Nuit
- Franz Liszt (1811-1886), Les Jeux d’eau à la Villa d’Este, Funérailles, Mephisto-Waltz n°1.
- Philippe Bianconi, piano











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