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Philhar (et ballets) de poche

jeudi 2 avril 2009 par Théo Bélaud

Occasion d’entendre des partitions rares voire rarissimes, la nouvelle apparition gracieuse des musiciens du Philhar à la Salle Olivier Messiaen méritait à ce seul égard son public - toujours fidèle et nombreux. On aurait aimé pouvoir s’enthousiasmer un peu plus pour ces Milhaud, Stravinsky et Prokofiev « collectors », mais un niveau de réalisation en deçà de la moyenne de ces concerts du samedi après-midi l’empêche toutefois. Mais au moins aura-t-on pu tirer de ce programme une vraie belle découverte.

Ce concert s’inscrivait comme apéritif à l’hommage rendu à l’occasion du centenaire de la première saison des Ballets Russe, logiquement donné au Théâtre du Châtelet la semaine suivante. Il présentait par ailleurs l’intérêt d’entendre des membres du Philhar rarement mis à l’affiche des sorties chambristes de l’orchestre : en lieux et place des konzertmeistern habituellement de service (Collerette et Roussev), la violoniste Anne Villette, ainsi que l’altiste Jean-Baptiste Brunier, le contrebassiste Christophe Dinaut et la pianiste titulaire de l’orchestre, Catherine Cournot. Une équipe complétée par les plus habituels Hélène Devilleneuve au hautbois et Jean-Pascal Post à la clarinette, présentant un très original programme entièrement composé d’oeuvres du premier XXe siècle dédiées à la danse. La plus rare des trois, Les Rêves de Jacob de Darius Milhaud, sans être un chef d’œuvre, fait une impression globalement agréable, malgré l’inégalité d’inspiration de ses mouvements. Il est cependant difficile d’en dire beaucoup plus : cette suite chorégraphique en cinq mouvements se présente effectivement d’abord comme accompagnement d’une chorégraphie de petit format, son exécution durant un gros quart d’heure. En ce sens, et malgré le fait que les Ballets Russes et Stravinsky avaient en 1949 depuis bien longtemps métamorphosé la portée dramatique du genre, le mythe de l’échelle de Jacob ne prétend pas ici être évoqué avec le sérieux schoenbergien. Innocente, souvent pastorale et souriante, même dans l’évocation de la prophétie (troisième mouvement) ou la lutte avec l’ange (quatrième), la musique renvoie plus volontiers à la fraicheur de l’optimisme né de la création de l’état d’Israël un an plus tôt. On sera toujours moins ignare de l’avoir écoutée, mais dans l’ordre de l’absence de réelle prétention, cette oeuvre souffre tout de même quelque peu de ne posséder aucun thème plus attrayant qu’un autre, et doit essentiellement son charme à son instrumentation distrayante (hautbois, violon, alto, violoncelle et contrebasse). L’exécution semble par ailleurs assez perfectible, notamment au violon où nombre d’attaques manquent de décision, de son et même assez souvent de justesse.

La partie la plus connue du programme (et la seule à relever directement de l’hommage aux Ballets Russes) est bien sûr Pulcinella, que l’on aura donc pu entendre en tout juste un an dans trois de ses nombreuses versions. La Suite Italienne, version violon et piano, par Viktoria Mullova et Katia Labèque (très bien), et tout récemment le ballet intégral par Daniele Gatti et le National (nettement moins bien). Retour cette fois à la Suite Italienne dans l’arrangement Piatigorski pour violoncelle et piano. Arrangement dont on sait fort bien qu’il ne s’agit pas de la plus bonasse des transcriptions pour violoncelle imaginables : elle est même passablement disproportionnée dans la difficulté par rapport à son ambition musicale. Ce qui n’empêche que l’on ne s’attendait tout de même pas à ce que le niveau de ces polichinelles successifs continue à baisser ! Passé une sérénade assez touchante, et dont les tout premiers phrasés clairs et justes laissaient entrevoir de belles choses, Jérôme Pinget et Catherine Cournot sombrent corps et biens, enfilant les phrases inarticulées, les relâchements rythmiques coupables (tarentelle et finale, l’ensemble manquant de toute façon de force et de pulsation) et, au violoncelle, les démanchés hasardeux. Ce qui, à la limite, est compréhensible dans ce dernier cas. La transparence totale de la prestation de Catherine Cournot l’est nettement moins, car, une fois n’est pas coutume pour de la musique de chambre, la partie de piano est très loin d’atteindre à la difficulté réservée à son partenaire. Pour un pianiste professionnel, c’est même quelque chose d’enfantin. Mais cela reste du piano, d’autant plus que la musique est belle : pour la faire entendre, pas moins de son ni de force d’imagination ne sont requis que pour les cent fois plus difficiles Trois Mouvements de Petrouchka. En leur absence totale, il ne reste à peu près plus rien à écouter.

Le concert eu donc été morose sans l’excellente idée d’exhumer le Quintette opus 39 de Prokofiev (1925), qui à coup sûr mérite d’être joué bien plus souvent qu’il ne l’est. De formation analogue à la suite de Milhaud (la clarinette remplaçant le violoncelle), il propose six mouvements d’une variété de climats sonores et d’expressions absolument remarquable, et il faut bien évidemment rendre grâce à ses exécutants du soir pour l’avoir fort proprement fait entendre. Une part belle y étant faite au hautbois, on aura pu y retrouver une Hélène Devilleneuve toujours égale à elle-même, c’est-à-dire rencontrant occasionnellement de légers problèmes d’émission, mais faisant perpétuellement entendre une continuité et une finesse de ligne expressive qui la distingue au sein des hautboïstes des orchestres parisiens. Le plus remarquable mouvement de l’œuvre, le thème et variations initial, en profite largement - il semble cependant clair qu’il puisse gagner en pouvoir de fascination à être joué un peu plus lentement. Les membres du Philhar en donnent, peut-être délibérément, une interprétation plus proche d’un esprit scherzando, qui du coup éclaire un aspect particulièrement original de ce Prokofiev méconnu, à savoir sa proximité occasionnelle dans l’imaginaire sonore avec Mahler : en effet, ce premier mouvement notamment fait curieusement penser au Purgatorio de la Dixième Symphonie, tout comme la théâtralité sarcastique du cinquième mouvement, rendue de façon assez saisissante, semble involontairement renvoyer à celle de scherzos mahlériens. Preuve peut-être qu’une musique géniale, dès lors qu’elle entretient un rapport étroit avec la danse, transcende toujours l’idiome populaire qui l’a rendue possible.

Comme cela arrive parfois, apprécier au mieux les raretés de ce concert aura été grandement facilité par les notes de programmes s’y rapportant, remarquablement complètes et informées, signées de François-Xavier Szymczak.

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- Paris.
- Maison de Radio France, Salle Olivier Messiaen.
- 14 mars 2009.
- Darius Milhaud (1892-1974) : Les Rêves de Jacob, suite chorégraphique, op. 294 ; Igor Stravinsky (1882-1973) : (Suite Italienne d’après Pulcinella, version pour violoncelle de Gregor Piatigorsky ; Sergueï Prokofiev (1998-1953) : Quintette pour violon, alto, hautbois, clarinette et contrebasse op. 39.
- Musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France : Anne Villette, violon (a, c) ; Jean-Baptiste Brunier, alto (a, c) ; Jérôme Pinget, violoncelle, (a, b) ; Christophe Dinaut, contrebasse (a, c) ; Hélène Devilleneuve, hautbois (a, c) ; Jean-Pascal Post, clarinette (c).






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