ClassiqueInfo.com




Philhar’ : une autre soirée dans une romance de 11 ans

vendredi 21 octobre 2011 par Thomas Rigail
JPEG - 41.3 ko
Garrick Ohlsson
© Wojciech Grzedzinski

En remplacement du concerto pour piano de Justin Dello Joio, commande de Radio France reportée à la saison 2012-13, le directeur de l’OPRF Myung-Whun Chung a choisi un programme propre à valoriser son orchestre : Danses de Galanta de Kodály et le plus rare Concerto pour piano de Barber. Le Concerto pour orchestre de Bartók initialement annoncé demeure, pour le meilleur (l’orchestre) et pour le pire (la direction).

Commençons par la fin : le Concerto pour orchestre de Bartók, œuvre jouée une saison sur deux par l’OPRF, sera égal à ce que l’on peut entendre de Myung-Whun Chung dans toute œuvre propice à la virtuosité orchestrale : une approche potentiellement spectaculaire, qui s’articule autour de types orchestraux comme autant de passages obligés – séquences lentes ralenties et complaisantes, passages rapides et scandés, fanfares viriles et lyrisme forcé des cordes –, mais qui peine, en dépit d’un orchestre réactif et engagé, à réaliser ses prétentions. Caustiquement, on dira que Chung dirige cela comme du Messiaen, en particulier dans le troisième mouvement (exemple typique, la polyphonie des bois aux mes. 22, qui fonctionne en ce sens assez bien) mais si Chung est très bon dans Messiaen, c’est que le style très personnel du compositeur s’accommode bien d’une forme de mécanique de la direction et que la question de la transition ne s’y pose guère, ou tout du moins pas dans le même sens que dans d’autres répertoires. Dans ce contexte, le deuxième mouvement, pourtant propice à une exaltation coloriste et à une fragmentation virtuose du discours, a des allures de terne fauvisme où des interventions instrumentales particulières surnagent grossièrement par-dessus une succession confuse de traits. La gestion hasardeuse des équilibres est sans doute moins en cause que le manque de direction conférée par la direction (et la tautologie imposée par le langage est ici d’une rare pertinence) à chaque trait, à chaque groupe instrumental, à chaque individualité orchestrale. L’Orchestre philharmonique de Radio France aligne avec brio ses lignes mais ne semble pas savoir pourquoi il les joue.

L’absence de contrôle des transitions est sans doute le point noir de la direction de Myung-Whun Chung, dans à peu près tous les répertoires, et la conséquence directe de ce manque de direction : les plus flagrants sont sans doute les accelerando, à peu près tous identiques, dans un ambitus de tempo souvent proche (d’un lent amorphe à un rapide soutenu) qui oblige à serrer sur un intervalle court, et le résultat est un geste mécanique, qui n’est pas incarné dans l’orchestre mais audible dans sa manière, sur-imprimé au geste musical réel. Pour ne prendre qu’un exemple, le premier de l’œuvre, dans le premier mouvement, avant l’allegro vivace à la mesure 76 : l’accelerando, parti d’un tempo très lent, s’achève un peu plus rapidement que le tempo de l’allegro vivace, mais surtout l’énergie conférée par une telle transition, pourtant présente dans les premières mesures, se résorbe avant la fin, et est complètement évanouie à la première mesure de l’allegro vivace, qui paraît alors plus indolent qu’il n’est en réalité. Exemple typique dans le registre opposé, le tout début du premier mouvement, noté Andante non troppo, est joué andante molto lentissimo, avec des variations agogiques au sein du thème qui empêchent de fixer le dess(e)in mélodico-rythmique sans pour autant proposer quoi que soit sur le plan du sens. On obtient sur la première centaine de mesures une bonne image de ce découpage qui est à l’œuvre un peu partout dans l’exécution, les séquences étant mises bout à bout, chacune avec leur fonction – le lent doit être lent et mystérieux et le rapide une représentation de l’excitation, des ponts étant là pour relier les deux – et l’énergie essentielle à la cohésion du geste se perd à chaque passage d’une idée à l’autre. L’organisation par groupes instrumentaux, caractéristique de ce concerto pour orchestre, y perd aussi : le plus flagrant est sans doute le deuxième mouvement où chaque intervention de cuivres survole tout l’orchestre, comme si les instruments jouaient à côté de l’œuvre principale, comme les trompettes bouchées entre les mesures 90 et 120, qui sont supposées ici jouer avec des cordes disposées il est vrai bien loin d’elles, du côté du public, mais qui semblent considérer la petite harmonie comme un no man’s land – il faut dire que ces violoncelles balourds ne donnent pas envie de jouer avec ceux. Quand les deux défauts (horizontaux et verticaux, serait-on tenté de dire) sont conjoints, on peut entendre des moments tels que les mesures 123 et suivantes, fanfare superbement exécutée mais réduite à sa seule idée. Les autres instruments n’échappent pas à ces problèmes, comme les flûtes dans leur partie dédiée (mes. 181-227), où là encore la volatilité de la ligne est bien présente, mais sans un geste suffisamment fort des cordes qui doivent les supporter et leur répondre : le caractère du moment semble devoir passer tout entier par le tempo, assez rapide, et le jeu des flûtes, certes caractérisé, mais sans que ces deux éléments n’imprègnent la totalité du geste orchestral, et en particulier le geste des cordes, qui paraissent livrées à elle-même dans une lecture précise mais rigide de la partition (cf. les accents de violoncelles dans la partie avec les trompettes déjà citée).

Nous nous attardons sur ce mouvement car malgré cela, il fait valoir les qualités instrumentales et montre bien la marge de progression possible avec l’orchestre dans cette œuvre, ce qui n’est pas vraiment le cas d’un troisième mouvement dans lequel les musiciens semblent complètement livrés à eux-mêmes : hautbois sans vie, timbales de brute épaisse, grandes phrases lyriques des cordes aux mes.34 et suivantes dénuées de direction et de cohésion dans l’organisation du geste entre les pupitres, lançant les traits et disposant les accents dans une forme de courageux hasard… C’est pire encore à partir de la mesure 45, ou encore entre 86 et 92, moments où les cordes semblent se lancer comme on se lance dans le vide avec un seul parachute de secours, en ayant seulement une très vague idée de comment on doit phraser ici et en espérant sans doute que Svetlin Roussev les sauvera en cours de route – il est certes doué, mais ca n’empêche pas la sortie de trajectoire en milieu de phrase. Le quatrième mouvement badine lui plus correctement, avec le pantalon un peu trop serré et le dimanche gris. Le finale est assuré par des cordes solides sans être exceptionnelles, avec un nombre limité de scories, mais toujours un peu guidées par le courage et le hasard, tandis que les trompettes fatiguent dans les climax (mes.221 et suivantes) et que le séquençage artificiel finit d’éteindre le feu de l’œuvre.

En première partie, le pianiste Garrick Olssohn, rare en France, assure le Concerto pour piano de Barber d’une présence sonore altière : le piano jaillit avec aisance et volume et les traits sont dirigés avec fermeté. Du côté de l’orchestre, les lacunes de la direction à venir dans Bartók sont déjà présentes : la première séquence d’orchestre seul, et la plupart des interludes orchestraux, sont entachés par des tempos plus que modérés et des rallentandos qui appuient plus que de raison les accents langoureux d’une œuvre qui ne peut être considérée comme un simple cousin du sensible Concerto pour violon exécuté il y a quelques mois par l’OPRF. A quelques exceptions près (le climax avant la cadence), c’est le piano qui garde la dimension anguleuse de l’œuvre et bâtit la progression du discours alors que l’orchestre s’égare dans des colorations aussi distraites qu’artificielles, néanmoins bien assurées par les bois. L’absence de directionnalité des cordes se fait également sentir dans les lignes d’un lyrisme explicite et pourtant sinueux derrière les apparences (notamment dans des cassures rythmiques négociées ici plus ou moins arbitrairement) que Barber leur offre : il est permis de s’offrir la romance hollywoodienne si tant est que l’on tient le geste jusqu’à dans sa surcharge et ses inclinaisons perverses. La romance qui constitue justement le deuxième mouvement paraît alors, et peut être à tort, dans la continuité directe de l’Allegro appassionato, une expatriation dans le doucereux d’un lyrisme un peu trop récurrent. A la sortie de la salle, on bavassait sur le caractère anecdotique et sirupeux de ce mouvement mais c’est faire fi des harmonies troubles qui articulent les ponts et de la manière dont Barber fait régulièrement chuter son thème ingénu dans des déclinaisons mélodiques tortueuses, données que le pianiste saisit bien en y apportant la même aisance sonore, alors que les individualités du Philhar’ peuvent briller en d’exquises couleurs qui ne sont jamais trop pastels.

Le finale convaincra moins : si l’excitation est pour un temps bien là, un piano moins assuré – quelques traits confus, une accentuation hésitante – borde l’enthousiasme, et des décalages entre soliste et orchestre, autant dans le rythme que dans la progression formelle, se font entendre. L’ostinato n’est audible dans sa puissance que par intermittences, et les ralentissements du tempo par le chef dans toutes les séquences calmes, complétées par des micro-accélérations pas très élégantes, gâchent l’articulation de la forme rondo. Des dernières mesures inutilement lourdes finissent de ternir un mouvement qui apparaît plutôt confus, et qui est surtout sauvé par d’énergiques cuivres et par l’écriture affriolante (l’exaltation du 5/8) de Barber. Garrick Olssohn se permet en bis le prélude op.3 n°2 en do dièse mineur de Rachmaninov, dans une interprétation rapide, criblée de bizarreries agogiques, d’une inhabituelle légèreté de ton, qui aura pu paraître faussement superficielle, mais tenue jusqu’à la fin, ainsi qu’une Valse en mi bémol majeur op. 18 de Chopin, d’une belle densité harmonique, mais qui affirme aussi une forme de blocage dans le jeu du pianiste : le survol, la quête d’une domination aérienne qui évite toute lourdeur de pensée et tout écart circonstancié, y paraît d’un systématisme assez peu productif sur la longueur.

Nous ne nous attarderons pas sur Danses de Galánta qui ouvraient le concert : brillantes, orchestralement convaincantes (l’OPRF, d’un engagement crédible quel que soit le chef, reste d’un enthousiasme particulier quand il est dirigé par son directeur musical), elles présentent entre deux moments de brio de l’orchestre les habituelles chutes de tension et les articulations arbitraires impliquées par la direction de Chung et tournent assez vite à vide. Ceci dit, exception faite de l’assez pénible Concerto pour orchestre de Bartók – pénible par la sensation de passer à côté de l’interprétation dont est capable l’orchestre plutôt que par une exécution qui reste à des lieux des ratages dont sont capables les autres orchestres parisiens – la « merveilleuse machine sans pilote » qu’est le Philhar’ persiste à donner des vendredis soirs de très haute tenue, même dans ses moments les plus décevants.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Salle Pleyel
- 30 septembre 2011
- Zoltán Kodály (1882-1967), Danses de Galanta (Galántai Táncok)
- Samuel Barber (1910-1981), Concerto pour piano Op.38
- Béla Bartók (1881-1945), Concerto pour orchestre Sz.116
- Garrick Ohlsson, piano
- Orchestre philharmonique de Radio France
- Myung-Whun Chung, direction






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 810897

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique symphonique   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License