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Peter Phillips, Namur et l’Espagne

jeudi 14 avril 2011 par Philippe Houbert
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Peter Phillips
© Albert Roosenburg

Deux semaines après le Collegium Vocale de Gand de Philippe Herreweghe, l’Oratoire du Louvre accueillait un autre grand chœur belge : le Chœur de chambre de Namur, sous la direction de Peter Phillips, connu de tous les mélomanes pour le travail impressionnant réalisé avec les Tallis Scholars, dont le label Gimmell porte témoignage. Loin de nous l’idée de comparer ces deux merveilleuses formations chorales, ce d’autant que les programmes étaient de nature trop différente pour établir quelque hiérarchie que ce soit.

Le programme retenu par Peter Phillips était centré sur une partie de ce qu’il est convenu d’appeler le Siècle d’or espagnol –siècle qui s’est étendu d’ailleurs sur près de deux cents ans ! Quatre compositeurs ayant œuvré sur la seconde moitié du XVIème siècle et les toutes premières années du XVIIème. Le concert débutait avec le Magnificat à huit voix de Sebastian de Vivanco, le moins connu des compositeurs de la soirée. Ce Vivanco eut un parcours assez classique pour l’époque, en tant que maître de chœur dans diverses cathédrales du pays (Lerida, Ségovie, Avila, sa ville natale). Certaines sources le donnent comme ayant fait partie de la chapelle d’Avila aux cotés de Victoria. Il passa les vingt dernières années de sa vie comme maître de chapelle à la cathédrale de Salamanque où il publia trois gros recueils de ses œuvres : l’un contenant 70 motets, un deuxième regroupant dix messes et le troisième dix-huit Magnificat. Le Magnificat donné ce soir-là semble tout à fait caractéristique de la production de Vivanco, faite d’opulence chorale (les premiers versets semblaient emplir l’Oratoire note après note) mais aussi d’une immense ferveur intime que l’on retrouvera tout au long du programme. Ferveur figurant dans la partition mais particulièrement mise en exergue par Peter Phillips dans le Fecit potentiam.

Après cette magnifique introduction, le Chœur de chambre de Namur donnait deux oeuvres d’Alonso Lobo. Ce dernier, d’origine andalouse, fut enfant de chœur à la cathédrale de Séville quand Guerrero, que l’on va retrouver peu après, y était maitre de chapelle. Après onze années passées à la prestigieuse cathédrale de Tolède (exactement à la période où El Greco y réside), Lobo retourne à Séville en 1604 pour y demeurer jusqu’à sa mort en 1617. Contemporain de Victoria mais auteur d’une musique moins « romanisée », moins sous influence de Palestrina que celle de l’illustre Tomas Luis. Le motet Versa est luctum, composé à l’occasion des funérailles de Philippe II, est une pure merveille, assez bien connue car reprise dans nombre de disques consacrés à la musique espagnole de cette période (McCreesh, Phillips, Gardiner, O’Donnell). La cantilène sur ce très beau texte (Ma harpe se voue au deuil, et ma musique naît des voix de ceux qui pleurent. Epargne-moi, Seigneur, car mes jours ne sont rien) est très prenante et la façon dont Peter Phillips fait accentuer certains mots fait passer des frissons. L’Ave Maria du même Lobo frappait aussi les esprits par les frottements très prébaroques inclus dans la dernière partie Ora pro nobis, peccatoribus.

Le Salve Regina de Victoria est une pièce d’inspiration très palestrinienne. Le Chœur de chambre de Namur en donne une version d’une étonnante clarté permettant d’analyser le moindre détail d’une composition complexe. Cette prière à la Vierge d’une grande noblesse s’achève dans un O clemens, o pia d’un magnifique apaisement. La première partie de ce concert s’achevait par trois œuvres de Francisco Guerrero, compositeur qui fait office de trait d’union entre Morales et Victoria dans l’histoire de la musique espagnole du XVIème siècle. Bien que grand voyageur (Rome, Terre sainte), Guerrero passa l’essentiel de son existence en sa ville natale de Séville. Sa musique très diverse (psaumes, vêpres, motets, messes, villancicos, …) fut publiée de Louvain à Rome, de Venise à Rome, signe d’une réputation bien établie. Les deux motets Hei mihi, Domine et Usquequo, Domine sont des pièces de pénitence, symboliques d’un rapport du pêcheur à Dieu extrêmement direct. La façon dont le chœur s’adresse à la puissance divine préfigure le piétisme. Là encore, Peter Phillips demanda aux choristes une extrême attention au texte, avec des questions très étirées dans la première composition, plus frontales dans la seconde. Cette musique possède un pouvoir émotionnel tout à fait surprenant, magnifiquement mis en valeur par l’approche quasi expressionniste des interprètes. A l’inverse, le Regina caeli à huit voix est une pièce extravertie, dont l’élan vocal tisse une superbe polyphonie à partir du cantus firmus.

La seconde partie de ce très beau concert était consacrée à l’œuvre sans doute la plus connue de la musique espagnole de l’époque, l’Office des morts (appellation plus juste que Requiem) de Tomas Luis de Victoria. L’œuvre (la seconde du genre, suivant une première composition à quatre voix de 1583) fut écrite en 1603 (publiée en 1605) à l’occasion des funérailles de l’impératrice douairière Maria, sœur de Philippe II. Lors de la publication, Victoria ajouta à la messe de Requiem proprement dite un motet funèbre en préambule, Taedet animam meam, puis, à la suite de la messe, sa version du Versa est luctum et un grand Libera me. Victoria semble convoquer dans cette œuvre tout ce qu’il a appris au contact de Palestrina à Rome : complexité du tissu polyphonique, transparence, dignité austère. Ceci conduit trop souvent à donner de ce chef d’œuvre des interprétations parfaites techniquement mais terriblement glacées, un peu ce que l’on éprouve quand on visite San Lorenzo del Escurial. Peter Phillips en donna une vision beaucoup plus engagée, notamment dans le terrifiant passage de poenis inferni ou dans le Lux eterna d’une émotion rare. Si on ajoute la beauté sidérante du motet Taedet animam meam, la vision extatique du Versa est in luctum (bien loin de l’intimité poignante de la même pièce mise en musique par Alonso Lobo) et un Libera me, grandiose cathédrale sonore s’achevant dans l’apaisant rappel du Requiem eternam, on aura compris que l’adéquation de l’interprétation du Chœur de chambre de Namur et de ce chef d’œuvre de la musique était parfaite.

Un nouveau magnifique concert choral à l’Oratoire du Louvre et, à quinze jours d’intervalle, deux approches différentes mais toutes aussi splendides de ce que les chœurs belges peuvent produire.

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- Paris
- Oratoire du Louvre
- 07 avril 2011
- Sebastian de Vivanco (ca 1551-1622), Magnificat à huit
- Alonso Lobo (1555-1617), Versa est in luctum ; Ave Maria à huit
- Tomas Luis de Victoria (ca 1548-1611), Salve Regina ; Requiem
- Francisco Guerrero (ca 1528-1599), Hei mihi Domine ; Usquequo, Domine ; Regina caeli à huit
- Chœur de chambre de Namur : Armelle Cardot, Amélie Renglet, Lieve Van Lancker, Caroline Weynants, sopranos ; Jean-Christophe Clair, Jean-Yves Guerry, Laurence Renson, Vinciane Soille, altos et contre-ténors ; Olivier Berten, Peter De Laurentiis, Philippe Froeliger, Thierry Lequenne, ténors ; Anicet Castel, Hubert Dény, Jean-Marie Marchal, Grantley McDonald, basses
- Peter Phillips, direction











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