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Philhar’ : le brio du dérisoire

jeudi 3 novembre 2011 par Thomas Rigail
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John Storgärds
© Marco Borggreve

Curieux programme pour ce concert de l’Orchestre Philharmonique de Radio France : la création française du Concerto pour violon de Jörg Widmann est entourée par deux œuvres des années 40 de Stravinsky, les très rarement jouées Scènes de ballet et la mineure Symphonie en ut. Pas tout à fait convaincant sur le papier, le concert se révèle à l’image des prévisions : peu discutable sur le plan de l’exécution, mais laissant une impression de mésusage d’un orchestre qui mérite mieux que ce qu’on lui offre actuellement.

Si les Scènes de ballet de Stravinsky sont peu jouées, c’est qu’elles sont des plus anodines : suite de danses plutôt que ballet à intrigue, elles ne sont sans doute pas le pire de la production de Stravinsky, mais un rappel qu’à côté de quelques chef d’œuvres, le compositeur russe a accumulé les œuvres dont l’insipidité n’a d’égal que la banalité, et ne pourraient guère plus être qu’un apéritif inconsistant à une suite de programme de plus de valeur, ce qui n’est pas ici le cas. A moins que des hordes d’ardents amateurs pathologiques rêvent dans leurs nuits frigides d’entendre chaque note de Stravinsky, on se demande quelle mouche a piqué le chef John Storgårds quand il a choisi cette œuvre, qu’il exécute du reste avec un sens certain de l’équilibre des sonorités à défaut d’un travail rythmique et agogique conséquent, auquel répond un Philhar’ qui n’échappe pas au rodage des cuivres mais affiche ses qualités habituelles : petite harmonie présente et colorée, cordes (conduites par la violon solo de l’Orchestre de Toulouse Geneviève Laurenceau, le poste laissé récemment par Elizabeth Balmas étant toujours vacant) vaillantes et précises, tutti d’une belle plénitude et finesse générale de l’ensemble.

En deuxième partie, la Symphonie en ut n’offre guère mieux, sur le plan de la consistance musicale tout du moins, car l’exécution se renforce et les défauts résiduels sont évacués : la petite harmonie est superlative, les cuivres plus incisifs et avec un zest de mauvais esprit, le geste de direction est fluide, avec une gestion efficace du travail rythmique. On en attendait pas moins de John Storgårds, chef d’orchestre finlandais qui fait partie d’une « génération dorée » formée auprès de Jorma Panula et qui comprend entre autres Osmo Vänskä, Esa-Pekka Salonen ou Jukka-Pekka Saraste (Storgårds forma avec ces deux derniers l’Orchestre de chambre Avanti !, et Saraste reviendra par ailleurs diriger l’OPRF le 4 novembre dans un programme d’une toute autre densité), mais diantre, n’y a-t-il donc rien de mieux à jouer que cette bouillabaisse néo-classique pour les beaux quartiers (suisses ou américains) ?

L’intérêt pouvait être éveillé par la création du Concerto pour violon (2006) de Jörg Widmann, musicien surtout connu dans nos contrées comme clarinettiste mais bien installé comme compositeur dans le monde de la musique allemande depuis une quinzaine d’années. Sa méconnaissance en France est la conséquence d’un manque d’intérêt débordant souvent sur un mépris souverain des institutions françaises de la musique contemporaine et de leur public, qui se refusent à voir en l’Allemagne et en l’Autriche autre chose que les terres des esthétiques sinistro-narcissiques post-Stockhausiennes reposant sur la tabula rasa de l’après-deuxième guerre mondiale, pour une tendance pourtant encore forte aujourd’hui qui est le prolongement historique d’un sérialisme mesuré, qui privilégie l’expression sur le concept, et dont le père est Berg : de Berg on passera naturellement à Karl Amadeus Hartmann et Bernd Alois Zimmermann, puis Henze, Cerha, Hamel, Holliger, Leyendecker, Schleiermacher… Conservant des traces d’expression romantique, une volonté de lisibilité formelle dans un sens classique, et une approche intuitive et non conceptuelle de l’écriture en complément d’une prédisposition un peu systématique à la mélancolie et au désespoir expressionniste, cette tendance relativise la rupture de la deuxième guerre mondiale et permet d’offrir des œuvres immédiatement compréhensibles sans recourir à des moyens réactionnaires, leur écriture reposant sur la continuité historique de ses moyens et de ses possibilités, mais court le risque de s’enfermer dans un certain académisme. C’est en partie le cas de ce Concerto pour violon de Widmann, qui apparaîtra comme un descendant direct du concerto de Berg mais dans lequel on entendra également des réminiscences au choix de Henze ou de Cerha, et qui donne une bonne image de l’inégale musique du compositeur allemand : n’en finissent plus de couler les flots nocturnes des cordes, sur lesquels le célesta viendra déposer son petit cliché, tournicoti-tournicoton fait le manège enchanté des harmonies sinistres qui distribue la joie germanique au milieu des vents post-spectraux, ne se tait pas le violon qui geint, pleure, gémit, sanglote, larmoie, déplore, couine, piaille, se lamente, se torsade, un coup vers le haut et un coup vers le bas, puis encore, dans des rythmes complexes qui ont toute l’apparence de la pauvreté – on ne semble entendre que des ïambes. Quelques accélérations bien négociées assurent l’entrebâillement vers une forme plus ambitieuse que l’étal de la perpétuelle noirceur méandreuse et déliquescente qui ferait passer le deuxième concerto pour violon de Szymanowski pour une fête de village, mais cela reste un peu trop court pour extirper l’œuvre du délicieux marasme de l’angoisse savante. Si l’Ircam et autres centres de recherche proposent l’académisme des nerds, nous avons là son pendant, l’académisme emo. Ceci dit, comme avoir une coiffure qui ressemble au plumage d’une dinde et se faire des piercings dans des endroits incongrus est plus proche de l’art que d’avoir des boutons et passer sa journée à baver devant un écran d’ordinateur à discuter sur IRC de la dernière distribution Linux, on ne s’ennuiera pas (trop) devant ce concerto pour violon habilement écrit. La volubilité impuissante de la ligne de violon qui macère les intervalles disjoints et les doubles-cordes et n’en finit plus d’errer dans le sombre désespoir des absolus annihilés fera néanmoins regretter l’inventivité et la force de concentration de l’écriture des études pour violon seul, l’une des plus belles œuvres de Widmann, qui semble à son meilleur avec les petites formations, quand il a l’occasion de s’échapper de ce sérieux obligé autant qu’accablant. En dépit de quelques beaux gestes musicaux, l’œuvre dégage quelque chose de superfétatoire et d’inconséquent, comme résultat dans la forme, mais à l’opposé dans le fond, de ses intentions. Christian Tetzlaff assure sa partie avec une virtuosité assurée et, dans la logique des choses, un trop plein de vibrato (coule, coule le mascara, cela te fera des yeux de panda).

Devant ce concert très bien exécuté, agréable mais oubliable, et qui fait suite à une série d’excellents concerts plus ou moins du même ordre, on se demandera, en admirateur sincère de ce très bel Orchestre Philharmonique de Radio France, s’il n’y a pas une aggravation des aléas de sa direction artistique. Cet orchestre, repensé dans les années 70 sous l’inspiration de Pierre Boulez dans une optique de flexibilité afin de pouvoir aborder tous les répertoires, joue aujourd’hui exactement le même répertoire que les autres (et en premier lieu, que son voisin à Radio France, l’Orchestre National de France), à savoir la musique romantique et post-romantique germanique : Wagner, Bruckner, Schumann, Liszt, Beethoven, Mendelssohn et Brahms forment l’essentiel de la saison 2011-12 [1], avec en bonus quelques incartades chez les habituels Russes (Tchaïkovski, Stravinsky, Prokofiev, Chostakovitch). L’orchestre faillit sur deux points essentiels : d’une part, dans cette grande tradition nationale qui veut que la France ne soit qu’une province allemande, la musique française est totalement absente alors même que l’orchestre y excelle comme peu d’orchestres au monde ; et d’autre part la musique contemporaine se limite en tout et pour tout à deux concertos en début de saison dont aucun en création mondiale (celui insignifiant de Meyer et celui plutôt bon de Widmann), à l’exception du festival Présences. Festival Présences qui prévoit cette année d’atteindre le fond de son absurdité : outre la formule monographique très discutable dans le paysage extrêmement divers de la création actuelle et le choix incongru, pour ne pas dire ridicule, d’Oscar Strasnoy, un compositeur encore jeune qui n’est assurément pas, en tout cas à l’heure d’aujourd’hui, un des grands noms de la musique à venir, la programmation des œuvres de Strasnoy s’accompagne cette année non d’autres œuvres contemporaines proches du compositeur invité comme c’était plus ou moins le cas jusqu’à présent, mais d’œuvres comme Le Chant du rossignol de Stravinsky, Le mandarin Merveilleux de Bartok ou Four sea interludes de Britten (joués par l’ONF), autrement dit des œuvres du répertoire, qui devraient faire partie de la programmation usuelle des orchestres et non d’un festival de musique contemporaine qui n’en est plus un, puisqu’il n’y aura que des œuvres du répertoire et des œuvres d’Oscar Strasnoy, à deux exceptions près, jouées durant les 14 concerts prévus du festival – 14 concerts prévus, car avec le passage du gratuit au payant (certes à un prix très raisonnable) et cette programmation incompréhensible et vaine, le public n’a semble-t-il pas suivi dans les abonnements, et on annonce déjà l’annulation d’une partie des concerts. Devant la qualité des musiciens présents et les moyens déployés, le gâchis de ce festival paraît considérable, et alors même qu’il a toute la latitude pour être un des festivals de création les plus importants du monde, il est en l’état inutile.

Pour revenir à l’Orchestre Philharmonique de Radio France, quel est l’intérêt d’une telle programmation calquée sur celle de tous les autres orchestres, puisqu’à l’exception des concerts du directeur musical et de quelques coups d’éclats (les Brahms de Gustavo Dudamel, que l’on imagine déjà aussi courus que mauvais), la plupart des concerts de l’OPRF sont donnés devant une salle Pleyel à moitié vide ? Le principal concurrent de l’OPRF, l’Orchestre de Paris, offre des programmes qui ratissent le répertoire mais en tirent régulièrement des œuvres plus rares, souvent intelligemment entourées, souvent joués deux soirs de suite devant des salles bien remplies – pour un résultat instrumental d’une médiocrité récurrente. La situation est absurde : le meilleur orchestre français joue merveilleusement bien des concerts d’un intérêt très relatif devant un public de fidèles, alors que son concurrent, sans qu’on puisse lui reprocher de jouer le jeu du populisme, s’embourbe dans l’indigence tout en continuant à être acclamé. Combien de mélomanes ont salivé devant la saison de l’Orchestre de Paris et fait la grise mine devant celle de l’OPRF, pour déchanter au bout d’une poignée de concerts de l’OP face à son incroyable chute de niveau depuis la saison dernière ? Le public est en partie à blâmer, puisque les quelques événements artistiques de l’OPRF sont systématiquement boudés, et l’indécence de la communication fait le reste du travail, mais la réponse apportée (plus de concerts de grand répertoire, avec des noms à mettre sur l’affiche) est contraire à ce qui semblait être le cœur de l’Orchestre, à savoir son exigence et sa précision dans l’intégralité des répertoires jusque dans les moins faciles à vendre. Pris entre la nécessité de faire comme tous les autres et la volonté de faire différent, l’OPRF échoue dans un entre-deux qui n’est productif sur aucun des deux tableaux.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 15 octobre 2011
- Igor Stravinsky (1882-1971), Scènes de ballet ; Symphonie en ut
- Jörg Widmann (né en 1973), Concerto pour violon et orchestre (création française)
- Christian Tetzlaff, violon
- Orchestre philharmonique de Radio France
- John Storgårds, direction

[1Tout du moins à Paris, Myung-Whun Chung prenant systématiquement dans ses bagages pour les tournées un Debussy ou un Ravel.






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